SIXIÈME LEÇON
Hypothèses sur le parasitisme de la tuberculose.— Discours de Cohnheim. — Le virus tuberculeux est solide; recherches de M. Ghauveau. — On en fait un bactérien; recherches de Klebs, de Toussaint, de R. Koch.
Je disais en terminant la précédente leçon que l'accord finit par s'établir tacitement entre tout le monde sur la transmissibilité et la virulence de la tuberculose. Avant d'aborder la découverte du parasitisme virulent de cette maladie, il est bon de faire ressortir combien cette notion de la nature virulente de la tuberculose s'était imposée aux esprits et était généralement admise vers 1880, car il ne faut pas exagérer l'importance des découvertes du savant qui apporte le dernier rayon lumineux. Celui-ci complète la lumière, il ne la fait pas brusquement.
Dans cet esprit, je ne puis mieux faire que de puiser largement dans un discours que Cohnheim prononça à Leipzigen 1879, et qu'il réédita sans modifications en 1881. M. deMusgrave-Clay nous en a donné une bonne traduction ayant pour titre : La tuberculose considérée au point de vue de la doctrine de l'infection.
Cohnheim, anatomo-pathologiste de grande valeur, fervent de cette science, était au début un des adversaires de M. Yillemin; mais il avait bien vite compris qu'il faisait fausse route et vous allez voir ce que dit en 1881 cet incrédule de la première heure ; voici son début : *
« Quiconque voudra, dans l'avenir, exposer le développe-
ment de nos connaissances sur la tuberculose, devra s'estimer particulièrement heureux que, durant la période qui s'étend de 1860 à 1870, un homme aussi remarquable que Virchow lui-même ait pris soin d'exposer avec détail et précision, dans plusieurs mémoires importants, les résultats des recherches étendues qu'il avait poursuivies pendant nombre d'années sur cette maladie, et qu'il ait en même temps formulé la doctrine qui régnait à cette époque, doctrine qui, d'ailleurs, était entièrement et essentiellement résultée de ses propres travaux. Car c'est précisément à cette époque que fut faite en France une découverte d'où datera, si je ne me trompe, pour l'histoire de la tuberculose, non seulement un incomparable progrès, mais encore une transformation complète dans notre façon de concevoir cette maladie. Peu de découvertes, en effet, étaient capables d'émouvoir l'opinion médicale à un aussi haut degré que la démonstration, par Villemin^ de la transmusihilité de la tuberculose. Partout où la science compte des travailleurs, on se mit aussitôt à l'œuvre pour contrôler les assertions de Yillemin et répéter ses expériences; tout d'abord, les résultats non conformes à sa théorie prédominèrent, et quelques personnes seulement donnèrent à la doctrine nouvelle une adhésion sans réserve. Puis, les contradicteurs sont devenus de moins en moins nombreux, et c'est à peine s'il doit exister aujourd'hui un patliologiste qui nie encore que la tuberculose soit une maladie infectieuse transmissible. On a pourtant hésité, plus qu'on ne pouvait s'y attendre, et plus, assurément, qu'il n'eut été nécessaire, avant d'étendre jusqu'à la pathologie humaine les conséquences de ce fait si digne d'attention. »
Plus loin, Gohnheim proclame la supériorité du critère physiologique sur le critère anatomique. « Tout ce qui, transmis expérimentalement à des animaux appropriés, fait éclater la tuberculose, appartient à la tuberculose; tout ce qui, transmis de la même manière, ne réussit pas à provoquer la tuberculose.
n'appartient pas à la tuberculose. Mais ceux-là seuls apprécieront à sa juste valeur toute l'importance de cette acquisition scientifique, qui ont sérieusement pris la peine d'étudier sur des cadavres de phthisiques ordinaires l'histoire anatomique de la tuberculose pulmonaire chronique. » Et plus loin : « Ni la caséification avec masses sans noyaux, ni les nodules avec cellules géantes ne sont caractéristiques de la tuberculose ; ce qui caractérise exclusivement la tuberculose, c'est ou la caséification d'origine spécifique, ou le nodule de même origine. On peut se raidir tant qu'on voudra contre ces faits, cela ne sert à rien; la définition anatomique ne suffit plus ni au tubercule, ni à la tuberculose ; elle a dù céder le pas à la définition étiologique. Ceux que cela contrarie, — et je ne méconnais pas qu'au point de vue du diagnostic anatomo-pathologique ces données nouvelles ne sont pas sans quelque incommodité ; — ceux-là, dis-je, sont libres de conserver l'espoir que la définition anatomique sera un jour rétablie dans ses droits. »
Cohnheim fait plus encore, il ramène toutes les lésions tuberculeuses aux propriétés du virus et à ses effets : « Ainsi donc, si l'on considère, dans son ensemble, l'histoire de la tuberculose, on voit que tout se ramène aux propriétés du virus et à ses effets. D'après nos vues actuelles, celui-là devient tuberculeux, dans le corps de qui le virus tuberculeux s'établit. La marche ultérieure du tubercule, c'est-à-dire la nécrose, et, en particulier, la forme si caractéristique de caséification dans laquelle on rencontre la nécrose, sont tout aussi bien l'effet du virus, que l'inflammation qui peut se combiner avec l'inflammation des nodules. La marche enfin que la maladie suit dans le corps est exclusivement déterminée par les voies suivant lesquelles le virus se propage. » I Cohnheim ne doute donc pas de la nature virulente de la ! tuberculose et il pense comme Villemin que le vi7ms est distinct du tubercule^ que le tubercule est un effet de la 'pro'priété du
virus. Il exprime même l'espoir que ce virus, figuré comme tous ceux qu'on avait bien étudiés pendant les années précédentes, sera prochainement mis sous les yeux des croyants et des hésitants : <( Quant au problème qui consiste à établir d'une façon précise les caractères morphologiques du virus tuberculeux, je ne me risque pas à le proclamer résolu par les travaux les plus récents de Klebs, travaux remarquables d'ailleurs, par le soin et l'attention qu'y a apportés l'auteur. Mais ceux qui sont convaincus de la nature parasitaire des virus infectieux ne douteront assurément pas de la nature corpusculaire du virus tuberculeux lui-même ; ils attendront donc, avec une pleine confiance, qu'un avenir, qu'ils espèrent peu éloigné, vienne démontrer l'existence dans l'intérieur des nodules tuberculeux et des produits scrofuleux, de ces éléments corpusculaires spécifiques, auxquels les amateurs de noms historiques pourront attribuer de nouveau la dénomination de « corpuscules tuberculeux. »
M. Bouchard s'exprimait aussi de la môme manière dans ses leçons, en 1881 : « Si l'agent infectieux tuberculeux n'a pas encore été montré, les raisons probantes abondent, qui doivent faire classer la plitliisie parmi les maladies infectieuses...., elle (la phtisie) évolue, se localise et se généralise à la façon des
maladies infectieuses Est-ce que vraiment l'idée de l'infectio-
sité de la tuberculose ne s'impose pas à l'esprit, dans ces cas où l'organisme est frappé tout entier par une infection aiguë et générale dont les manifestations éclatent le long de tous les vaisseaux^ méningés, péritonéaux, pulmonaires? Est-ce que vraiment, dans les cas de phthisie aiguë, la maladie ne revêt pas, dans ses allures cliniques, chacun des caractères symptomatiques des fièvres infectieuses? Est-ce que ce caractère d'infectiosité de la phthisie n'apparaît pas visiblement encore dans tous ces cas de tuberculose, qui, après un temps plus ou moins long de localisation, déterminent de véritables infections se-
condaires, donnant lieu à une généralisation aiguë (phthisie vulgaire terminée par granulie). »
On peut donc dire que la découverte de l'agent virulent était alors regardée comme imminente ; le problème était bien posé; le mérite de le résoudre était grand, mais il ne convient pas de le grandir encore.
Voir ce virus, si souvent réclamé, et même quelquefois un peu ironiquement, à M. Villemin, tel était le ferme désir de toutes les personnes qui s'occupaient de tuberculose, désir d'autant plus vif et d'autant mieux soutenu que l'expérimentation éclairait chaque jour davantage l'antre mystérieux où se cachait la virulence. Plusieurs virus (charbon, choléra des poules, érysipèle, suppuration) avaient déjà pris corps; ils devenaient figurés, visibles, saisissables ; on pouvait les capturer et les faire pulluler artificiellement.
Les détails précédents démontrent, je le répète, que la découverte du parasitisme virulent de la tuberculose, comme la plupart des découvertes, sinon toutes, n'a pas surgi brusquement comme une nouveauté inattendue; elle était prévue depuis longtemps, prédite depuis 1865, ce qui n'enlève d'ailleurs rien à sa valeur.
Elle a parcouru quatre phases :
La première commence avec la découverte de M. Villemin, en 1865, et s'étend jusqu'en 1872. Pendant cette période, le parasitisme virulent n'est qu'une hypothèse, une- conclusion à laquelle on est conduit théoriquement, mais aucune observation ne permet d'en soupçonner les caractères.
La seconde phase s'étend de 1872 à 1877. Elle est caractérisée par les recherches de M. Ghauveau sur la séparation des parties actives et inactives des humeurs virulentes. M. Ghauveau appliqua à l'étude du virus tuberculeux une méthode qu'il avait déjà employée pour rechercher la partie active des virus vaccin, claveleux et morveux. Grâce à cette méthode.
le virus se voit déjà; il est figuré ; il a la forme de granulations ou de corpuscules très fins, bien plus petits que les éléments anatomiques. Au surplus, voici quel a été le procédé de démonstration usité par M. Chauveau : Une éprouvette haute et étroite est placée sur un support à l'abri de toute trépidation; on dépose au fond la matière tuberculeuse fragmentée, en ayant bien soin de ne pas toucher les parois ; puis, Téprouvette est remplie aux trois quarts d'eau distillée qu'on fait couler lé long de la face interne du récipient au moyen d'une fine pipette; de cette façon, l'eau s'étale à la surface de la matière tuberculeuse sans se mélanger avec elle. Au bout de quelques jours, le liquide sup é rie w ^iuisé avec beaucoup de soins contient des matières albuminoïdes : les parties liquides de la matière tuberculeuse ont donc diffusé jusqu'en haut. Si l'expérience a été bien conduite, cette partie supérieure du liquide n'est cependant pas virulente; tandis que si l'on puise dans des couches de liquide plus inférieures, en même temps qu'on y constate de nombreuses granulations, on peut en vérifier la virulence. Le liquide qui ne contient même pas encore de leucocytes, inoculé, produit une généralisation tuberculeuse. M. Chauveau avait donc bien le droit de conclure que le virus tuberculeux n'était ni un produit soluble, ni la cellule du tubercule elle-même, mais qu'il était figuré par de fines granulations. Tous les détails de cette mémorable expérience se trouvent dans la lettre que M. Chauveau adressa en 1872 à M. Villemin et que publia la Gazette hebdomadaire. Pour en bien comprendre toute la portée, rappelez-vous que pendant longtemps on avait cru avec Ch. Robin que les humeurs devenaient virulentes par transformation isomérique. Tel est le grand pas accompli dans cette seconde phase, vers la découverte du parasitisme virulent.
La troisième phase va de 1877 au 24 mars 1882; elle est
caractérisée par la démonstration imparfaite de la nature bactérienne du virus tuberculeux.
Les beaux travaux de M. Pasteur sur les fermentations, la preuve fournie par Davaine du rôle patliogénique de la bactéridie charbonneuse, les tentatives de Hallier, avaient ouvert la voie; de tous côtés, on cherchait les virus parasites. Une nouvelle impulsion était imprimée dans cette direction, en 1876, par les travaux que Kocli exécuta dans le laboratoire de Cohn sur le Bacillus anthracis. Koch était parvenu à cultiver ce bacille dans l'humeur aqueuse sous le microscope, et avait observé sa sporulation et la germination des spores; en un mot, il avait vu le cycle complet de l'évolution du microbe, et avait en outre démontré que les bacilles nés in vitro étaient doués de virulence.
Cette découverte, capitale pour l'étude de la virulence, fut confirmée par Pasteur et bientôt on admit que tous les agents virulents devaient être des bactériens.
Il est donc bien naturel que Klebs cherchât à obtenir des cultures pures de la bactérie tuberculeuse, encore inconnue. 11 publia ses résultats en 1877. Il n'avait pu voir aucune bactérie dans les lésions tuberculeuses, mais il était parvenu à obtenir une culture pure en cultivant une parcelle de produit caséeux sur l'albumine de l'œuf. Cette culture était composée d'amas de granulations sphériques, mobiles, d'un diamètre de 0,0002, isolées ou rapprochées en bâtonnets très courts par deux ou trois. Ivlebs appela cette granulation : monas tuberculosum. Il fit plus, il inocula ses cultures pures dans le péritoine du chat et obtint des résultats positifs. Enfin les tubercules expérimentaux obtenus ainsi, examinés àl'état frais, contenaient à côté des éléments cellulaires des granulations ressemblant beaucoup à celles qui composaient les cultures; mais Klebs, privé d'une technique délicate et particulièrement de l'usage des matières colorantes, n'osa pas être affirmatif.
Malgré un travail confirmatif de celui de Klebs, que Reistlaiider publia en 1879, la monas tuberculosum n'attira pas vivement l'attention et le silence se fit sur ce point jusqu'en 1881.
Le 16 août 1881, Toussaint envoyait à l'Académie une note intitulée Parasitisme de la tuberculose. Elle débutait ainsi : « Le virus qui donne naissance à une maladie transmissible et qui envahit toute l'économie, doit avoir la faculté de reproduction, et les êtres vivants jouissent seuls de cette propriété. » En conséquence de ce principe, dès 1880, il avait cherché un parasite microbien dans le sang d'une vache tuberculeuse.
Plusieurs ballons de bouillon fabriqué au moyen de viandes de chat, de porc, de lapin avaient été ensemencés avec du sérum provenant du sang recueilli directement sur la vache tuberculeuse et qu'on avait laissé se coaguler. Tous ces ballons s'étaient troublés et présentaient des granulations simples, géminées ou en amas, que Toussaint comparait à celles du choléra des poules.
Une culture de deuxième génération fut inoculée à quatre chats, deux jeunes et deux adultes; les deux premiers moururent prématurément, les deux autres présentèrent au bout de quarante-sept jours des tubercules dans les ganglions et et les poumons.
La seconde tentative de Toussaint avait lieu en 1881. Ayant rendu tuberculeux un jeune porc en lui faisant ingérer de la matière tuberculeuse, il avait recueilli sur cet animal du sang et de la pulpe de ganglions tuberculeux et ensemencé avec ces matières sept ballons chargés de bouillon de lapin alcalinisé. Dès le lendemain, les sept ballons contenaient autant de cultures pures des mêmes granulations sphériques que celles qui peuplaient le sang de la vache phtisique de 1880.
Toussaint a entretenu un grand nombre de générations de cultures pures de ce microcoque et tenté des inoculations à maintes reprises. Sur plusieurs lapins inoculés dans le tissu con-
jonctif, un seul devint tuberculeux au bout de trente jours (tul)ercules pulmonaires), mais un chat, inoculé dans le péritoine, présenta une belle tuberculose ganglionnaire, et le suc de ses ganglions rendit plusieurs lapins tuberculeux. Ces résultats assez bizarres s'expliquent assez bien aujourd'hui, en les rapprochant de ceux qu'a obtenus M. Gourmont avec un bacille tuberculisant trouvé par lui dans le sang d'un bœuf tuberculeux.
xNous savons enfin que Toussaint tuberculisa des porcs avec ses cultures, mais ces expériences n'ont pas été publiées.
En somme, deux expérimentateurs prétendaient avoir découvert le parasite virulent de la tuberculose; toutefois, en raison même du désaccord qu'ils présentaient, leurs résultats demandaient une confirmation qui ne vint pas.
La quatrième phase de l'histoire de la découverte du parasitisme virulent de la tuberculose est tout entière contenue dans les travaux de Koch.
Le 24 mars 1882, Robert Koch communiqua à la Société de physiologie de Berlin une note Sur la recherche et la culture du bacille de la tuberculose , travail d'une importance capitale et très complet, puisqu'il contient toutes les preuves nécessaires à la démonstration du parasitisme virulent de la tuberculose.
Koch commence par chercher les organismes virulents dans 1 es crachats et dansles lésions tuberculeuses humaines. Au moyen d'un séjour de vingt-quatre heures dans une solution de bleu de méthylène alcalinisée par la potasse, et d'une coloration du fond par la vésuvine, il voit des bacilles grêles et allongés, colorés en bleu, se détacher sur le fond jaune marron de la préparation.
Il retrouve ces bacilles dans :
11 cas de tuberculose miliaire ;
12 cas d'infiltration tuberculeuse;
Les cavernes ;
Les cellules géantes centrales des tubercules (voy. fig. 1). De nombreuses et remarquables figures accompagnent le
Fig. 1, — Cellule géante d'un tubercule.
1, Protoplasma granuleux de la cellule géante; 2, noyaux de la cellule géante: 3, bacilles de Koch. (Gr. : 700 D.)
travail complet que Rocli publia en 1884 dans les Annales de rOffice sanitaire allemand^ sous le titre d' « Etiologie de la tuberculose ».
La présence des bacilles colorés en bleu par la métliode que je vous ai indiquée, dans les lésions les plus diverses de l'homme et du bœuf (granulie, lupus, pommelière, etc.), est ainsi démontrée d'une manière évidente à partir de cette époque.
Koch inocule ensuite, par la méthode de M. Yillemin, un grand nombre d'animaux, avec une lésion tuberculeuse de singe ; il retrouve dans les lésions expérimentales les mêmes bacilles que dans la lésion inoculée.
Il porte alors des parcelles de granulations tuberculeuses
sur du sérum sanguin gélifié, maintenu à une température variant entre et -J-40% et il obtient, çà et là, au bout de
dix à douze jours, des colonies blancbâtres, saillantes et résistantes, constituées par un nombre prodigieux de bacilles analogues à ceux des lésions (voy. fig. 2). Des fragments de ces
colonies, transportés sur de nouveaux tubes
Fig. 2. — Bacilles de
de sérum, donnent des colonies semblable- la tuberculose, d'ament disposées et semblablement consti- p^*-'^ ^^^^^^
^ 1/18, ocul. 4).
tuées.
Enfin, l'inoculation de ces cultures dans les séreuses ou dans le tissu conjonctif sous-cutané reproduit, cliez toutesles espèces capables de contracter la tuberculose, des lésions tuberculeuses peuplées des mêmes bacilles, déjà vus dans les lésions spontanées, dans les lésions expérimentales et dans les cultures.
Koch peut donc affirmer bardiment, non seulement que la tuberculose humaine ou bovine est virulente, mais encore que son virus est un bacille, que ce bacille est visible dans les tubercules et qu'on peut le cultiver in vitro en lui conservant sa spécificité.
Ce travail de M. Koch est bien plus complet que ceux de ses deux devanciers; aussi eut-il un énorme retentissement qui ajouta encore à la réputation de l'auteur.
SEPTIÉiME LEÇON
DÉCOUVERTE DU PARAS1TIS3IE VIRULENT DE LA TUBERCULOSE {silile)
Examen critique des réclamations et objections présentées à l'occasion de la découverte de Kocli : Klebs, Toussaint, Baumgarten, Spina. — Méthodes de coloration et de culture du bacille de Koch. — Travaux récents : Straus et Gamaléia, etc.
Le 24 mars 1882, R. Koch annonçait donc au monde savant qu'il venait de découvrir le bacille producteur de la tuberculose ; il donnait le moyen de le déceler dans les lésions tuberculeuses, de le cultiver, de reproduire la maladie par inoculation de cultures pures ; il avait enfin constaté la présence de ce micro-or§anisme| dans les crachats des phtisiques et dans un grand nombre de lésions tuberculeuses variées telles que pommelière , lupus, ulcérations intestinales, tubercules méningés, etc., sans parler des tubercules pulmonaires.
Immédiatement une réclamation de priorité se fit jour; elle fut une première confirmation de la découverte de Koch. En effet, Baumgarten prétendit avoir déjà constaté dans les tubercules humains, au moyen de l'étude microscopique, un bactérien identique à celui que Koch venait de décrire ; il n'était pas parvenu à le colorer, mais l'avait mis en évidence à l'aide de solutions très diluées de potasse ou de soude. Ces matériaux étaient prêts depuis longtemps pour une communication, dit-il, a la Société de médecine interne de Berlin, et le lo avril 1882, il invita Koch à examiner ses préparations. Celui-ci et ses assistants reconnurent que les bacilles contenus dans les tubercules traités par le procédé de Baumgarten étaient optiquement semblables au nouveau bacille tuberculeux.
La réclamation de Baumgarten n'était pas fondée en droit, puisque Koch avait le premier fait connaître ses résultats, elle Tétait encore moins en fait, puisque son auteur avait seulement entrevu les bacilles tuberculeux et n'avait pensé ni à les cultiver ni à reproduire les lésions par inoculation des cultures ; elle servit néanmoins à appuyer dès la première heure les conclusions de Koch.
Le moment est venu, Messieurs, d'examiner et de comparer les résultats contradictoires obtenus à cette époque par les trois auteurs qui pensaient avoir découvert le microbe spécifique de la tuberculose : Klebs, Toussaint, Koch.
Les travaux des deux premiers tombèrent assez promptement dans l'oubli, masqués par les innombrables publications de ceux qui confirmèrent de tous côtés la découverte de Koch. A partir de 1882, le bacille de Koch est le seul et vrai bacille tuberculeux; toute tuberculose doit être produite par lui; les auteurs qui ont observé des résultats différents se sont trompés : tel fut pendant longtemps l'avis unanime. Mais actuellement la question a changé de face, la tuberculose n'est plus la maladie du bacille de Koch, c'est une maladie qui peut être produite par plusieurs espèces microbiennes, et parmi celles-ci l'espèce décrite par Koch n'a d'autre importance que d'être lapins commune.
Nous devons donc comprendre autrement l'importance des travaux de Klebs et de Toussaint. Ces observateurs ont cultivé des micro-organismes puisés sur des sujets tuberculeux et reproduit des lésions tuberculeuses en inoculant des cultures pures de ces micro-organismes; ils ont donc bien découvert des microbes tuberculeux; nul n'a le droit de le leur contester. Mais ils n'ont pas eu la chance d'isoler le plus fréquent, au moins chez l'homme, des microbes tuberculeux, et leurs affirmations n'ont pu, par cela même, être contrôlées et appliquées à l'a généralité des faits. Aujourd'hui, nous devons
leur rendre justice et leur concéder l'honneur d'avoir découvert, les premiers, des microbes tuberculeux. Toussaint surtout, par le nombre des inoculations qu'il a faites, par la constatation de la présence de certains microbes tuberculeux dans le sang des animaux phtisiques, fait important au point de vue hygiénique et qui depuis a été mis en lumière par M. Courmont, doit tenir une grande place dans l'histoire de la découverte du parasitisme virulent de la tuberculose.
Quelques personnes n'ont pas nié les résultats positifs de Klebs et de Toussaint. Elles ont simplement prétendu que ces auteurs avaient obtenu des cultures impures oii des microcoques inoffensifs masquaient quelques bacilles tuberculeux de Koch, ceux-ci poussant plus lentement et plus difficilement. On peut leur répondre, surtout au sujet des expériences de Toussaint : 1" que le bacille de Koch, qui croît si difficilement dans du bouillon ordinaire, pouvait bien se trouver dans la première culture, mais qu'il n'existait probablement plus dans les ballons de dixième génération, avec lesquels Toussaint produisait des lésions tuberculeuses ; 2" que Toussaint a puisé sa semence dans le sang d'une vache et d'un porc tuberculeux et que le bacille de Koch est assez rare dans le sang pour ne pouvoir se retrouver dans toutes les cultures ainsi produites ; 3*" que, postérieurement à la découverte de Koch, Toussaint a recommencé ses expériences et tuberculisé des animaux avec des cultures dans lesquelles les procédés de coloration spéciaux n'ont pas décelé un seul bacille de Koch. Ces expériences, que Toussaint ne put faire connaître, ont été recueillies par H. Bouley qui les a publiées dans le Recueil de médecine vétérinaire en janvier 1885.
Un fait difficilement explicable contribua à jeter la suspicion sur la pureté des cultures de Toussaint. Celui-ci avait remis à M. Cornil, par l'entremise de Bouley, des tubercules expérimentaux occasionnés par son microcoque; il en avait
DÉCOUVERTE DU PARASITISME VIRULENT DE LA Ttmèft&ï^SE. 73
également donné à M. Cheyne qui les avait emportées en Angleterre; ces deux observateurs constatèrent la présence du bacille de Koch dans les tubercules de Toussaint. La conclusion paraissait s'imposer et Toussaint lui-même pencha pour un polymorphisme du bacille de Koch; il pensa avoir découvert seulement une des formes de ce micro-organisme. Mais nous savons que le même accident est arrivé plus tard à MM. Malassez et Yignal, et que ces auteurs, après avoir également pensé à un polymorphisme et assimilé leurs zooglées à une forme du bacille de Koch, ont fini par conclure à une infection secondaire. Nous avons le devoir d'élendre cette explication aux résultats de Toussaint, sans refuser toutefois à l'avenir le pouvoir de démontrer la parenté des différents microbes tuberculeux.
Il faut rappeler également, qu'en 1883, MM. Cornil et Babës observèrent qu'en conservant des crachats putréfiés les bacilles se résolvent en granulations jouissant des mêmes affinités pour les matières colorantes. Ils ont de plus retrouvé ces granulations avec les mêmes caractères dans des coupes de tubercules. Klebs et Toussaint auraient-ils propagé le bacille de Koch sous cet état?
Klebs a d'ailleurs défendu lui-même ses travaux en faisan? observer que le bacille de Koch n'était peut-être pas le seul microbe capable de produire la tuberculose et que les granulations qu'il a décrites pourraient bien jouir des mêmes propriétés. Vous savez, d'après ce que je vous ai dit, combien cette idée élait juste, mais vous comprenez également qu'elle dût paraître une hérésie en 1882.
Je reviens à la découverte de Koch, dont l'importance considérable n'est en rien diminuée par les travaux de ses devanciers.
Quel était le procédé de coloration qu'il préconisait pour mettre son bacille en relief? Dans un premier temps, les cou-
pes ou préparations étaient plongées pendant vingt-quatre heures dans un bain composé de la manière suivante :
Sol. alcoolique concentrée de bleu de méthylène 1 vol.
SoL de potasse à 10 p. 100 2 —
Eau distillée 200 —
La durée du bain était abrégée de quelques heures en le chaufïant entre 40° et 50°.
Le second temps consistait à les immerger pendant quinze minutes dans une solution concentrée de vésuvine. De cette façon, la couleur brune se substitue peu à peu à la bleue dans toute la préparation sauf pour les bacilles, qui se détachent en bleu sur un fond brun.
Ce procédé a deux inconvénients : sa lenteur et la faible coloration des bacilles, qui peuvent ainsi passer inaperçus. Aussi Ehrlich contribua-t-il largement à assurer le prompt succès de la découverte de Koch, en publiant un procédé de coloration dont la technique et les résultats sont bien supérieurs à ceux du procédé que je viens de décrire.
Dans la méthode d'Ehrlich, le violet de gentiane ou la fuchsine remplacent le bleu de méthylène, l'huile d'aniline remplace la potasse, et l'acide nitrique fait l'office de décolorant.
l^"" temps. — On met la préparation à colorer pendant quinze à trente minutes à froid, ou cinq minutes à chaud (30° à 50°) dans un bain ainsi composé :
Eau d'aniline 100 vol.
Sol. alcool, de violet de gentiane ou de fuchsine... 10 —
T temps. — On décolore le fond par une immersion de quelques minutes (1, 2, 3) dans un mélange d'eau et d'acide nitrique :
Eau
Ac. nitrique
2 vol
On peut ensuite recolorer le fond, pour obtenir une double coloration.
Le procédé d'Ehrlich, qui est encore actuellement le procédé de choix, donna des résultats si satisfaisants qu'il fut immédiatement adopté par Koch lui-même, qui voyait ainsi son bacille faire exception à tous les autres en ne se décolorant pas par l'acide nitrique.
Cette technique une fois connue, de nombreux chercheurs se mirent à l'œuvre et la présence du bacille de Koch dans les lésions tuberculeuses de tous les appareils et dans les crachats des phtisiques fut rapidement et universellement constatée. On fit plus, on se servit de la méthode d'Ehrlich pour examiner les crachats en vue du diagnostic (Voy. fig. 3).
L'enthousiasme de beaucoup de
cliniciens fut à son comble : la pig. 3. - Bacilles de Koch dans un
phtisie même au début ne phtisique (d'après une
photographie; Gr. 800 D.).
devait plus être méconnue.
Messieurs, l'aurore des découvertes est souvent marquée par des exagérations ; alors que les observations sont encore peu nombreuses, on veut déjà être très précis et on dépasse le but, en exagérant l'importance de tel ou tel caractère. C'est ce qui arriva à Koch, qui, voulant schématiser sa découverte, s'attira des attaques assez vives. Pour mieux asseoir le diagnostic de la tuberculose sur les caractères du bacille, il affirma :
V Que le bacille tuberculeux a une longeur égale à 1/4 ou 1/2 du diamètre d'un globule sanguin et une largeur égale à 1/5 de sa longueur ;
2° Que seul il conserve la matière colorante en présence d'un
acide, et que Talcalinité du bain colorant est indispensable à sa pénétration par la couleur ;
3° Qu'il végète seulement sur le sérum gélifié, sous forme de croûtes sèches.
Spina partit de ces affirmations rigoureuses pour faire à Koch toute une série d'objections :
1° A propos des dimensions, Spina prétend avoir trouvé dans les crachats des bacilles dont la longueur est à la largeur comme 3:1 ou 3 : 2 au lieu de 5 : 1 .
2° Au sujet de l'affinité spécifique pour le bleu de méthyle alcalinisé, il fait remarquer que certains bacilles de la putréfaction prennent le bleu, et que dans la fibre musculaire, certaines parties restent bleues en présence de la vésuvine.
3° Quant à la résistance spécifique à la décoloration par l'acide azotique, Spina fait observer que dans le sang putréfié de la grenouille, du bœuf, de l'homme, il a coloré des bacilles en violet en suivant d'un bout à l'autre la méthode d'Ehrlich. Il a trouvé des bacilles doués de la même propriété dans lc:> eaux des égouts. Enfin, dit-il, le même bacille peut ou non conserver la couleur après l'action de l'acide azotique, suivant les milieux dont il a reçu préalablement le contact. Ainsi les organismes qui se développent dans un morceau de viande putréfié dans l'eau chaude se décolorent, tandis que si on fait passer le morceau de viande dans une solution chaude d'acide tannique à 1/3 et 1/2 p. 100, les bacilles conservent la couleur.
Enfin, on sait aujourd'hui que le bacille de la lèpre jouit, au même titre que le bacille de Koch, de la propriété de conserver la couleur d'aniline en présence de l'acide azotique.
Pour retirer quelques fruits de la connaissance de cette discussion, il importe de posséder des notions exactes sur la coloration des bactéries par les couleurs d'aniline.
Les couleurs d'aniline pénètrent tous les tissus et tous les micro-organismes d'une façon inégale. L'alcalinité rend cette
pénétration plus intense et par conséquent favorise la coloration des points qui prennent mal la couleur. Les acides sont les ennemis des matières colorantes dérivées de la houille ; aussi tout tissu, tout microbe imprégné par une couleur d'aniline se décolorera-t-il complètement en présence d'un acide, au bout d'un temps plus ou moins long. Le pouvoir du bacille de Koch à retenir la matière colorante beaucoup plus longtemps que les tissus ou les autres microbes, n'est donc pas absolu mais bien relatif à la durée de l'action de l'acide ; il n'est pas non plus spécial, puisqu'il appartient à d'autres espèces; on comprend facilement qu'une affirmation contraire ait donné lieu à des objections.
4° A propos des caractères des colonies sur le sérum gélifié, Spina fait ensuite remarquer que certains agents de la putréfaction donnent des colonies analogues, si on maintient bien sèche la surface du sérum.
5° Koch et Ehrlich avaient avancé qu'on est certain de trouver des bacilles tuberculeux au moins à la deuxième préparation, dans les crachats des phtisiques. Des commentateurs passionnés, tels que Kowalstri, avaient même prétendu que si le bacille n'existe pas dans les crachats, le malade qui les a fournis n'est pas tuberculeux, quelle que soit la valeur des signes cliniques. Or, Spina objecte que les bacilles manquent de temps en temps dans les crachats pour y reparaître ensuite (ce que tout le monde admet aujourd'hui) et que des bacilles simulant ceux de la tuberculose peuvent exister dans les crachats de l'homme sain.
Koch répondit en grande partie à ces objections dans son travail de 1884 sur VEtlologie de la tuberculose. Ce mémoire, débarrassé des exagérations de la première heure, a définitivement assis l'existence d'une tuberculose bacillaire.
Je terminerai cette leçon en passant rapidement en revue es principales modifications qu'on a apportées aux moyens
d'étude que Kocli a préconisés pour son bacille. Je commencerai par les méthodes de coloration.
Frânkel colore avec la première solution d'Elirlich, mais décolore et recolore simultanément le fond, en soumettant la préparation à l'action du mélange suivant :
Alcool 50
Eau 30
Ac. azotique 20
Yésuvine, si les microbes sont violets.
Bleu, si les microbes sont rouges.
Gibbes mélange les deux couleurs; l'élection se fait d'un seul coup :
Fuchsine 2 grammes.
Bleu de méthylc '. 1 gramme.
sont ajoutés à
Aniline 3 cent, cubes.
Alcool à 95 5 —
puis à
Eau distillée 15 —
On verse quelques gouttes de ce mélange chauffé sur la lamelle et en quelques minutes la double coloration est obtenue. L'excédent est enlevé avec de l'alcool méthylique.
Gabett préconise deux bains, dont le second est à la fois décolorant et colorant du fond. On laisse la lamelle à froid pendant cinq à dix minutes dans le premier bain ainsi composé :
Fuchsine rouge Magenta 1 gramme.
Solution phéniquée à 50 p. 100 100 grammes.
Alcool absolu 10 —
puis 50 à 60 secondes dans le second :
Bleu de méthylène sombre l&r^50
Sol. d'acide sulfuriqae 25 p. 100 100 gr.
Ce procédé donne d'excellents résultats; il est surtout recommandable aux cliniciens, qui, avec les deux solutions précédentes préparées d'avance et une manipulation simple etrapide^
peuvent faire partout de belles préparations de crachats.
M. L. Dor l'a légèrement modifié. Il recommande de faire d'abord des solutions alcooliques des deux couleurs et de ne les mélanger à la solution phéniquée d'une part, et à la solution d'acide sulfurique d'autre part, qu'au moment même où l'on voudra faire des préparations microscopiques.
M. Pittion se sert des quatre solutions suivantes :
1° Eau 1000 cent, cubes.
Ammoniaque liquide 30 —
2° Solution alcoolique concentrée de violet de gentiane.
30 Eau 1000 cent, cubes.
Chrysoïdine 50 grammes.
40 Eau 30 cent, cubes.
Ac. sulfurique pur 10 —
On prend 5 centimètres cubes de la solution 1 , qu'on mélange avec 1 centimètre cube de la solution 2; on chauffe jusqu'à l'apparition de vapeurs.
Séjour d'une minute dans ce bain. Lavage à l'eau.
On mélange ensuite 2 centimètres cubes de la solution 3 à 2 centimètres cubes de la solution 4. Immersion dans ce bain de la lamelle préalablement lavée jusqu'à coloration jaune. Laver, sécher et monter dans le baume au xylol.
Les bacilles violets tranchent ainsi très nettement sur le fond jaune.
Hermann a préconisé une méthode excellente par sa rapidité et sa facilité d'exécution, surtout pour la coloration des bacilles dans les coupes.
Il se sert de deux solutions :
10 Krystall violet 1 gramme.
Alcool à 950 30 cent, cubes.
20 Carbonate d'ammoniaque 1 gramme.
Eau distillée 100 cent, cubes.
Au moment de s'en servir, ces solutions sont mélangées dans des proportions telles que la tache sur papier soit foncée.
Le bain ainsi composé et contenant la préparation ou la coupe est chauffé jusqu'à ébuUition commençante.
Un séjour d\me minute suffit pour les crachats.
La décoloration se fait ensuite par l'acide nitrique (1/10 à 1/3). Hermanii recommande l'éosine pour la coloration du fond.
Le bacille de la tuberculose aviaire possède les mêmes réactions que le bacille de la tuberculose humaine; il fixe même mieux les matières colorantes par les différents procédés que je viens d'indiquer.
Je passe aux procédés de culture.
Résumons d'abord ce que nous enseigne Koch dans son mémoire de 1884.
Ses premiers essais avaient consisté à ensemencer du bouillon gélatinisé avec des tubercules triturés; ils étaient demeurés sans résultat.
Il s'adressa alors au sérum sanguin solidifié, stérilisé par des chauffages successifs à -|- 65°; les tubes ainsi préparés, ensemencés, placés à -\- 37° fournirent un milieu nutritif plus favorable : l'examen à la loupe fréquemment répété lui révéla des colonies au bout de quelques jours.
M. Koch s'étend longuement sur les précautions nécessaires pour obtenir un bon sérum solidifié, lequel doit être parfaitement clair, transparent, légèrement jaunâtre, et avoir la consistance d'un blanc d'œuf bien cuit.
Les cultures ne réussissent que si l'on a soin de triturer la matière tuberculeuse employée à titre de semence; faute de cette précaution, les bacilles peuvent ne jamais parvenir au contact du sérum. M. Koch recommande de se servir, autant que possible, delà partie en voie de caséification d'un ganglion provenant d'un cobaye tuberculeux qu'on sacrifie à l'instant môme. Malgré toutes les précautions possibles, des germes étrangers fournissent fréquemment des cultures autour du morceau ensemencé ; il est donc nécessaire d'ensemencer 5 à 10 tubes
en même temps pour avoir des chances d'obtenir une culture pure.
Quand on prend toutes ces précautions, dit M. Koch, la réussite est certaine. Les premiers indices du développement des colonies ne sont visibles à l'œil qu'au bout d'un séjour de dix à quinze jours dans une étuve maintenue à-|- 37^. Ce sont d'abord de petites taches blanches que l'on peut comparer à des squames sèches, le plus souvent isolées, quelquefois confluentes en une mince couche jaunâtre. Ces petites colonies une fois obtenues, rien n'est plus simple que de les entretenir sur le sérum. Il arrive quelquefois qu'un peu de liquide a transsudé du sérum et s'est collecté dans la partie la plus déclive du tube ; les colonies ne pénètrent pas ce liquide, mais s'étendent à la surface sous forme d'opercules.
Le sérum n'est jamais liquéfié. Les colonies adhèrent à sa surface et ne peuvent être divisées autrement que par cassure.
Les expériences faites avec du sérum liquide ont montré que les bacilles se développent à la surface sans jamais le troubler; si l'on fragmente cette membrane, elle tombe au fond et ne végète plus.
Le sérum provenant de diverses espèces animales, liquide ou solidifié, n'offre pas de différence marquée quant à sa valeur nutritive pour les bacilles de la tuberculose ; ceux du mouton et du veau sont les meilleurs ; ceux du porc, du cheval et même du chien donnent encore des résultats satisfaisants.
Les autres liquides, ajoute M. Koch, m'avaient paru tout d'abord impropres à la culture des bacilles de la tuberculose^ mais un simple tour de main m'a permis d'obtenir de belles végétations en bouillon. Il faut se servir de matras à large fond chargés d'une mince couche de bouillon (1/2 centimètre), et diviser en très fines particules la matière tuberculeuse qui sert à l'ensemencement. Le bouillon reste d'abord limpide, puis au bout de quatre à cinq semaines, le fond du matras se recouvre
d'un dépôt blanchâtre ressemblant à du sable ; les grains de ce dépôt sont exclusivement composés de bacilles de la tuberculose. Quelle que soit la viande employée, qu'elle provienne d'animaux tuberculisables ou d'animaux réfractaires comme le rat. le bouillon obtenu constitue un assez bon milieu de culture.
M. Koch a également fait des cultures sur agar-agar. cependant il trouve ce milieu inférieur au sérum, à cause de sa surface trop lisse. Les essais de culture sur pomme de terre n'ont pas réussi; j'ajoute que M. Paulowski a été ultérieurement plus heureux.
Les limites de température du bacille tuberculeux sont comprises entre + 30' et -[-40°; la température la plus propice esl4- Ti" 0U+ 3S\
Telles sont les indications fournies par Koch. en 1884, sur les procédés de culture de son bacille.
La plupart des expérimentateurs qui répétèrent ses expériences furent loin d'obtenir des résultats aussi satisfaisants, jusqu'au jour oii ^DL Nocard et Roux tirent connaître une nouvelle technique.
Ces auteurs montrèrent que le sucre de canne ou mieux encore la glycérine, additionnés au bouillon liquide ou solidifié par la gélose, dans la proportion de o p. 100. favorisent suffisamment la végétation du bacille tuberculeux pour qu'on puisse en obtenir des récoltes abondantes. La culture sur agar-agar glycériné apparaît dès le quatrième jour ; elle est plus épaisse que sur sérum ; sa virulence est plus grande. La culture en bouillon liquide s'obtient facilement et en grande abondance. Malheureusement MM. Nocard et Roux ne dirent pas que ces brillants résultats avaient été obtenus avec des bacilles de provenance a viaire (faisan), et toutes les expérience qui ont été faites depuis cette époque enFrance et dans beaucoup de laboratoires étrangers, l'ont été avec des bacilles de la tuberculose
des gallinacés. C'est également pour de semblables bacilles qu'on a proposé le bouillon de liareng (H. Martin), le touraillon (G. Roux), la pomme de terre (Paulowski), etc. MM. Gourmont et Dor ont moniré que ces bacilles végètent bien dans des milieux extrêmement pauvres, tels que l'eau glycérinée, une simple infusion de viande glycérinée.
Avant les expériences de MM. Nocard et Roux, MM. Raymond et xVrtaud avaient déjà cultivé le bacille de la tuberculose dans du bouillon de lapin ou du bouillon Liebig.
Vous verrez, lorsque nous nous occuperons de la tuberculose des gallinacés, que cette affection et son bacille producteur ont été différenciés de la tuberculose humaine ou bovine et que pendant un certain temps on a même voulu faire de leurs bacilles deux espèces distinctes. Nous croyons que cette division est exagérée et que le bacille aviaire n'est qu'un bacille de Koch modifié par son passage sur la poule ou le faisan. On ne peut néanmoins nier les caractères différentiels des deux microbes. Le bacille aviaire végète facilement et abondamment sur plusieurs milieux et spécialement en bouillon glycériné, sans qu'il soit besoinpour cela de précautions spéciales, tandis que le bacille de la tuberculose humaine pousse moins bien et moins vite sur les milieux solides et ne fournit des cultures en bouillon que dans certaines conditions ; étant donnés deux échantillons de bacilles de Koch, l'un humain, l'autre aviaire, on peut les distinguer à coup sur par les seuls caractères tirés de leur mode de végétation. Ces différences ne sont pas absolues. Elles se présentent à des degrés divers; mais en général elles sont bien accusées.
En somme, depuis l'époque où MM. Nocard et Roux avaient répandu leurs échantillons de cultures aviaires, on s'était contenté de les reproduire sur gélose glycérinée, sans chercher à se procurer des cultures de bacilles humains sur sérum par le procédé de M. Koch; la dualité n'étant même pas soupçonnée
Aussi pouvait-on constater certaines divergences entre les descriptions et les résultats expérimentaux de M. Koch et de ses imitateurs.
Depuis qu'on tend à séparer la tuberculose aviaire de la tuberculose humaine ou bovine , divers expérimentateurs ont tenté des cultures de bacilles humains en suivant exactement la technique indiqué par M. Koch et ont parfaitement réussi. M. Grancher, M. Straus ont pu présenter au Congrès de 1891, des cultures humaines répondant exactement à la description de M. Koch et s'éloignant au contraire par certains caractères des cultures aviaires (aspect sec, écailleux ; limite de température h-\-^l°). MM. Straus et Gamaléia ont observé que pour bien végéter sur gélose et en bouillon, le bacille de la tuberculose humaine a besoin d'un certain acclimatement; les cultures ne deviennent abondantes qu'au bout d'un certain nombre de générations. M. Nocard a également présenté au Congrès des cultures de bacilles de Koch, provenant de lésions tuberculeuses du porc et du cheval, paraissant identiques à celles des bacilles humains. MM. Straus et Gamaléia ont fait de nombreuses inoculations avec leurs cultures humaines et ont vérifié les assertions de M. Koch : toute inoculation par n'inporte quelle voie chez le lapin ou le cobayeest l'origine d'une généralisation tuberculeuse du type Villemin ; vous verrez qu'il n'en est pas toujours ainsi avec les. bacilles aviaires. Ces expérimentateurs ont en outre mis en lumière un fait intéressant déjà signalé par Maffucci : la facilité avec laquelle on peut tuberculiser le chien en se servant de tuberculose humaine. Le chien serait au contraire réfractaire à la tuberculose aviaire. Ces tentatives d'inoculation au chien avaient déjà été faites par MM. Villemin, Koch, Nocard. Enfin, on connaît (Cadiot, Gilbert et Royer) quelques cas de tuberculose spontanée de cet animal; MM. Chantemesse et Le Dantcc; viennent d'en publier un nouvel exemple.