‹ Leçons sur le chancre (volume 2)Chapitre 2 sur 53 · LEÇONS · texte numérisé non relu

LEÇONS

Messieurs ,

Un poète a écrit :

L'homme absurde est celui qui ne change jamais ,

c'est-à-dire celui qui place la fidélité à ses opinions au-dessus de la vérité môme. J'applaudis à cette maxime; aussi ne serez-vous pas étonnés de m'entendre , dans le cours de ces leçons, apporter quelques modifications aux doctrines que j'avais professées jusqu'à ce jour.

Définie d'une façon générale, la syphilis est une maladie contagieuse, engendrée par un virus et débutant par un accident particulier, le chancre.

Le chancre présente ce caractère tout spécial, qu'il est toujours

la conséquence d'un accident analogue à lui-même, et qu'il devient la source obligée d'un accident semblable. En d'autres termes, c'est à la fois l'effet et la cause de la spécificité virulente.

Le chancre naît du chancre et peut seul le reproduire.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler ici les doctrines des confusionnistes de tous les temps , qui donnent à la vérole autant de sources que la pathologie des régions sexuelles peut fournir d'accidents : la blennorrhagie , les végétations , la pustule plate , le bubon, etc. Le temps et l'observation ont fait maintenant justice de ces errements , et la lumière a lui sur les ténèbres, où l'on s'efforçait de maintenir cachée la source véritable de la vérole.

La vérole naît du chancre, et ne reconnaît pas d'autre origine : c'est là, Messieurs , un fait surabondamment démontré aujourd'hui, et que les vains efforts de quelques rares contradicteurs ne suffisent plus à mettre en doute ; c'est un fait qu'une expérience de vingt-cinq ans sur le plus vaste théâtre de la syphilis me permet de proclamer sans hésitation, et pour lequel je n'ai point à craindre de démenti des générations à vénir.

Comme je l'ai dit ailleurs, le chancre est à la vérole ce que la morsure du chien enragé est à l'hydrophobie; et, à moins d'hérédité, il n'est pas de syphilis constitutionnelle sans cet accident primitif obhgé.

Le chancre est donc Vexorde obligé de la syphilis acquise (1).

Mais le chancre donne-t-il fatalement la vérole? Cet accident est-il toujours le même dans sa tbrme? Ses conséquences sontelles invariablement semblables? C'est là, Messieurs, ce qu'il me faut dès aujourd'hui étudier avec vous; c'est là le point capital sur lequel je veux arrêter vos esprits dans le cours de ces leçons.

(1) Voyez note I.

LEÇONS SUR LE CHANCnE. 11

Eh bien, voici ce que nous apprend l'observation clinique. Les manifestations pathologiques consécutives au chancre sont loin d'être identiques sur tous les sujets. Ici, le chancre s'accompagne fatalement à quelques semaines, à quelques mois d'intervalle, et au delà, d'accidents constitutionnels qui envahissent tour à tour les différents systèmes de l'organisme, la peau, les muqueuses, les viscères, les os. Là, au contraire, le chancre se borne à une action purement locale : respectant l'économie et n'entraînant à sa suite aucun accident d'infection générale, c'est tout au plus s'il étend parfois son influence jusqu'aux ganghons qui sont les aboutissants lymphatiques de la région affectée.

Dans le premier cas, c'est une diathèse qui s'établit ; c'est l'économie tout entière qui se trouve infectée. Dans le second, le chancre reste une lésion locale qui borne son effet à la région sur laquelle elle se développe.

Quel est le secret d'une semblable différence dans les manifestations consécutives du chancre ?

Avant et depuis Hunter jusqu'à notre époque, tous les syphiliographes ont expliqué, par une sorte de réaction de l'organisme sur le principe virulent , la raison des modalités variables de la maladie. C'est à la différence des constitutions, des tempéraments, des sexes, des idiosyncrasies, etc. , qu'ils ont attribué la différence des manifestations du virus. Admettant comme incontestable l'unicité de la cause, ils croyaient à l'identité de l'effet comme fond et ne voyaient dans la variété des formes que le résultat d'influences individuelles. D'après cette manière de voir, le chancre était une graine unique qui devait produire des fruits différents, suivant le terrain où elle se trouvait appelée à se développer.

Telle est, Messieurs, la doctrine ancienne, la doctrine de Vunicilé de la cause virulente.

En face d'elle, se sont élevées dans notre siècle des doctrines

adverses qui tendent à expliquer la diversité des manifestations syphilitiques par la pluralité des causes.

Ce fut en 1815 que l'on commença à mettre en doute l'opinion qui rattachait à des idiosyncrasies les elTets différents du virus. Carmichaël leva le premier l'étendard de la révolte contre les idées anciennes. Il proposa d'admettre quatre virus répondant chacun à des formes particulières d'accidents constitutionnels. Mais cette doctrine de fantaisie ne pouvait soutenir une analyse rigoureuse : aussi fut-elle généralement repoussée (1).

L'hypothèse de Carmichaël était déjà à peu près oubliée, lorsque j'émis à mon tour, dans mes leçons, dans mes écrits (2), cette opinion : que les différences des manifestations morbides consécutives aux chancres pouvaient bien tenir, non seulement à des conditions individuelles, mais aussi à des différences de causes et de virus.

Cette opinion, que je présentais seulement sous forme dubitative, a été depuis développée par l'un de mes meilleurs élèves, qui a tenté de donner à la doctrine de la dualité du virus l'autorité du témoignage historique. Tranchant la question que je laissais indécise, le docteur Bassereau a nettement conclu de la différence des manifestations consécutives aux chancres, à la diversité des causes et à la pluralité des sources. Dans cette doctrine, le chancre n'est plus une unité morbide; c'est une manifestation mixte, apparte-

(1) An essay on venereal diseases, and Ihe uses and abuses of mercury in their trealment. By Richard Carmichaël, l'-édit., 1815.

Suivant M. Carmichaël, l'ulcère simple primitif (ueneroitatJw/sam d'Evans) est suivi de l'injection simple du pharynx et de Véruplion papiileme; — les alTections squammeuses (psoriasis ou lepra) succèdent au chancre huntérien ou induré ( syphilis vraie d'Ahernethy ) ; — la syphilide pustuleuse est produite par le chancre à bords élevés, sans induration, — enfin, le chancre phagédénique primitif amène à sa suite Vulcère phagédénique secondaire de la gorge (pharynx, voile du palais, etc.) et V éruption tuberculeuse (rupia) de la peau.

(2) Lettres sur la syphilis, XXXlll' lettre.

nant à deux espèces pathologiques distinctes. De ces deux espèces l'une, le chancre simple, serait l'tilcère contagieux des organes génitaux, connu et décrit par les anciens auteurs, Celse, Malien, etc. ; l'autre, le chancre infectant, serait le symptôme initial d'une aQ'ection d'origine nouvelle, la syphilis, la vérole (1).

Ce n'est donc plus ici l'influence du terrain qui modifie la graine, ce sont des graines différentes qui donnent naissance à des germes différents.

Mais voici venir une autre théorie.

Au lieu de faire, comme dans la doctrine précédente, deux espèces pathologiques distinctes du chancre simple et du chancre infectant, le docteur Clerc, encore un de mes élèves affectionnés, les considère seulement comme deux variétés du même virus. D'après lui, le chancre simple n'est qu'une modification du chancre infectant; c'est le résultat de l'inoculation du chancre infectant sur un sujet diathésé, c'est-à-dire subissant l'influence d'une syphilis constitutionnelle antérieure. Chacun de ces chancres se transmet isolément comme espèce pathologique distincte, et les conséquences de la contagion sont déterminées, non par telle ou telle prédisposition individuelle, mais par la nature même et l'espèce de l'accident où l'infection a été puisée (2).

(1) Voyez note II.

(2) Voici les conclusions textuelles du mémoire de M. le docteur Clerc, sur le chancroîde syphililique.

« Le but de ce travail est d'éfablir :

« 1" Qu'il existe deux variétés dislinctes rie chancres syphilitiques, dont l'une est le chancre induré ou infectant ; et l'autre, le chancre non induré, non infectant ou chancre simple ;

» 20 Que chacune de ces variétés de l'ulcère syphilitique primitif se transmet comme espèce pathologique ;

•> 3" Que le chancre simple ou non infectant, est le résultai de l'inoculation d'un chancre infectant à %tn sujet qui a , ou qui a ou, la syphilis consiitutionnelle, et qu'il est ['analogue de la varioloïde ou de la fausse xwcine, d'où la dénomination de CHANCROIDE que nous proposons de lui appliquer. »

lU LEÇONS SUR LE CHANCRE.

Pour moi, Messieurs, je dois vous avouer qu'issues de mon école, ces doctrines, qui tendent à multiplier les sources du virus chancreux, me trouvent fort disposé en leur faveur. J'y vois, en effet, une éclatante confirmation des idées que j'ai le premier émises sur la nature, l'existence indépendante et le pronostic différent des deux variétés ou des deux espèces de l'ulcère vénérien primitif. La nécessité de créer aujourd'hui plusieurs origines aux chancres et d'en multiplier les sources, indique assez si j'étais guidé par une juste raison, alors que je m'efforçais de signaler les différences et de rechercher les conditions cliniques qui devaient permettre un jour de distinguer, dès leur début, ces deux formes d'ulcération.

Mais abandonnons les théories, Messieurs, et rentrons dans le domaine de la clinique.

Je viens de vous dire qu'il existe deux variétés du chancre. Il me reste à vous entretenir des caractères propres à chacune d'elles.

J'étudierai en premier Ueule chancre simple, non infectant, celui que le docteur Clerc a désigné, dans ces derniers temps, sous le nom de chancroïde.

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