‹ Leçons sur le chancre (volume 2)Chapitre 10 sur 53 · SUR QUATRE · texte numérisé non relu

SUR QUATRE

M. clerc est arrivé à un résultat à peu près analogue. « Sur un nombre total de 267 malades atteints de syphilis constitutionnelle, et cliez lesquels le chancre a été le seul antécédent de la syphilis, j'ai trouvé, dit M. Clerc, que le chancre était solitaire 22Zi fois, et multiple Zi3 fois seulement. Ce qui, en nombre rond, peut se traduire par 80 sur 100, ou huit fois sur dix. »

Si l'on rapproche cette statistique de celle que nous avons donnée précédemment h propos du chancre simple, l'on y trouvera doublement confirmée cette proposition de notre maître : Le chancre simple est généralement multiple; le chancre iiiduré est généralement solitaire.

A. FOURNIER

(2) Voici, en détail, la très curieuse observation citée par M. Ricord. — Je l'extrais textuellement de mes notes.

M... (Louis), âgé de 19 ans. Entré à l'hôpital du Midi le 8 juillet 1856.

Si le chancre induré peut être multiple Semblée, ou s'il peut exister plusieurs chancres indurés contemporains, il est infiniment

Constitution robuste. Tendance à la pléthore. Aucun antécédent vénérien.

A la date du IZiou du 15 juin, ce jeune homme eut un seul rapport avec la fille Adèle C... — Coït antérieur remontant au moins à six semaines. — Pas de coït consécutif.

Quatre ou cinq jours après, c'est-à-dire vers le 19 juin, apparition d'un écoulement m^vtral qui ne tarde pas à augmenter dans les jours suivants. Presque à la même époque, développement de nombreux « boutons » sur le gland, le prépuce, le fourreau de la verge et la face antérieure des bourses. Ces boutons, au dire du malade, s'élargirent beaucoup, en se recouvrant de croûtes.

Le malade fut soumis, en ville, à l'usage du cubèbe et à l'emploi d'injections au sulfate de fer.

Le 8 juillet, il se décida à entrer à l'hôpital.

Etat actuel : Blennorrhagie. Écoulement abondant de coloration blancjaunâtre.

Chancres multiples de la verge et du scrotum , distribués comme il suit :

1° Chancre "parcheminé du gland. Ulcération superficielle.

2° Chancre induré de la rainure glando-prépuliale. Ulcération superficielle; induration cartilagineuse, hémisphérique, s'enfonçant très profondément dans les tissus sous-jacenls.

3° Six chancres sur le prépuce (deux sur sa face muqueuse ; quatre sur sa face cutanée). Ces chancres offrent tous l'induration parcheminée, d'une façon très netlc, très facilement appréciable. Ceux qui siègent sur la face cutanée sont recouverts d'une croûte d'un gris-jaunâtre, peu épaisse, et que l'on peut détacher avec l'ongle. (Forme ecthymateuse ; ecthymas primitifs.)

h" Sur le fourreau de laver ge, six chancres semblables, à base parcheminée, de forme ecthymateuse. (Ces chancres offrent, pour la plupart , l'étendue d'une pièce de 20 centimes; un seul présente la largeur d'une pièce d'un franc.)

5° Sur la face antérieure du scrotum et spécialement du côté gauche, cinq chancres, à base indurée; ulcérations généralement superficielles ; absence de croûtes.

En tout, DIX-NEUF CHANcnEs iudurés.

plus rare de voir cette forme d'ulcération se multiplier sur place, par une série d'inoculations successives de son propre virus. En

Adénopathie bi-inguinale, multiple, dure^ indolente. Le bubon est surtout très caractérisé à gauche.

Lymphangite dorsale de la verge, indurée, indolente.

Traitement : Cubèbe, 30 grammes. — Une pilule de 5 cent, de protoiodure d'hydrargyre. — Pansement des chancres avec charpie imbibée de vin aromatique. — Tisane amère.

Dans les jours suivants, chute des croûtes qui recouvraient les chancres de forme ecthymateuse.

Le 21, quelques-uns des chancres sont en voie de cicatrisation. Écoulement urétral séreux. Même adénopathie.

Traitement: 2 pilules de proto-iodure. — Cubèbe, 15 grammes.

Le 28, guérison de l'écoulement. On supprime le cubèbe. ' — La plupart des chancres sont cicatrisés.

11 août, Adénopathie bi-cervicale postérieure, naissante. — Quelques douleurs de tête, surtout vers le soir. — Même traitement.

18. Cicatrisation complète des chancres. Induration persistante des cicatrices.

22. Le malade veut quitter l'hôpital. L'induration persiste encore d'une façon très appréciable sur les cicatrices du fourreau, du scrotum et du prépuce. Induration cartilagineuse de la rainure.

Adénopathie bi-ccrvicale postérieure très accusée.

Ce malade revint consulter M. Ricord dans les mois suivants, à une époque que j'ai omis de mieux préciser dans mes notes. Il n'avait continué son traitement que pendant quelques semaines. Il présentait à cette époque des plaques muqueuses confluentes des lèvres, de la langue et du voile du palais.

Ce qui ajoute encore à l'intérêt de cette observation tout exceptionnelle, c'est que nous avons pu comparer aux symptômes présentés par le malade précédent les accidents développés sur deux autres individus qui tenaient la coutagion de la même fille.

Or, voici en quelques mots ce que l'on a constaté sur ces deux malades :

I. O— (Ferdinand), 21 ans. Tempérament lymphatique. Aucun antécédent vénérien.

tout cas, c'est seulement dans les premiers jours de son existence qu'il est permis au chancre induré de se reproduire clans non espèce; plus tard, ce n'est qu'à une autre variété de chancre qu'il pourrait donner naissance. — Mais je ne veux pas aborder ce grave sujet actuellement.

Tandis que le chancre simple possède une tendance essentiellement extensive et envahissante, le chancre infectant affecte une

Rapports avec la fille Adèle C... dans la première semaine de juin. — Coït antérieur remontant à trois semaines. — Pas de coït consécutif. Chancre développé dès les premiers jours de juin. Pas de traitement. État actuel, 22 juillet :

Un seul chancre, à base indurée, développé sur le sommet du gland à gauche et près du méat. Adénopathie bi-inguinale multiple, dure, indolente, très accusée dans l'aine gauche.

Puis, dans les mois qui suivent: Roséole; éruption croûleuse du cuir chevelu; adénopathie cervicale postérieure ; angine; douleurs rhuraatoïdes.

II. P... (Charles), 25 ans. Constitution robuste, tempérament sanguin. Blennorrhagie simple en 1850.

Rapports avec la fille Adèle C... dans les derniers jours de mai. — Coït antérieur remontant à plusieurs mois. — Pas de coït consécutif.

Trois chancres développés à quelques jours d'intervalle du dernier coït. - Écoulement urétral apparu simultanément. — Pour tout traitement, cubèbe et injections.

État actuel, 28 juin :

Trois chancres infectanis, l'un situé sur le fourreau, de forme ectliymateuse, à base parcheminée ; un second sur le frein, à base fortement indurée; le dernier dans l'urètre. (Induration spécifique de la moitié gauche du canal, au niveau de la fosse naviculaire. L'ulcération est assez profonde pour n'être pas aperçue par l'écartement forcé des lèvres du méat.)

Adénopathie bi-inguinale spécifique.

Dans les mois qui suivent, la série des accidents constitutionnels se développe: roséole papuleuse confluente ; ecthyma du front ; plaques muqueuses du scrotum; éruption croùteuse du cuir chevelu; adénopathie cervicale; céphalée nocturne; surdité de l'oreille droite, etc.

A. FOURNIER

y» LEÇONS SUR LE CHANCRE.

disposition inverse. Il se limite très vite; il parait en quelque sorte arrêté et circonscrit par le dépôt plastique qui double sa base et ses bords.

Son étendue est donc en général assez minime, et il est fort rare de lui voir subir la déviation phagédénique.

Telle est, en effet, Messieurs, la rareté des cas dans lesquels le chancre infectant prend une marche extensive et envahit une portion notable des téguments, que l'on a fait du phagédénisme une sorte d'immunité contre la vérole. C'est une croyance généralement acceptée, qu'un chancre devenu phagédénique n'infecte pas l'économie, comme si toute la virulence de la maladie s'épuisait sur le siège même de l'accident.

Mais hélas ! les conséquences locales du phagédénisme ne sont pas une préservation contre la diathèse, lorsque l'accident originel est de nature infectieuse. L'on n'achète pas l'immunité, au prix même de la plus épouvantable destruction, si l'ulcère destructeur porte en lui le germe de la vérole (1). Cela est tellement vrai, qu'on a

(1) Au moment où M. Ricord professait ces cliniques, il y avait précisément dansson service un malade qui se trouvait affecté d'un (■Aann-em/'i^etant à forme phagédénique. Ce chancre avait résisté, tant en ville qu'à l'hôpital, à une série de médications. Il détruisit une grande partie du prépuce, laboura la rainure glando-préputiale sur laquelle il creusa un sillon profond et emporta finalement la moitié du gland qu'il crénela d'une étrange et horrible façon.

Ce chancre s'accompagnait d'une double adénopathie inguinale, spécifique, bien formulée, qui resta toujours froide et indolente.

Le malade, que je suivis avec le plus grand soin, fut affecté consécutivement d'une syphilide impéligineuse de la face, d'alopécie, d'une double adénopathie postéro-cervicale, d'une céphalée des plus intenses, de douleurs rhumatismales très vives, etc.

J'eus l'heureuse chance de pouvoir visiter la femme dont ce malade, et cela d'une façon très certaine, tenait la contagion. Je lui trouvai sur

même voulu établir une corrélation obligée entre cette forme particulière de l'accident primitif et certaines manifestations graves de la syphilis. C'est ainsi que Carmichaël donnait le chancre phagédénique comme le prélude des affections tuberculeuses (1). De même encore, le docteur Bassereau, considérant le chancre

la grande lèvre droite un chancre induré type de la largeur d'une pièce de 20 centimes. La base de ce cliancre présentait une induration des mieux formulées. — Dans l'aine droite existait une adénopathie à ganglions multiples, durs et indolents.

Je prescrivis le traitement mercuriel et fis panser simplement le chancre avec un tamponnet d'ouate. — En quelques semaines, sans autre traitement, L'ulcération fut cicatrisée. A aucune époque de son existence, le chancre ne présenta de tendance à s'élargir et à prendre la forme phagédénique.

La malade suivit irrégulièrement son traitement, et je constatai sur elle dans l'espace de quelques mois, des accidents constitutionnels multiples, à savoir: roséole exan thématique; plaques muqueuses labiales ; alopécie ; croûtes du cuir chevelu; adénopathie bi-cervicale postérieure; angine ; plaques muqueuses du voile du palais et des amygdales ; iritis syphilitique.

Le malade sur lequel s'était déclaré ce chancre phagédénique, était âgé de 32 ans ; c'était un homme de constitution robuste, de tempérament bilieux. La femme, âgée de 21 ans, était également assez forte de constitution, quoique légèrement lymphatique. — L'un et l'autre étaient soumis aux mêmes influences hygiéniques, vivant ensemble depuis foi't longtemps ; influences fl'ailleurs mauvaises, car ils travaillaient et couchaient dans une chambre où s'exhalaient, d'une façon presque continue, des vapeurs de sulfure de carbone.

Voilà donc un exemple de chancre phagédénique reconnaissant pour origine un chancre qui suit régulièrement ses périodes, se Limite à une très petite étendue et se cicatrise sans accident en quelques semaines.

Cet exemple ne semblciait-il pas démontrer, contre les idées anciennes, que le phagédénisme ne se transmet point, au moins d'une façon nécessaire, parla contagion? — Voir, du reste, pour de plus amples développements, la note X (Pièces justificatives).

A. l''OURNIEn.

(1) V. page 12, note \.

comme la pierre de touche de la constitution, croit à un rapport exact entre le caractère du symptôme initial et la gravité des accidents consécutifs (1).

Ne considérez pas non plus le phagédénisme comme un être à part, comme une variété, une forme toute spéciale du chancre. Il n'en est rien. Le phagédénisme n'est qu'un accident, qu'une coni- 2)lication. A ce titre , il peut sévir sur l'une et l'autre forme d'ulcération primitive. Seulement, par une prédilection dont le secret nous échappe, il affecte le plus souvent la forme simple ou molle ; à tel point que , déviation assez commune pour cette dernière à des degrés différents, il constitue pour l'autre une rareté, une exception véritable.

Encore faut-il ajouter que le phagédénisme du chancre induré est généralement beaucoup plus limité, beaucoup moins extensif, en quelque sorte, que celui du chancre simple. Vous verrez rarement l'ulcère infectant labourer les tissus dans une aussi grande étendue et avec une résistance aussi opiniâtre que l'autre variété de l'ulcère vénérien primitif.

Voilà, Messieurs, ce que j'avais à vous dire sur les caractères du

(1) « Le chancre est comme la pierre de touche de la constitution. Par l'action qu'il exerce sur les tissus, il est permis de prévoir la marche des accidents consécutifs soit prochains, soit éloignés, qui pourront se manifester. La bénignité du chancre annoncera des symptômes constitutionnels peu graves ; sa malignité permettra au contraire de prévoir que le malade sera atteint de symptômes consécutifs d'une grande gravité De sorte qu'on peut considérer

comme une loi la proposition suivante : Après les chancres indurés bénins surviennent les éruptions syphilitiques bénignes, et les affections des divers tissus sans tendance à la suppuration ; — après les chancres inim'és phagédéniques, surviennent les syphilides pusttdeuses graves, les affections ulcéreuses de la peau plus tardives, les exosloses supputées, les nécroses et les caries. — (Bassereau, Traité des affections de la peau symptomatiqucs de la syphilis, chap. vn, S V.j

chancre infectant à la période d'état. Étudions-le maintenant dans sa marche ultérieure et sa terminaison.

Marche el terminaison. — Le chancre infectant parcourt rapidement ses périodes. — Indolence de l'ulcération, — Cicatrisation. — Possibilité d'une métamorphose in situ. — Question de la survie de l'induration. — En général, l'induration survit k l'ulcération. — Exceptions. — Quelques faits curieux d'indurations à longue survie. — D'un caractère spécial à certaines cicatrices du chancre infectant.

Une fois développé, le chancre infectant ne tarde pas à se limiter ; il atteint promptement la période du staki quo spécifique, et il la parcourt avec une égale rapidité pour entrer dans la période de cicatrisation. Des deux formes de l'accident primitif, c'est assurément celle dont l'existence est la plus courte, dont la terminaison se fait le moins longtemps attendre.

Le chancre induré met à parcourir ses diverses périodes la même indolence qui a présidé à son développement. Aussi n'estil pas rare, comme je vous l'ai dit, qu'il passe complètement inaperçu de certains sujets inattentifs ou peu soigneux.

Les phénomènes de la période ultime sont exactement semblables à ceux de la période correspondante du chancre simple : les bords s'affaissent, le fond se déterge, et le travail de cicatrisation se propage de la circonférence au centre.

Comme le chancre simple, le chancre infectant, parvenu à la période terminale, peut, lorsqu'il est abandonné à lui-môme et par suite d'un travail irrégulier de cicatrisation, produire des bourgeons luxuriants, élevés, fongueux, végétants, qui donnent à l'une

et à l'autre de ces deux formes de l'accident primitif une ressemblance frappante avec la papule muqueuse, ou tubercule plat des anciens (1). Mais, de plus, il est exposé à subir une transformation véritable qui n'appartient qu'à lui. J'ai depuis longtemps signalé cette métamorphose, sur laquelle MM. Bavasse et Deville (2) ontpu-

(1) Cette ressemblance peut donner lieu, surtout pour le chancre simple, à de graves erreurs doctrinales.

Il n'est pas rare (et M. Ricord en a montré de nombreux exemples à ses cliniques) de voir le chancre simple prendre, à une certaine époque, l'aspect et l'allure d'une véritable papule muqueuse. Or , l'on sait que cette variété de l'accident primitif conserve fort longtems sa spécificité virulente : si bien qu'à l'époque même où la curieuse transformation dont nous venons de parler s'est accomplie, la sécrétion que fournit le chancre peut rester inoculable. — De là, possibilité d'une double erreur:

1° En attribuant au chancre simple la faculté de développer à sa suite un accident conslitutionnel, la plaque muqueuse ;

2° En accordant à cette •prétendue plaque muqueuse l'inoculabilité qui n'appartient qu'à l'accident primitif, le chancre.

A l'appui de cette faculté d'inoculation que peut conserver le chancre simple à l'époque même oîi s'opère , où s'est accomplie celte transformation, je dois citer les trois faits suivants recueillis, cette année, dans le service de M. Ricord :

1° Chancre simple du prépuce. — Inoculation pratiquée, au 22* jour de l'existence de ce chancre, avec la sérosité purulente recueillie sur la surface de l'ulcération, qui, granulée, saillante, recouverte d'une pellicule blanchâtre , simule , à tromper l'œil le plus exercé , une véritable papule muqueuse. — VinoculaUon fournit la pustule spécifique.

T Cliancre simple de la rainure glando-préputiale, élevé, bourgeonnant, granulé, simulant une papule muqueuse. — Inoculation au 25* jour. — Résultat positif.

3° Chancre simple de la rainure glando-préputiale, en voie de réparalion , à surface saillante (ulcus elevatwn) , recouverte d'une sorte de pseudo-membrane transparente et très mince ; aspect d'une papule muqueuse. — Inoculation au 35* jour. — Résultat positif.

A. FOURNIER

(•2) Archives générales de médecine, 1845.

blié d'intéressantes considérations. Il n'entre pas dans mon sujet actuel d'en développer les conditions et les symptômes : je ne vous en dirai que quelques mots.

La cause générale, la diathèse, qui doit produire à la suite du chancre les, accidents propres à la syphilis constitutionnelle, choisit de préférence pour siège de ses manifestations les régions exposées à quelque excitation, à quelque irritation locale. Son influence est comme dirigée par certaines conditions qui tiennent à l'état des tissus et des organes. Au nombre de ces conditions se placent en première ligne les érosions, les ulcérations, les plaies de tout genre, etc. A ce titre, donc, l'ulcération constituée par le chancre peut devenir l'origine ou le prétexte d'une manifestation de la diathèse. C'est, en effet, ce qui se produit assez souvent. Le chancre subit une sorte de transformation sur place : son aspect se modifie, ses caractères sont altérés, et, en définitive, l'accident primitif se trouve métamorphosé in situ en un véritable symptôme secondaire. C'est fait du chancre : ce qui lui succède, c'est uwQjJcipule muqueuse établie sur sa base indurée.

Ajoutez que l'induration chancreuse, quelquefois si fugace, peut avoir disparu, alors que cette transformation s'est accomplie (1).

(1) Voici comment cette transformation s'opère, d'après M. Ricord et son école :

Lorsqu'un chancre doit se métamorphoser en plaque muqueuse (ce qui se produit le plus souvent, au dire de MM. Davasse et Deville, du quimicmc au cinquantième jour de son existence), il paraît d'abord entrer dans la période de réparation. Sa surface, de grisâtre et déprimée qu'elle était, devient rouge, granulée et saillante.Ges changements s'opèrent de la circonférence au centre, de sorte que les bords du chancre peuvent être rouges et saillants, quand le centre de l'ulcération est encore grisâtre. Puis, en môme temps que les pai'tics centrales sont envahies à leur tour par les bourgeons, l'on voit apparaître sur les bords «ne sorte de lisej-é blanchâtre. Cette sécrétion plastique blanche envahit

De là, Messieurs, tant d'erreurs doctrinales et pratiques que je me borneàvous signaleren passant. Delà, laprétendue inoculabilité de certaines plaques muqueuses, qui n'étaient que des chancres en voie de transformation; — de là encore cette singulière opinion qui fait à volonté de cette même forme d'accident tantôt un symptôme primitif et tantôt une manifestation secondaife, opinion d'après laquelle la vérole pourrait débuter par une simple papule muqueuse, etc.. Autant d'hérésies que j'ai depuis longtemps combattues I

Mais ii est un point sur lequel je veux surtout insister à propos de la terminaison du chancre infectant : je veux parler de Vinduration.

Que devient l'induration spécifique au moment oii le chancre

toute rétendue de la surface, et il résulte de cette série de modifications une saillie granuleuse, régulière, recouverte entièrement de la pellicule membraniforme caractéristique, et constituant la plaque muqueuse au dernier terme de son développement.

Cette transformation du chancre efit beaucoup plus fréquente et beaucoup plus hâtive chez la femme que chez l'homme.

Elle se produit également sur tous les tissus et sur toutes les régions, sur les muqueuses comme sur la peau, sur les organes génitaux comme sur les lèvres, la langue, le mamelon, etc.. — M. Bassereau rapporte dans son livre (p. 326) un remarquable exemple d'une transformation de celte nature subie par un chancre de la lèvre inférieure.

« C'est assurément, comme le dit M. Bassereau, ce mode de développement insidieux de la papule muqueuse qui a le plus contribué à faire considérer ce symptôme comme contagieux ; car le médecin, appelé à examiner un malade après la transformation du chancre, est naturellement porté à penser que le mal a commencé par une papule humide, puisqu'il ne découvre pas d'autre symptôme primitif, puisque, d'ailleurs, le malade affirme souvent que cette papule est le Tpremicr stjmplôme dont il s'est aperçu peu de jours après un coït suspect. »

CHANCRE INFECTANT. i05

infectant se cicatrise? Disparaît-elle avec l'ulcération, ou subsistet-elle après le chancre ?

C'est une règle presque générale que l'induration survive, dans une durée plus ou moins longue, à l'ulcération. — Sa rénitence , son élasticité décroissent graduellement; elle clevient, comme je l'ai dit, gélatiniforme; puis après un certain temps, d'ailleurs très variable, elle s'évanouit complètement, en laissant quelquefois à sa place une tache d'un violet foncé, légèrement déprimée, comme s'il s'était fait une cicatrice dans l'épaisseur du derme.

Il est toutefois des cas exceptionnels (et je vous les signale tout d'abord pour déblayer le terrain des faits irréguliers et anormaux), il est des cas, dis-je, dans lesquels l'induration s'évanouit avant le chancre. S'il vous souvient de ce que j'ai eu l'occasion de vous dire à propos des chancres infectants de certaines régions, tels que ceux de l'anus, du vagin, etc., vous savez que les conditions de siège peuvent modifier l'expression anatomique de la diathèse, au point d'en altérer les caractères et la signification. Eh bien, c'est précisément sur ces mêmes régions que l'induration, mal formulée à la période môme où le chancre se trouve en pleine activité, se dissipe avec le plus de promptitude dès que le travail de réparation commence à s'étabhr. Elle s'évanouit souvent avant que la cicatrice soit formée, et la base de l'ulcère infectant devient, à sa dernière période, aussi molle, aussi souple que celle du chancre simple.

Jugez, Messieurs, s'il y a place ici pour la confusion et l'erreur I Que d'éléments pour les contestations doctrinales!

Je dois encore vous signaler la particularité suivante, pour vous mettre en garde contre une forme insidieuse du chancre infectant.

Il arrive quelquelbis, comme je vous l'ai dit, que le chancre infectant subit la déviation phagédcnique. Il s'étend et se creuse : mais, dans sa marche envahissante, le premier tissu qui se trouve attaqué par les progrès de l'ulcération, c'est précisément le disque induré qui lui sert de lit et de couronne ; c'est le noyau d'exsudation plastique qui devient en premier lieu la proie du phagédénisme. Il se peut donc qu'à cette époque, le chancre perde le caractère que vous avez coutume d'interroger comme témoignage de l'infection, c'est-à-dire sa base indurée. — Encore une condition favorable à l'erreur !

Mais j'ai hâte de quitter le domaine des exceptions pour ne plus vous parler que de ce qui se produit dans la généralité des cas.

Je vous le disais tout à l'heure, il est de règle que l'induration persiste après l'ulcération. Seulement cette survie, pour ainsi dire, est plus ou moins longue. Ici, elle ne sera que de quelques semaines, ailleurs de plusieurs mois , et ailleurs encore de plusieurs années. A trente ans de date d'un chancre infectant, j'ai pu retrouver la base occupée par l'ulcération spus forme d'un noyau inodulaire encore facilement appréciable.

Je tiens de mes collègues MM. Puche (1) et Cullerier qu'ils ont également observé des faits analogues.

(i) J'ai pu consulter sur cette intéressante question de la survie de l'induration les précieuses statistiques de M. Puche. Voici ce qui m'a paru ressortir de ces savants travaux :

Rien de plus commun que la persistance de l'induration du soixantième au quatre-vingtième et même au centième jour. — C'est /^m^we la règle; c'est tout au moins le fait le plus commun.

Du centième au cent cinquantième jour , le nombre des indurations persistantes diminue, et d'autant plus rapidement qu'on se rapproche davantage de ce dernier terme.

Au delà, le nombre décroît d'une façon très notable. Néanmoins, le

Mais, VOUS sentez bien, Messieurs, que plus elle vieillil, plus l'induration perd de ses caractères et devient difficile à reconnaître.

chiffre des indurations persistantes au deux centième jour est encore assez élevé.

Même décroissance, mais plus rapide encore, jusqu'au deux cent cinquantième jour.

Passé ce terme, la persistance de l'induration n'est plus qu'exceptionnelle.

Puis, çà et là, se montrent comme des curiosités pathologiques, quelques indurations encore persistantes après une durée considérable. Tels senties exemples suivants :

Induration persistante de la cicatrice au

Chancre de la rainure glando-préputiale. . 390° jour.

Chancre du frein. ZiSQ"

Chancre de la rainure Zi57°

Chancre de la rainure 5/i0°

Chancre de la rainure 602'

Chancre du gland 650°

Chancre de la rainure 690°

Chancre du prépuce 700°

Chancre du prépuce 755°

Chancre de la rainure 768°

Chancre de la rainure 997°

Chancre de la rainure 1507°

Chancre du prépuce ( sans désignation plus

précise) 2062°

Enfm, sur un malade qui entrait au Midi pour des accidents tertiaires (lésions osseuses, tubercules), M. Puche a pu retrouver le siège de l'accident primitif, qui remontait à NEUF ans, grâce à la persistance d'une « induration » encore facilement appréciable.

(Je dois faire remarquer que les documents que m'a communiqués M. Puche sont tous relatifs à des faits observés sur Chomme. — Il me faut ajouter encore que, dans cette statistique, Vâge du chancre a toujours été déterminé non pas par la date de l'apparition de l'ulcère, mais par celle du coït infectant : ce qui d'ailleurs, à part quelques cas exceptionnels, ne constitue pas dans les chiffres de différences bien notables.)

y a un fait bien propre à fixer l'attention dans Texamen des quel-

Aussi, à ces périodes reculées dont je viens de vous entretenir, serait-ii fort embarrassant, pour ne pas dire impossible, de faire la part, dans l'état actuel de la cicatrice, soit de l'induration spécifique, soit de la rénitence propre au tissu organisé qui lui succède, c'est-à-dire de la dureté inodulaire.

Quelquefois, après avoir diminué ou même disparu, l'induration augmente ou reparaît tout à coup. Ces recrudescences sont assez rares ; ces récidives sont tout à fait exceptionnelles.

C'est, en général, une influence de siège qui prolonge plus ou moins la survie de l'induration. Vous la verrez, en général, persister le plus longtemps sur les points où elle s'est le mieux formulée tout d'abord, où elle s'est produite dès le principe avec le plus d'exubérance.

Ne croyez pas néanmoins que, pour survivre au chancre, elle ait besoin de cette exagération de caractère. Ce n'est pas seulement l'induration profonde, hémisphérique, qui subsiste des semaines et des mois entiers après le complet achèvement du travail de cicatrisation : c'est aussi la variété superficielle, celle qui ne fait que doubler l'ulcération d'une mince lamelle élastique, celle, en un mot, à laquelle j'ai donné le nom de parcheminée.

La survie de l'induration, loin d'être rare dans les chancres dits parcheminés, est un fait des plus fréquents, des plus vulgaires, et

ques indurations à longue survie que j'ai citées plus haut. C'est que sur les treize cas où l'induration s'est conservée si longtemps , huit fois au moins, le chancre occupait un même siège, la rainwe glando-préputia[e. — Cesl là, comme l'a dit M. Ricord, que l'induration se formule et s'étale avec le plus d'exubérance ; c'est là de même qu'elle se conserve le plus longtemps.

A. FOCRNIER.

VOUS pourrez en trouver de nombreux exemples sur les malades de mon service.

Seulement, avec cette variété du chancre, la survie de l'induration est toujours moindre que dans les cas où la suffusion plastique s'est produite avec assez d'exubérance pour former ce gros noyau hémi-sphérique dont je vous ai parlé précédemment (1).

Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer quel profit vous pourrez tirer pour le diagnostic de cette persistance de l'induration à une époque où tout autre indice du chancre a déjà disparu. — Du reste, nous reviendrons sur ce sujet.

Il ne me reste plus, en finissant, qu'à vous signaler une particularité curieuse, relativement à la cicatrice du chancre infectant.

En quelques circonstances, le chancre infectant laisse après lui un stigmate tout spécial : c'est lorsqu'il occupe une surface cutanée, comme le fourreau de la verge. Dans ce cas, la cicatrice qui succède à l'ulcération se présente sous l'aspect d'une macule arrondie, brunâtre, sombre, d'une teinte bronzée très caractéristique et que vous ne retrouvez pas à la suite du chancre simple. Cette macule

(1) Telle est, en certains cas, la richesse, l'exubérance de cette suffusion plastique, que les tissus où se fait ce dépôt peuvent s'indurer dans une étendue considérable. J'ai vu la iolalité de la base du gland qui semblait avoir subi une transformation cartilagineuse , ce qui avait pu faire croire à l'existence d'un cancer. —Une des observations les plus curieuses dans ce sens m'a été offerte par un malade qui m'était adressé par M. le professeur Andral.

Mon confrère et ami, M. le docteur Vitry de Versailles, doit se rappeler un malade chez lequel j'avais été mandé, non pas pour juger la nature de la maladie , mais pour faire l'amputation de la verge. Je reconnus l'existence d'un chancre induré, avec exagération considérable de l'exsudation plastique, et des pilules de proto-iodure remplacèrent le couteau.

RlCORO.

est très persistante. Avec le temps, sa coloration foncée, due probablement à une altération particulière du pigment, s'éclaircit et fait place à une teinte blanchâtre qui n'a plus de signification séméiologique. Mais cette modification est fort lente, et la cicatrice conserve ainsi pour longtemps le cachet de la syphilis (1).

Je borne ici, Messieurs, les considérations que je voulais vous présenter sur la pathogénie du chancre infectant, et j'aborde la question du diagnostic, où vous allez trouver, je l'espère, plus d'une particularité digne de votre intérêt.

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