DIAGNOSTIC
Bien formulée, l'induration peut ôtre élevée au rang d'un signe paihognomonique. — De quelques indurations dites tardives. — Indurations artificielles.
Ce qui facilite singulièrement lé diagnostic du chancre infectant, c'estla. spécificité même de l'induration. Je n'ai pas besoin de vous rappeler ici tout ce que je vous ai dit de ce caractère si précieux. Vous savez que l'induration, telle que je vous l'ai décrite, appartient en propre SM chancre infectant: c'est un signe pathognomonique par excellence. N'hésitez donc pas à prononcer le diagnostic de chancre infectant, toutes les fois qu'elle se présentera à vous bien formulée, bien établie.
Mais, à part les circonstances que je vous indiquais plus haut, dans lesquelles les caractères mal accusés de l'induration devront
(1) L'on trouve une de ces cicatrices fort bien figurée dans la Clinique iconographique, planche 18, figure 2.
retenir votre jugement, il en est d'autres qui pourraient égarer votre diagnostic et que je veux vous signaler dès ce moment.
Quoique le chancre infectant se produise le plus souvent à froid, pour ainsi dire, et sans raj^onnement inflammatoire, il est certains cas néanmoins dans lesquels vous le verrez exciter autour de lui une réaction plus ou moins vive, réaction qui se manifeste avec les caractères propres aux phlegmasies. C'est là ce que Hunter appelait l'inflammation commune (1). Les tissus périphériques se tuméfient, s'engorgent, s'œdématient , se durcissent; la base indurée de l'ulcération se confond avec eux, et dès lors, l'induration spécifique se trouve comme enchâssée dans l'engorgement inflammatoire.
Le diagnostic devient à cette époque, sinon impossible, au moins très délicat et très difficile. Mais sachez attendre, sachez retarder votre jugement, et voici ce qui se produira. En quelques jours, ce sera fait de l'inflammation vulgaire; l'engorgement des tissus, l'œdème se dissipera, et les parties reprendront , avec leur volume normal , leur souplesse habituelle. L'induration mise à nu, pour ainsi dire, et comme exhumée de l'atmosphère phlegmoneuse qui l'entourait, ne tardera pas à reparaître avec tous ses caractères, pour devenir de mieux en mieux appréciable, à mesure que la fluxion réactionnelle diminuera.
Pour le dire en passant, cette particularité remarquable d'une induration masquée pendant un certain temps , et ne devenant manifeste qu'à une période plus ou moins avancée, a reçu trop souvent une interprétation vicieuse. D'un phénomène tardivement
(1) Hunter distingue avec soin cette inflammation commune et la dureté qu'elle produit de I'induration rnopuE au poison. « Il y a toujours, dit-il, une induration propre au poison , qui entoure les ulcères , surtout ceux qui sont formés sur le prépuce. » - {Du chancre, chap. I.) A. F.
observé, l'on a fait un phénomène tardivement produit; de ce que l'induration, perdue qu'elle était dans l'atmosphère œdémateuse de l'inflammation vulgaire, avait d'abord échappé à l'examen, on a conclu qu'elle n'existait pas à la première période du chancre, et qu'elle s'était seulement produite à l'époque où l'on avait pu sûrement l'apprécier. — Vous savez déjà, Messieurs, ce qu'il faut penser de ces prétendues indurations tardives.
Une autre cause d'erreur, contre laquelle je dois vous prémunir, est la suivante :
La cautérisation du chancre, comme méthode abortive ou modificatrice, est tellement passée dans la pratique vulgaire, qu'il nous arrive rarement à la consultation de cet hôpital des chancres absolument vierges, c'est-à-dire qui n'aient point subi le contact d'un caustique. Or, il faut savoir que la plupart des substances à l'aide desquelles s'exerce cette cautérisation, et d'autres encore qui servent au pansement journalier des plaies, possèdent une merveil leuse aptitude à durcir les tissus, et qu'en vertu de cette influence, elles créent de toutes pièces une base d'induration artificielle aux chancres soumis à leur action. Tel est, par exemple, l'effet du caustique le plus vulgaire, le nitrate d'argent, des acides nitrique et sulfurique, et généralement de la plupart des escarrotiques usuels.
Le sublimé corrosif, et mieux encore le chromate de potasse, indure les chancres de la façon la plus remarquable, au point de tromper les praticiens les plus défiants et les plus exercés. Il en serait de même de l'acétate de plomb, s'il ne laissait sur l'ulcération une sorte de tatouage tout spécial : particularité qui ne manque pas d'éveiller l'attention et tient ainsi en garde contre l'erreur. Enfin, je vous signale encore, comme pouvant produire ces indurations factices, à des degrés différents, le tannin, l'alun, le vin
aromatique, l'alcool, la cendre de pipe, qui jouit d'un singulier crédit dans le peuple, et tant d'autres drogues dont l'empirisme vulgaire surcharge les chancres.
S'il est difficile, et souvent impossible, de bien apprécier et de distinguer isolément chacune de ces indurations, jugez quelle sera la difficulté de les reconnaître, lorsqu'elles se présenteront à vous associées et combinées. Supposez un chancre spontanément induré qui subit une cautérisation ; comment distinguer ce qui est le résultat immédiat de la maladie, de ce qu'a pu produire l'intervention malencontreuse des caustiques? — C'est ici que le diagnostic doit être réservé et qu'il faut encore savoir attendre.
Vous voyez que je n'épargne pas l'induration et que je lui fais une assez rude guerre. Mais en vous signalant toutes les circonstances dans lesquelles ce signe précieux peut être altéré ou modifié dans ses caractères, j'espère vous en faire mieux apprécier l'inestimable valeur, dans les cas où il se présente avec des allures bien franches et un cachet bien net.
Gardez-vous de croire cependant que notre science se borne à ce seul signe, l'induration. Il est d'autres éléments de diagnostic que vous pourrez consulter pour arrêter votre jugement.
Je veux vous parler en première ligne du BUBON.
(suite).
Du bubon symptomatique du chancre infectant.— Époque d'apparition. — Triple caractère : multiplicité, dureté et indolence des glandes afTectées.— Les pléiades spécifiques. — Le cbancre infectant ne produit pas de bubon suppuré, mais il peut être compliqué de suppurations ganglionnaires reconnaissant pour origine une cause étrangère à la syphilis. — Causes d'erreur. — Des doubles contagions, etc. — Le bubon est le compagnon obligé du chancre infectant. — Des lymphangites spécifiques. — Retour sur les caractères extérieurs du chancre en général : l'accident primitif est-il immuable dans sa forme ? — Caractères positifs du chancre infectant.
A l'exemple du chancre simple, le chancre infectant exerce sur les ganglions, où aboutissent les lymphatiques de la partie affectée, un rayonnement d'influence, et produit un bubon tout spécial, très important à bien connaître. Ce bubon est aussi distinct de l'adénite symptomatique du chancre simple, que cette dernière variété d'ulcération diffère du chancre induré.
Et d'abord, le bubon symptomatique de l'ulcère infectant a une époque d'apparition fixe et pres(^ue obligée. Le plus souvent, il coïncide avec l'induration chancreuse ou l'accompagne de très près. C'est dans le courant du premier ou du second septénaire, que vous le verrez se produire, et il est très rare qu'il tarde davantage à se manifester.
Vous savez qu'au contraire, l'adénite propre au chancre simple n'a pas de période fixe pour son développement. Elle peut apparaître d'une façon précoce, comme elle peut aussi être fort tardive. Je vous rappelle qu'on l'a vue ne se développer qu'à la troisième année de l'existence d'un chancre (1).
L'adénopathie propre au chancre infectant ne consiste d'abord in V. paee 40. - Consulter également la note VII (Pièces justificatives).
qu'en une simple tension ganglionnaire, indolente, et le plus souvent ignorée du malade. Quelques jours lui suffisent pour s'accroître et acquérir les caractères suivants , qui appartiennent au bubon bien confirmé.
Ce bubon consiste en une tuméfaction remarquablement dure et indolente de la pléiade ganglionnaire correspondant au siège du chancre.
Les ganglions, augmentés de volume, se présentent le plus souvent sous la forme d'une série de petites tumeurs de forme ovalaire, très dures, indépendantes les unes des autres et mobiles sur les parties qui les entourent.
Ces petites tumeurs sont complètement indolentes, soit spontanément, soit à la pression. Elles n'exercent au plus d'autre réaction douloureuse que celle qui pourrait résulter de la gêne produite par leur augmentation de volume sur les parties environnantes.
Elles sont très dures, et leur dureté présente un cachet tout spécial. Elles donnent au doigt exactement la même sensation que la base indurée du chancre infectant. C'est une dureté chondroïde, élastique, rénitente ; c'est (permettez-moi cette forme de langage) la base du chancre transportée dans les ganglions.
Ces petites tumeurs sont complètement indépendantes les unes des autres. Elles ne se soudent pas entre elles, pas plus qu'au tissu cellulaire qui les entoure, en sorte qu'elles roulent Ubrement sous le doigt.
Elles sont très généralement multiples, comme je vous l'ai dit. Ce n'èst pas, comme dans le chancre simple, un seul ganglion qui se prend et concentre sur lui loulc l'influence rayonnante de l'ulcération primitive; c'est l'ensemble des ganglions correspon-
dant à la région affectée, sur lesquels s'exerce le retentissement spécifique ; de là le nom de pléiade, donné à cet engorgement multiple.
Mais, dans cette pléiade, vous trouverez toujours, chose remarquable, un ganglion plus développé que les autres. C'est celui auquel viennent aboutir directement les lymphatiques de la partie ulcérée; c'est celui qui deviendrait, dans le cas d'un chancre simple, le siège d'une suppuration spécifique. Je l'appelle le ganglion anatomique de la pléiade, supposant qu'il subit directement l'influence du chancre par voie de continuité, tandis que les glandes environnantes ne seraient affectées que par sympathie diathésique.
Un fait non moins curieux , c'est de voir le retentissement du chancre s'étendre souvent d'une façon à peu près symétrique d'un côté à l'autre du corps sur les deux pléiades congénères. Soit un chancre induré de la verge siégeant, je suppose, sur la moitié gauche de la rainure glando-préputiale ou sur le fourreau du même côté. Vous trouverez, à coup sûr, dans l'aine gauche l'adénopathie spécifique bien formulée, avec son triple caractère de dureté, d'indolence et de multiplicité. Mais il se peut aussi (et c'est le fait le plus général) que vous rencontriez également dans l'aine droite un bubon analogue, très bien accusé, et, malgré son développement moindre, presque également caractéristique.
Il est rare que le bubon symptomatique du chancre infectant prenne des proportions un peu considérables. A moins de complication , les ganglions affectés ne dépassent guère le volume d'une noisette ou tout au plus d'une petite noix.
Ce bubon ne présente aucune tendance à s' enflammer, non plus
qu'à se laisser envahir par une suppuration spécifique. Il se produit et se termine à froid, en conservant, pendant toute.sa durée, une complète indolence.
Est-ce à dire qu'il soit complètement à l'abri d'une réaction inflammatoire? Nullement. L'existence d'un bubon induré ne constitue pas pour les ganglions une immunité contre les différentes causes d'inflammation vulgaire. Loin de là, c'est plutôt une prédisposition. L'état morbide des glandes est très certainement une cause d'appel pour les diverses diathèses qui peuvent y trouver le prétexte d'une manifestation dans la spécificité de leur influence. Aussi, est-il fréquent de voir le bubon induré, symptomatique d'un chancre infectant, devenir l'origine d'un engorgement strumeux ganglionnaire, chez les sujets prédisposés à la diathèse scrofuleuse. De même, les autres causes d'inflammation peuvent traduire à leur façon leur influence spéciale sur les ganglions indurés par la vérole, et y provoquer, en dehors de toute action virulente, un travail phlegmasique , susceptible d'aboutir à suppuration (1).
Mais ce qu'il est important de reconnaître, c'est que, par luimême, et en dehors de toute excitation étrangère, le bubon symptomatique du chancre infectant ne suppure jamais (2). En voulez-
(1) Sur le nombre considérable de chancres indurés traités dans le cours de l'année 1856 au service de M. P.icord, il n'en est que trois qui se soient accompagnés de bubons suppurés. — Dans ces trois cas, la suppuration ne s'est produite qu'à la suite d'une dégénérescence strumeuse des ganglions. — Deux fois le pus ganglionnaire a été interrogé à la lancette et deux fois l'inoculation est restée négative. A. F.
(2) Il paraîtrait que ce point de doctrine, qui soulève encore bien des oppositions en France, est presque généralement accepté chez nos voisins d'oulre-Manche. J'extrais le passage suivant d'une très remarquable leçon de M. Henri Lee sur les deux variétés du cliancre (Infecling and non-infecling sores ),
« L'observation d'un nombre considérable de malades me pei-met de
VOUS une preuve bien convaincante: interrogez le pus qu'il fournit clans les très rares circonstances où vous le verrez arriver à suppuration, et jamais vous n'obtiendrez, par l'inoculation artificielle, la pustule caractéristique du chancre. C'est vous dire assez que ce bubon ne suppure jamais spécifiquement. Le pus qu'il produit n'est qu'un pus simple, phlegmoneux, vulgaire et sans mélange de virus (1).
dire que la suppuration ne trouve pas place dans l'adénopathie symplomatique du chancre induré... l'action spécifique du chancre induré SUR les ganglions ne produit pas de bubon suppuré. Je crois celte proposition vraie dans son 'plus large sens : mais il ne résulte pas de là d'une façon nécessaire que des causes étrangères ne puissent produire un bubon suppuré sur des malades porteurs d'un chancre infectant. Si les parties sont irritées par une application répétée de caustiques, ou si le malade présente la constitution scrofuleuse, il se peut qu'une ou plusieurs des glandes inguinales entrent en suppuration : mais, dans ces mêmes conditions, la suppuration se produirait également, en l'absence de toute influence spécifique Lo^-squ'une suppuration se produit dans un ganglion de l'aine coïncidemment avec un chancre induré de la verge, je crois qu'on doit en trouver l'origine dans quelque cause
accidentelle, analogue à celle que je viens de mentionner, elc »
(1) « Il est bien important ici de ne pas se laisser tromper par de nouveaux chancres que le malade pourrait contracter sur d'anciennes indurations, et qui, suivant alors la loi des chancres non indurés, pourraient donner lieu à des adénites virulentes à pus inoculable. Ces chancres nouveaux, à base indurée d'emprunt, sont assez fréquents, etc. »— (Ricord, Lettres.)
Voici encore une autre cause d'erreur. — Il se peut qu'un chancre infectant soM souillé, à une époque variable de son &\\%{&[iC%,par dupus de chancre simple, et que l'ulcération, prenant alors les caractères du chancre simple, exerce sur les ganglions l'influence propre à cette variété. Si l'on ne tient pas compte de cette DOUBLE CONTAGION, l'on tombe dans une confusion inévitable, attribuant au chancre induré ce qui est produit par le chancre simple, ou réciproquement.
Ces faits de double contagion sont encore assez fréquents. Ils exposent d'autant plus à l'erreur, que les malades, honteux en général de
CHANCRE ITVFECTANT.
Tel est, Messieurs, le bubon symptomatique du chancre induré. Vous comprenez qu'avec des caractères aussi tranchés que ceux
ne s'être pas abstenus de rapports sexuels à une époque où ils portaient déjà des chancres, n'accusent pas ou même dissimulent les conditions d'une contagion consécutive.
Tel est le fait suivant quej'ai eu l'occasion de recueillir cette année au Midi, et que M. Ricord, avec sa bienveillance habituelle, m'a fait l'honneur de citer à sa Clinique. — L'on y remarquera que l'origine de la seconde contagion y est déterminée d'une façon doublement significative,
N... Alphonse (17 ans), contracte un chancre vers la fin de septembre. Il se présente à la consultation du Midi, où nous constatons l'état suivant, le 3 octobre : chancre inddré de la rainure glando-préputiale; induration cartilagineuse. — Adénopalliie bi-inguinale multiple, dure et indolente. — Pansement au vin aromatique. Traitement mercuriel.
Le 7, même état. — Le IZi, meilleur état du chancre, dont le fond s'élève et les bords se dépriment {période de réparation commençante).
Le 2/1, l'état du malade est bien changé : le chancre de la rainure s'est élargi et creusé; sa base est toujours très fortement indurée. — De plus, il existe sur le fourreau de la verge un large chancre à base œdémateuse, mais sans induration véritable ; — plusieurs petits chancres à base molle sur la face cutanée du prépuce.
Le malade affirme de la façon la plus formelle n'avoir eu de rapports avec aucune femme depuis l'époque où il a contracté son pi'emier chancre. — Faut-il donc attribuer les nouveaux chancres à une inoculation accidentelle, à une contagion de voisinage ?
N... entre le 2/i à l'hôpital.
Dans les premiers jours de novembre, production d'une adénite aiguë de l'aine gauche, présentant tous les caractères du bubon propre au chancre simple. -~&\x^wvs.i{Qa. —inoculation positive A\\ pus ganglionnaire. — Dans l'aine droite, persistance de l'adénopathie propre au chancre infectant : ganglions multiples et indolents.
En décembre, accidents secondaires : roséole et plaques muqueuses multiples.
Malgré les dénégations du malade, M. Ricord n'avait pas hésité à placer l'origine des seconds chancres dans une seconde contagion, résultat d'un nouveau coït. — Effectivement, quelques jours après son entrée à l'hôpital, N... vint m' ayomr très confidcnlieUemenl que le 15 octobre, à la suite d'une nuit de débauche, il avait eu des rapports avec une femme
dont je viens de vous entretenir, il doit constituer véritablement une individualité pathologique, et prendre une large place dans le diagnostic du chancre infectant.
Une autre circonstance des plus heureuses pour le diagnostic, c'est \(i persistance du bubon longtemps après la cicatrisation de l'accident qui lui a donné naissance.
Si vous voyez en quelques circonstances l'induration propre au chancre s'évanouir rapidement, en revanche, l'adénopathie spécifique conserve fort longtemps ses caractères. Il est de règle de la
P..., dont il me donna l'adresse. — Dès le lendemain, ajoutait le malade, le chancre de la rainure avait commencé à s'élargir, et, deux jours après, parurent les autres chancres.
Je me rendis aussitôt chez la femme P..., et je constatai sur elle l'existence de trois Larges chancres à base com'plétement molle, siégeant sur la face interne de la grande lèvre gauche, sur la fourchette et sur les replis de l'entrée du vagin. — Ces chancres, au dire de la malade, dataient de trois semaines environ. — Pas de retentissement ganglionnaire.
Celte femme m'avoua, à son tour, qu'elle avait infecté son amant, le nommé V... (Charles), qui, par une singulière coïncidence, se trouvait précisément dans nos saUes du Midi. Or, ce dernier présentait également plusieurs chancres simples h base molle, siégeant sur le prépuce, et compliqués d'une adénite aiguë de l'aine gauche.
En résumé : un individu porteur d'un chancre infectant, à la période de réparation, et d'un bubon spécifique indolent, a des rapports avec une femme affectée de chancres simples. 11 prend de nouveaux chancres, chancres simples, dont l'un s'implante sur l'aire encore ulcérée du chancre infectant. Puis un bubon aigu se déclare, qui ne tarde pas à suppurer spécifiquement (bubon d'absorption, chancre ganglionnaire). — Enfin, des accidents de syphihs constitutionnelle se manifestent.
N'y avait-il pas là, pour tout observateur moins exercé que M. Ricord, danger d'attribuer à un chancre infectant ce bubon spécifi/uement suppuré et symptomatique d'un chancre simple ?
A. FOURNIER
CHANCRE INï*ECTANT. l2l
rencontrer encore bien formulée à plusieurs mois de date de l'origine du chancre ; et quelquefois, à plusieurs années d'intervalle, l'on en retrouve encore des vestiges non équivoques.
C'est donc un symptôme persistant par excellence, et, dans plus d'un cas, c'est le signe unique qui peut vous mettre sur la trace de l'origine inconnue ou cachée d'une syphilis constitutionnelle, alors que tout accident primitif aura disparu.
Ne négligez donc jamais, lorsqu'un malade affecté d'accidents constitutionnels se présente à vous, en niant toute espèce d'antécédent suspect, ne négligez pas, dis-je, d'iNTERROGER les ganglions. L'adénopathie spécifique est, pour le chancre infectant, l'effet qui suit la cause. Eh bien, recherchez la cause par l'effet. Et, à cet égard, le bubon induré offre d'autant plus de prix, que ce n'est pas seulement le symptôme accusateur d'un accident spécial, c'est, de plus, le signe indicateur du siège occupé par cet accident.
De la sorte, vous serez mis sur la voie des chancres à siège insolite, de ceux dont le malade aura méconnu l'existence, comme de ceux qu'il voudrait vous cacher. C'est ainsi qu'une adénopathie épitrochléenne ou axillaire vous indiquera souvent un chancre siégeant sur le membre correspondant, et le plus généralement un chancre digital; que le bubon sous-maxillaire vous révélera un chancre des lèvres; qu'à l'engorgement des ganglions qui forment les limites extrêmes des pléiades inguinales, vous pourrez soupçonner un chancre de l'anus; et ainsi de tant d'autres accidents à siège plus ou moins insolite, dont les malades cherchent souvent à dissimuler l'existence.
Si ces différentes adénopathies fournissent une indication diagnostique d'une haute importance, alors que l'accident initial est
encore subsistant, jugez quelle en est la valeur lorsque cet accident a disparu.
C'est qu'en effet, Messieurs, la variété de bubon que je viens de vous décrire, est essentiellement propre au chancre infectant. Jamais vous ne rencontrerez ce bubon avec le chancre simple, non plus qu'avec la blennorrhagie, non plus qu'avec tout autre accident d'origine vénérienne ou vulgaire : il appartient exclusivement à l'ulcère primitif de nature infectieuse (1).
(1) Uq fait bien remarquable, c'est que la dislinclion des deux variétés de bubon se retrouve, au moins en genne , à une époque fort reculée de nous.
Ainsi les observateurs qui lurent témoins des premiers ravages de la syphilis en Europe, Marcellus Cumanus, Benedetti, Léonicène, Gaspard Torella ne décrivent pas le bubon suppuré au nombre des symptômes du mal français. — Il en est de même pour Fracastor et Sébastien Montius.
Nicolas Massa fut un de ceux qui commencèrent la confusion en décrivant, sans les séparer, les deux variétés de l'adénite; cependant, comme Ta remarqué M. Bassereau, il ne put échapper à son esprit observateur que les chancres suivis de bubons suppurés ne sont pas ceux qui engendrent les éruptions cutanées et les douleurs du mal français. 11 avança même cette proposition, que les malades affectés de bubons suppurés sont en général exempts de manifestations ultérieures : « .... Et sequuntur apostemata inguinum quœ, si scppurantdr, removent ^gritodinem.... maxime a principio, quoniam inguina sunt emunctoria hepatis per quae expurgantur materise. »
J'ai retrouvé celte même pensée dans les écrits d'une foule d'auteurs, d'Ant. Gallus {De ligno sancto , ch. 1), de Thierri de Héry, d'A. Paré, de Rondelet, de Bourru (1770), etc., etc. Toutefois, il est important de faire remarquer qu'en signalant l'absence des accidents constitutionnels à la suite du bubon suppuré, les auteurs précédents n'en considéraient pas moins ce bubon comme un symptôme de la syphilis ; seulement ils le regardaient comme une sorte d'émonctoire pour l'organisme qui se débarrassait par la suppuration du principe virulent. C'est ce que croyait N. Massa, comme je l'ai montré par la citation précédente. Voyez encore ce que dit Ant. Gallus :
« Hœc si suppurât, fréquenter bono est tota foras eliciatur illuvies; qnod si vis peslifera in jecur regeratur, certum est lueni non evilari. »
Déplus, c'est un symptôme qui ne fait jamais dé faut et que vous pourrez invoquer à coup sûr : le bubon induré est le compagnon fidèle, je pourrais dire obligé, du chancre infectant; il se produit fatalement à sa suite. Sans doute, il peut être plus ou moins formulé, plus ou moins manifeste aux différentes époques de son existence. Mais le rayonnement du chancre infectant sur les ganglions est toujours appréciable à des degrés divers, et c'est toujours en conservant les caractères sur lesquels je viens d'insister que s'exerce et se traduit cette influence (1).
En résumé, pfl5 de chancre infectant sans bubon symptomatique induré. Voilà, Messieurs, ce qu'on peut appeler sans crainte une
Et de même A. Paré :
« Puiz le virus pullulera et cheminera par les veines,.... et le foye se ressentant de tel vice, souvent -par sa faculté expuUrice chasse ledict virus aux aynes et faict aposlèmes appelés bubons (vulgairement poulains), lesquels s'ils ne jettent leur gourme et retourneirt au dedans par délitescence, ce venin infecte la masse du sang, dont s'en suit la vairole,,.,. »
Si donc il est constant, d'après les citations précédentes, que l'immunité consécutive au bubon suppuré n'avait point échappé aux anciens auteurs, il n'est pas moins certain que l'explication du fait leur manquait absolument. C'est à notre siècle, c'est à notre maître que revient l'honneur d'avoir établi la distinction nosologique des deux variétés du bubon, en rattachant chacune d'elles à l'espèce du chancre qui la produit.
A. FODRNIER.
(1) Telle est la valeur diagnostique du bubon ainsi formulé, qu'on peut en faire un caractère en quelque sorte supéiieur à l'induration chancreuse. — Écoutez M. CuUerier : « Tout le diagnostic des chancres n'est pas dans l'état local, et quand l'induration y manque, ailleurs qu'il faut la chercher... Pour moi, lorsque l'induration manque dans un chancre douteux, c'est dans les ganglions correspondants que je vais trouver l'élément diagnostique, je ne dirai pas complémentaire, mais INDISPENSABLE, et jc ne vois pas pourquoi la réaction infectante, ne se faisant pas sentir dans l'ulcéra lion môme, ne porterait pas son action sur les ganglions qui, dans ce cas, se substituent au chancre... » A. l-".
12Zl LEÇONS SUR LE CHANCRE.
LOI pathologique. — Et je n'ai pas besoin de vous en faire remarquer toute l'importance , de vous en signaler l'inestimable prix, au double point de vue du diagnostic pratique et des questions doctrinales.
Un dernier mot sur le retentissement lymphatique du chancre induré.
Entre le chancre et les ganglions, il est un intermédiaire qui peut être affecté et traduire à sa façon l'influence du virus : cet intermédiaire, c'est le cordon lymphatique étendu de la base de l'ulcère au ganglion correspondant.
Dans la première variété du chancre que nous avons étudiée, il est rare que le virus s'arrête sur les cordons lymphatiques en les traversant. Le transport du pus aux aboutissants ganglionnaires paraît se faire avec une rapidité qui n'est pas suffisante à la contagion. En sorte que les lymphangites symptomatiques du chancre simple sont fort rares comparativement aux bubons. Lorsqu'elles se produisent, elles prennent le caractère d'une inflammation aiguë, simple quelquefois, mais le plus' souvent virulente. Le pus arrêté dans les cordons lymphatiques y produit une inoculation directe : un chancre se forme ; succède un abcès qui suit la marche ordinaire des abcès angéioleucitiques, avec cette seule particularité, que la sécrétion purulente tient en suspension le virus chancreux, et que la plaie consécutive peut présenter les caractères d'une ulcération spécifique (1).
De même, le chancre induré, lorsqu'il affecte les lymphatiques,
(1) Voir la Clinique iconographique de V hôpital des Vénériens, planche 9, fig. 1 et 2.
Consulter également l'observation I"" des Recherches cliniques et expéiHmentales sur l'inoculaiion. (Ricord, Traité pratique des maladies vénériennes, 2- partie, p. 199.)
conserve en les atteignant, son mode d'influence ordinaire et son allure spéciale. Ici, pas d'inoculation intra-vasculaire, pas de phénomène d'acuité, pas de suppuration. Rien autre qu'une suffusion plastique. Le vaisseau lymphatique se tuméfie en s'induranf à l'exemple du ganglion, et comme lui s'indure en restant froid et indolent. Au toucher, vous le reconnaîtrez facilement, sous la forme d'un long cordon présentant quelquefois de loin en loin des nœuds ou renflements qui lui donnent un aspect moniliforme ; cordon dur et mobile sur les parties environnantes, indépendant, facilement isolable et donnant au doigt à peu près la même sensation que le canal déférent.
Induration et indolence, voilà les seuls caractères de la lyraphite symptomatique du chancre infectant.
Cette sorte d'angéioleucite plastique est loin d'accompagner dans tous les cas le bubon induré. Ce n'est donc pas comme cette adénopathie un accident obligé de l'ulcère infectant.
Induration de la base du chancre, bubon indolent et dur, voilà, Messieurs, les deux grands caractères auxquels vous reconnaîtrez un ulcère de nature infectieuse.
Sans doute, les autres indications que je vous ai développées en vous traçant l'histoire descriptive du chancre infectant, pourront vous aider encore à établir votre diagnostic. Mais ces différents signes, sachez-le bien, sont loin de présenter la même valeur que ces deux derniers. Si vous vous attendiez aies retrouver partout et dans tous les cas, si vous ne consentiez à placer une étiquette sur une ulcération donnée qu'après lui avoir reconnu les caractères classiques du chancre, vous risqueriez trop souvent de suspendre votre diagnostic au détriment de vos malades et de votre considération personnelle. Je l'ai dit et écrit déjà bien des fois : Vacci-
l-O LEÇONS SUR LE CHANCRE.
dent primitif, à quelque variété qu'il appartienne, est loin d'être immuable et éterneldans sa forme extérieure. Ici, c'est le chancretype, avec ses bords taillés à pic, son fond grisâtre, etc. ; là ce n'est plus qu'une ulcération superficielle, à fond rosé; ailleurs, ce sera une véritable croûte ecthymateuse; ailleurs encore une simple fissure ; plus loin, une érosion simulant l'écorchure la plus bénigne et lapins honnête, etc.. Et ainsi de tant d'autres formes imprévues, presque variées à l'infini (1)!
Mais s'il est des différences nombreuses dans les signes extérieurs du chancre en général , il est des caractères constants et immuables qui appartiennent en propre à l'ulcère infectant et qui doivent servir à le faire distinguer avec certitude de toutes les autres ulcérations étrangères ou non à la syphilis. Ces caractères, je vous le répète, c'est l'induration pathognomonique de la base du chancre ; c'est le bubon spécifique que vous connaissez.
Là s'arrêtent. Messieurs, les considérations que j'avais à vous présenter sur le diagnostic du chancre induré. J'aborde maintenant la question capitale de son histoire ; je veux parler du pronostic.