‹ Leçons sur le chancre (volume 2)Chapitre 3 sur 53 · INFECTANT · texte numérisé non relu

INFECTANT

Fréquence relative du chancre simple et du cliancre infectant. — Existe-t-il quelque immunité contre le chancre simple ? — Sujets prétendus réfractaires. — Les deux mille deux cents chancres du docteur L — De l'inoculation du chancre sur les espèces animales.

Des deux variétés da chancre, c'est, sans contredit, la variété non infectante que l'on rencontre le plus souvent (1). Il est donc vrai

(1) Voici la statistique que j'ai dressée pour M. Ricord, sur les chancres observés en un trimestre à la consultation du Midi :

Nombre de chancres observés 341

Chancres indurés ou infectants 126

Chancres simples, non infectants. . . . 215

Ce dernier chiffre, 215, est évidemment bien au-dessous de la proportion véritable. 11 faudrait l'augmenter, en effet : 1° d'un très grand nombre de chancres simples qui, cicatrisés plus ou moins rapidement et n'entraînant à leur suite aucun accident constitutionnel, n'amènent point les malades à nos consultations; — 2' d'un nombre au moins égal de balano-poslhites , dans lesquelles la tuméfaction du prépuce et le phimosis inflammatoire empêchent de reconnaître l'existence simultanée d'un chancre simple, etc....

En sorte que sur thois chancres donnés, deux au minimum appartiendraient à la variété simple ou molle, un seul à la variété infectieuse. C'est dire qu'un seul chancre sur trois donnerait la vérole.

M. Puche est arrivé à une proportion bien plus rassurante encore.

La statistique établie par ce savant médecin repose sur le nombre formidable

de dire que, dans l'énorme majorité des cas, le chancre ne donne pas la vérole.

Cet excès de fréquence relative du chancre simple trouve son explication dans ce double fait :

10 Le chancre simple est la source la plus féconde du virus chancreux ; c'est la forme d'ulcération qui sécrète le pus le mieux doué de propriété contagieuse, et qui conserve le plus longtemps la faculté d'inoculation.

20 II ne crée aucune immunité contre la nouvelle contagion d'un chancre de même espèce, c'est-à-dire contre sa reproduction sur un même individu. L'on sait qu'au contraire (et j'aurai bientôt l'occasion d'insister longuement sur ce point) le chancre induré ne se produit , comme règle générale , qu'une seule fois sur le même sujet.

C'est vainement, Messieurs, qu'on chercherait dans telle ou telle disposition de l'organisme des conditions prophylactiques contre cette variété du chancre. Je ne coryiais pas, je n'ai jamais rencontré de sujet réfractaire à son virus. Devant une bonne lancette, chargée d'un pus recueilli sur un chancre simple , à la période de spécifi • cité virulente, il n'existe pas d'immunité.

Cette proposition, que j'ai formulée depuis longtemps, et que les folles tentatives de la syphilisation n'ont pas infirmée, je la for-

de DIX MILLE chancres observés de 1840 à 1852, tant à l'hôpital du Midi qu'à sa consultation particulière. Or, ces dix mille chancres sont ainsi répartis :

Chancres indurés Chancres simples,

Total. . . 10,000

C'est-à-dire, en chiffres ronds, 2,000 chancres indurés contre 8,000 chancres mous, ou, plus simplement encore, quatre chancres mous contre un chancre infectant : proportion bien supérieure s la nôtre. A. Foubmeb.

mule encore aujourd'hui , avec la conviction d'une expérience vieillie de vingt-cinq ans !

Ni l'âge, ni le sexe, ni les idiosyncrasies, ni les conditions pathologiques antérieures ne s'opposent à la contagion du cliancre mou.

Les syphilisateurs ont cru me donner un démenti , ils ont cru produire des individus réfractaires. Vous savez. Messieurs, ce qu'est devenue l'immunité prétendue de ces sujets Invulnérables, devant une lancette chargée d'un bon pus chancreux. Où sont donc aujourd'hui les sujets syphilisés? Est-ce le fameux M. L... qu'on avait donné pour exemple, et qui, de son propre dire, n'avait paru réfractaire que « grâce à l'impuissance du pus qu'on avait employé pour l'inoculation? » Est-ce cet intré^pide expérimentateur, M.Lindmann , qui s'est inoculé deux mille deux cents chancres et PLUS, sans avoir encore mérité cette bienheureuse saturation, dernier vœu des syphilisateurs (1) ?

Non, Messieurs, je vous le répète, il n'existe pas d'immunité contre la contagion du chancre simple. Dans tous les cas, personne encore n'a été réfractaire à une première inoculation. Le chancre simple est une graine qui germe sur tout terrain et qui, sur le même sol, se reproduit à l'infini. Le tout est que la graine soit bonne et propre à germer.

A défaut de l'homme, les animaux sont-ils réfractaires à ce virus? Notez, Messieurs, que je ne parle ici que d'une seule variété de l'ulcère vénérien primitif, le chancre simple.

Eh bien, de toutes les expériences entreprises jusqu'à ce jour sur ce sujet, il résulte ceci : c'est que l'on n'est jamais parvenu à produire sur les animaux, par l'inoculation directe, une ulcération à développement exfensif et continu, ce qui est le propre du chancre chez l'homme. Tout se borne à une petite plaie, résultat

(t) Voyez note III.

de la piqûre, et cette plaie présente ce caractère remarquable, de tendre d'une façon presque irrésistible à la guérison.

Il est vrai que si l'on recueille le pus déposé à la surface de cette ulcération et qu'on le reporte sur l'homme, l'on peut reproduire un chancre. Mais peut-être bien le virus qui sert à cette inoculation n'est-il que le virus humain transporté sur l'animal et conservé sur lui comme en dépôt, à la façon d'une graine sur un terrain de transplantation (1).

Ce qu'il y a de certain, c'est que, transplanté sur les animaux, • le chancre s'y éteint rapidement. Une piqûre, une gouttelette de pus, une croûte, puis une cicatrisation rapide, voilà ce qui succède à l'insertion du pus virulent.'^Au lieu de germer et de s'étendre comme sur l'homme, le chancre végète et meurt sur l'animal, comme fait une graine sur un sol étranger.

fl) Voir, à ce sujet, la remarquable lettre de M. Cullerier a M. le docteur Am. Latour , lettre qui se termine par ces mots :

« Eh bien ! que fait-on donc ? Qu'a donc fait M. Auzias ? — Une solution de continuité qui s'est enflammée, qui a produit du pus parfaitement innocent d'abord, mais qui ensuite et promptement, est devenu virulent par son mélange avec le pus dont on recouvrait incessamment la plaie, ou avec celui qui, déposé sous l'cpiderrae ou dans le tissu cellulaire sous-cutané, y a fait épine, y a déterminé une inflammation phlegmoneuse,' non comme pus spécifique, mais comme corps étranger

Il y a eu tout simplement, comme d'ailleurs M. Ricord paraît disposé à

l'admettre, un dépôt de matière virulente sur l'animal, qui a sei-vi de véhicule entre le malade de l'hôpital du Midi et le courageux confrère allemand qui s'est soumis à l'expérience. En un mot, c'est encore l'histoire de la contagion médiate. Le pus virulent, au lieu d'être déposé sur un corps inerte, comme dans les expériences de M. Ricord, et comme dans quelques-unes des miennes sur l'inoculation médiate, le pus virulent, dis-je, a été déposé, maintenu au chaud dans la peau et sous la peau du singe.... Pour moi, il n'y aura de véritable inoculation de la syphilis primitive de l'homme au singe que lorsqu'on aura déterminé une ulcération suppurante, qu'on pourra laver à plusieui-s reprises , afin ' de la débarrasser complètement du pus qui l'aura produite et qu'on transportera ensuite, soit sur le singe lui-même, soit sur l'homme. Jusque-là, il ne me sera pas possible de voir autre chose qu'un déjiôl avec ou sans production d'inflammation suppurative. » — Cullerier.

CHANCnE SIMPLE. 1"

Peut-on croire, d'après cela, que le chancre (notez encore que je parle du chancre en général, me réservant de revenir plus tard sur ce qui a trait au chancre infectant), peut-on croire, disje, que le chancre soit réellement transmissible aux animaux? C'est ce qui reste en doute pour moi, et ce que mes collègues du Midi, IVIM. Puche (1) et CuUerier, se refusent absolument à admettre.

Siège. — Particularité relative au chancre céphalique; importance doctrinale

de cette question.

Venons maintenant, Messieurs, à une autre question du plus haut intérêt, celle du siège que peut occuper la variété du chancre que nous étudions actuellement.

Lorsque je ne faisais qu'une même unité pathologique des deux variétés de chancres, je disais, sans distinction : le chancre peut se produire partout. Mais, aujourd'hui que de nouvelles études m'ont amené à séparer plus complètement ces deux variétés (je pourrais presque dire ces deux espèces), je modifie ma proposition et je fais mes réserves.

Le chancre induré. Messieurs, peut se montrer ^ar^ow^. La surface du corps lui appartient de la tête aux pieds. Son domaine est universel.

Mais en est-il de même du chancre mou? Permettez-moi, Messieurs, d'arrêter ici votre attention sur un l'ait bien singulier dont

(1) « J'ai tenté l'inoculation du chancre sur un nombre considérable d'animaux (lapins, chats, cochons d'Inde, poules, etc..) et je n'ai jamais obtenu un seul résultat positif. J'aflirme que la piqûre ne produit même pas d'irritation locale, lorsqu'elle est abandonnée à elle-même. » — M. Pucnc , Comm. orale.

le secret m'échappe, et dont je vous appelle à méditer longuement l'inexplicable mystère.

Je vous ai présenté, dans mes salles, de nombreux exemples de chancres mous développés sur les régions du corps les plus différentes, sur les organes génitaux, sur les cuisses, sur les jambes, les bras, l'abdomen, le dos, le thorax, etc. Je vous en ai montré 'partout, — partout, sauf en un point, la région céphalique.

C'est qu'en effet, Messieurs, durant vingt-cinq ans de pratique, il ne m'a pas été donné de rencontrer un seul cas bien authentique de chancre mou développé sur la face ou sur le crâne. Et pourtant, c'est par centaines qu'il me faudrait compter les exemples de chancres céphaliques qui se sont présentés à mon observation. J'en ai rencontré sur toutes les régions de la tête, soit aux lèvres, soit à la langue, soit aux paupières, soit au front, soit aux narines, soit enfin sur des points où leur présence paraît le plus inexplicable, comme au milieu du cuir chevelu, comme au sinciput I

Eh bien. Messieurs, tous ces chancres appartenaient toujours, et comme fatalement, à une seule et même espèce de chancre, à l'espèce indurée. Ils s'accompagnèrent tous des symptômes propres à la vérole constitutionnelle. Pas un ne resta exempt d'induration, pas un ne se borna aux limites d'une lésion locale, sans retentissement sur l'économie, sans phénomène d'infection généraie (1).

(1) Je ne parle pas d'un fait que j'ai publié autrefois. Cette observation, relative à un chancre non induré de la gencive, paraîtrait devoir constituer une exception des plus concluantes, si je n'étais devenu, depuis l'époque déjà très éloignée où je l'ai recueillie, beaucoup plus exigeant. .le dis bien, dans cette observation, qu'il s'agit d'un chancre non induré de la gencive, contracté avec une femme ayant des chancies, et non suivi, après le temps voulu, d'accidents constitutionnels; mais j'aurais dù ajouter que je n'avais pas vu la femme qui avait communiqué cette ulcération, et que les chancres dont il était question pour elle n'avaient été constatés que par le malade lui-même ! Il est également

Une fois, pourtant, j'ai cru mes recherches couronnées de succès. C'était sur un malade qui m'avait été adressé de Bordeaux par mon excellent collègue, M. le docteur Venot. Ce malade présentait à la lèvre une ulcération de forme phagédénique, sinmlant, au premier aspect, un chancre parfait. La hase sur laquelle reposait cette ulcération n'offrait qu'un très léger épaississement inflammatoire, mais était absolument exempte de l'induration spécifique du chancre infectant. Je crus tout d'abord à un chancre mou de la lèvi-e subissant la déviation phagédénique. Mais un examen plus rigoureux ne tarda pas à me faire revenir sur ce premier diagnostic un peu précipité. Ce fut vainement, en effet, que j'explorai la région sous-maxillaire, pour y chercher le bubon symptomatique de l'accident primitif à forme molle ; je n'y pus constater le moindre retentissement ganglionnaire. De plus, lorsque je vins à analyser plus attentivement l'ulcération que j'avais sous les yeux, j'y reconnus plutôt les caractères d'une variété de lupus que ceux d'un véritable chancre. Le malade refusa l'inoculation, ^t la nature de l'affection demeura au moins incertaine.

Depuis cette époque. Messieurs, il ne s'est jamais présenté à mon observation un second fait analogue. Mes collègues du Midi n'ont pas été plus heureux que moi. MM. Puche et Cullerier m'affirmaient encore, dans ces derniers jours, qu'il ne leur était jamais arrivé de rencontrer un seul chancre mou, non infectant, de la région céphalique.

Dépassons l'enceinte de cet hôpital. Interrogeons les annales de la science; fouillons les recueils français et étrangers. Savez-vous ce que nous fournira ce laborieux inventaire? Deux observations

important de faire observer que je n'avais pas eu recours à l'inomdation artificielle, comme dernier critérium, et que, par conséquent, il est permis de douter de la précision du diagnostic et de la valeur absolue de l'ûbsei'vation.

Ricono.

de chancres labiaux non infectants, non suivis de vérole constitutionnelle.

Mais ces deux observations, dont la première appartient à mon élève et ami le docteur Bassereau, et la seconde à l'un de nos estimables collègues des hôpitaux, ne sont peut-être pas assez complètes pour être prises en sérieuse considération et constituer une exception à cette règle qui, jusqu'à présent, semble être générale : l'induration constante, le caractère fatalement infectieux du chancre céphalique.

Pardonnez -moi, Messieurs, cette rigueur envers les autres, comme envers moi-même , car on ne saurait s'entourer de trop de garanties contre l'erreur dans une question de ce genre, dont la solution se rattache aux doctrines les plus graves de la syphilis.

Je ne nie point le chancre mou céphahque, je n'en conteste pas la possibilité. Bien au contraire, je crois qu'il doit exister et je l'appelle de tous mes vœux, car, je le répète, j'en ai besoin pour un nouveau point de doctrine. Mais je ne puis que vous parler d'après les faits observés, et je maintiens, en conséquence, cette proposition : c'est que, jusqu'à ce jour, il n'existe pas un fait bien établi de chancre mou développé sur la face, ou, d'une façon plus générale encore, de chancre mou céphalique.

Et cependant. Messieurs, c'est le chancre mou qui produit la source la plus féconde de pus virulent, c'est le chancre mou dont le pus est le plus facilement et le plus longtemps contagieux; c'est celui qui répond le mieux à l'inoculation.

Pourquoi la région céphalique serait-elle réfractaire à son puissant virus?

C'est là, Messieurs, une question capitale dont vous comprendrez mieux encore l'importance, lorsque j'aurai discuté devant vous le mode de transmission des différentes variétés du chancre. L'immunité apparente de la région céphalique contre la conta-

CIIANCRE SIMPLE. 23

gion du chancre mou est un fait dont il faut tenir un compte sérieux, et que je vois, à regret, éluder par de puériles excuses ou des interprétations inacceptables (1).

Mais, à part cette exception encore inexplicable, l'une et l'autre variété d'ulcération primitive peuvent, je vous le répète, se rencontrer partout, sur toute l'étendue des téguments.Et sile chancre, quel qu'il soit, affecte plus souvent certains organes, comme le gland et la vulve, et certains points particuliers dans ces organes, cela ne dépend, vous le comprenez facilement, que de la manière dont il est contracté, et non d'une tendance spécifique de ces parties à se laisser inoculer de préférence (2).

Mode (le propagation et conditions de développement du chancre. — De l'inoculation et du chancre d'inoculation. — De l'ecthyma primitif.

Après cette question du siège, étudions, Messieurs, le mode de propagation et les conditions de développement de l'ulcère vénérien primitif.

Est-il besoin d'un acte vital pour que le chancre se transmette? L'orgasme vénérien, le spasme cynique, sont-ils nécessaires à la propagation du virus? Vaines croyances, Messieurs, doctrines dé. laissées. Les conditions physiologiques de l'acte génital ne sont pour rien dans la contagion. Il s'agit de l'application du pus virulent sur les tissus , de quelque façon qu'elle se produise. Mais il

1) Voyez la note IV.

(1) Voyez la note V.

Ili LEÇONS SCR LE CHANCRE.

faut que ces tissus soient dans des conditions de réceptivité qui les rendent propres à subir l'influence du pus contagieux.

La condition la plus favorable à la contagion est une solution de continuité, une éraillure, une plaie d'origine quelconque, surtout récente, siégeant sur les organes qui se trouvent exposés. C'est, en effet, sur les parties les plus susceptibles de se laisser déchirer, en raison soit de la finesse des tissus, soit de dispositions anatomiques spéciales, que nous voyons le chancre se développer le plus souvent. Cela explique, par exemple, sa prédilection pour la commissure inférieure de la vulve, pour le frein, pour la muqueuse préputiale, etc..

Supposez, au contraire, qu'une partie des téguments, bien intacte et recouverte d'un bon épiderme, soit exposée, durant un temps plus ou moins long, au contact du pus virulent : ce contact restera presque à coup sûr sans résultat, et la contagion ne se produira pas. C'est grâce à l'immunité des surfaces exemptes de toute ulcération et pourvues d'une doublure épidermique résistante, qu'il nous est permis de toucher et de manier chaque jour plusieurs centaines de chancres, sans subir nous-mêmes la contagion.

La même raison vous explique encore comment l'on peut échapper à la contagion dans un rapport avec une femme affectée de chancres.

Cette immunité s'étend même aux muqueuses que recouvre seulement un épithélium beaucoup moins épais et plus facilement vulnérable. M. Cullerier, notre savant et laborieux confrère, a prouvé, par deux expériences mémorables, qu'on pouvait déposer du pus virulent sur une muqueuse intacte et l'y abandonner un certain temps, sans déterminer la production d'un chancre (1).

(I) Cullerier. - De quelques points relatifs à la contagion médiate de la syphilis. - V. la note VI, où ces expériences se trouvent relalees en détail.

Toutefois, Messieurs, il ne faudrait pas croire que la pénétration du pus virulent ne se fît que par des solutions de continuité ou, pour ainsi dire, par des portes d'entrée préparées à l'avance. Le pus du chancre peut lui-même se préparer ses voies et s'ouvrir la tranchée. Mais alors , voici ce qui se produit : Déposé à la surface des tégunients, ce pus, très acre, très irritant, développe une excitation analogue à celle que produit l'application sur la peau de toute substance irritante : survient un érythème. Puis la cause d'irritation subsistant, une ulcération superficielle se manifeste; l'épiderme s'érode et le derme se dénude. Dès lors, la solution de continuité se trouve étabUe, la tranchée est ouverte et le pus virulent pénètre dans l'organisme (1).

Donc, double mécanisme pour la production du chancre : 1» contact du pus virulent avec des surfaces ulcérées ; contagion immédiate, instantanée; 2o dépôt du pus sur des surfaces saines qui se laissent éroder et ulcérer; inoculation consécutive, retardée par la résistance des tissus.

Voilà, Messieurs, pour les conditions qui tiennent au tissu, étudions maintenant celles qui dépendent de la matière virulente.

Il suffit à la contagion que le pus n'ait pas subi d'altération. Point n'est besoin qu'il soit versé par l'organisme infecté dans l'organisme qui va subir l'infection ; point n'est besoin qu'il soit chaud et récent. J'ai pu conserver le pus virulent dans des tubes

(1) L'on conçoit l'apparition tardive de quelques chancres et ces longues incubations dont on a tant parle et tant abusé, lorsqu'on tient compte des deux circonstances suivantes, a savoir: 1" Le pus virulent peut rester longtemps séparé de l'ulcère qui l'a produit, sans que ses propriétés contagieuses se perdent et s'anéantissent ; — 2" il peut séjourner sans action sur les tissus, jusqu'à ce que ceux-ci, irrités et dénudés consécutivement ii l'application de la matière virulente, lui offrent une voie de pénéiratioii. — R.

LEÇONS SliR LE CHANCRE.

bien fermés pendant huit, dix, quinze et môme dix-sept jours, sans lui rien enlever de ses propriétés virulentes.

Mais, si ce pus vient à être altéré d'une façon quelconque par des réactifs chimiques ou par un altérant organique , tel que la gangrène (1), il perd dès lors sa propriété essentielle. Il n'est plus contagieux, il n'est plus inoculable.

Quant au mode de transport, je n'ai pas besoin de vous dire qu'il est essentiellement multiple et variable. Tous les contacts possibles, imaginables, peuvent devenir l'origine du chancre (2). Aussi vous arrivera-t-il souvent de rencontrer cet accident sur les régions qui paraissent le moins destinées à le recevoir.

Des différents modes de contagion il en est un que l'art peut instituer, et auquel vous me voyez souvent recourir : c'est Vinoculation.

L'inoculation, Messieurs, c'est une contagion artificielle, médicale ; c'est, comme on l'a dit^ l'art imitant la nature. Voyez ce que fait le praticien qui veut inoculer un chancre : une petite plaie sur laquelle il dépose une gouttelette de pus virulent. Or, je vous le demande, la nature a-t-elle d'autre procédé pour semer la même graine ?

Il n'existe donc aucune différence entre l'inoculation dite phy-

(1) Dans le cours de cette année, sept inoculations ont été pratiquées avec le pus provenant de chancres à forme gangréneuse, et sept fois l'inoculation est restée négative. ^' ^•

(2) « 11 n'y a rien dans la contagion qui exige des conditions vitales particulières, un état spécial de l'organisme et l'exercice d'une fonction quelconque.

Tout se réduit à un phénomène traumatique et mécanique C'est ainsi que

les observations de Fallope et de Hunter, de chancres contractés en touchant à des lunettes de lieux d'aisances ; celles de Fabrice de Hilden, d'accidents pris en couchant dans des draps où des personnes infectées avaient déjà couché, et tant d'autres enfin sont devenues incontestables. » — R.

Biologique et l'inoculation artificielle. Le chancre ainsi produit, à la pointe de la lancette, est l'analogue du chancre ordinaire, comme la variole d'inoculation est l'analogue de la variole spontanée.

Au point de vue de la pathogénie du chancre, l'inoculation va nous fournir un précieux moyen pour produire à volonté l'espèce pathologique dont nous désirons étudier les caractères, et nous permettre d'en suivre les développements dès les premiers instants de son apparition.

Vous venez, je suppose, de pratiquer une légère piqûre sous l'épiderme avec une lancette chargée de pus virulent.

Que va-t-il se produire?

Remarquez, je vous prie, que les phénomènes vont être immédiats, et que le travail morbide s'établit à dater du moment où la cause spécifique est mise en contact avec les tissus.

Le point piqué commence par rougir et s'entourer d'une légère auréole inflammatoire; il se tuméfie, tandis que celle-ci s'élargit, et bientôt on voit naître xme. papule. Au sommet de cette papule, l'épiderme se soulève; une petite vésicule apparaît, pleine de sérosité: elle s'accroît; son liquide se trouble, devient purulent, et une véritable ^ws/w^e lui succède. Cette pustule s'ombilique à son centre; puis, après un certain temps, elle s'affaisse et s'aplatit. Alors de deux choses l'une : ou bien la pustule se rompt , en laissant à découvert une ulcération d'égale étendue qui constitue le véritable chancre; ou bien elle reste intacte, se dessèche sur place, et se recouvre d'une croûte brunâtre, qui peut s'accroître avec l'ulcération qu'elle recouvre. A ce moment , si vous veniez à soulever cette croûte, vous trouveriez au-dessous l'ulcération spécifique dont je viens de vous parler.

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Eh bien, supposons l'ulcération découverte, et voyons quels en sont les caractères.

C'est une ulcération qui se présente avec un aspect tout spécial et sous une forme qui lui est propre. Sa circonférenee est très régulièrement arrondie, pourvu toutefois que la pustule se soit développée sur des tissus homogènes (1). Ses \iOV([?>?,on\. nettement taillés, comme si la perte de substance avait été produite par un emportepièce; ils sont, de plus, un peu renversés en dehors et légèrement décollés. A la loupe, on peut constater qu'ils offrent de légères dentelures. Le fond de l'ulcère, le plus souvent irrégulier, comme vermoulu, présente en général une coloration légèrement grisâtre; il semble recouvert d'une matière lardacée, sorte ([q pseudomembrane très adhérente qu'on ne peut détacherpar le lavage. La base sur laquelle repose l'ulcère est en général épaissie et engorgée ; elle est circonscrite par une auréole de coloration rouge, quelquefois violacée, plus ou moins étendue en dehors de la circonférence de l'ulcération.

Cet ulcère s'agrandit et s'éteM. Il sécrète un pus en général mal lié, séreux, roussâtre, chargé de détritus organiques, quelquefois cependant crémeux, épais et véritablement phlegmoneux : pus assez analogue, par ses caractères extérieurs, à la sécrétion des plaies ordinaires ; mais pus spécifique par le virus qu'il tient en suspension.

(1) Quand tous les points de l'ulcère ne portent pas sur des tissus homogènes, comme cela arrive lorsqu'une partie est placée sur la face intérieure de la base du prépuce, et l'autre sur la couronne du gland, le chancre perd sa forme circulaire. 11 en est de même lorsque le chancre s'établit dans une solution de continuité préalable et à forme déjk déterminée, comme dans les tissures du prépuce, de la foui chette, de l'aims, etc., et lorsqu'il se développe dans des replis et des enfoncements qui permettent aux parties voisines de se toucher.

Ajoutez encore que plusieurs chancres empiétant plus ou moins l'un sur l'autre peuvent perdre ainsi, en apparence, leur forme circulaire. {Notes à Hunier. — Ricohd. )

Après avoir progressé un certain temps, l'ulcération peut rester stationnaire. C'est la période de staht quo spécifique, pendant laquelle l'humeur sécrétée conserve les caractères du pus virulent.

Puis, sous la seule influence de la nature, ou par les secours de l'art, un travail de cicatrisation s'établit. Le fond de l'ulcère se déterge et prend une coloration rosée, analogue à celle des plaies qui bourgeonnent; les bords s'affaissent; l'auréole disparaît; l'engorgement de la base diminue. La cicatrisation envahit la circonférence de la plaie, puis s'étend vers le centre et finit par se compléter.

A cette dernière période, la spécificité est éteinte; le pus sécrété n'est plus que l'analogue du pus des plaies simples. Il a perdu toute propriété virulente (1).

Voilà, Messieurs, le chancre d'inoculation; voilà la forme modèle du chancre.

Comme vous le voyez, le chancre d'inoculation est un accident PUSTULEUX. C'est une pustule qui recouvre une ulcération, et rien de plus. C'est un ecthyma à tendance destructive et à pus contagieux, spécifique (2).

(1) Hunier disait: Sans doute le pus qui est sécrété le dernier par un chancre n'est pas vénérien. — {Du bubon, cli. I.) A. F.

(2) Hunter connaissait cette forme initiale : il a décrit le chancre ecthymateux : « Lorsque le virus est appliqué sur un point de la peau où l'épiderme est plus dense que celui du gland ou du frein, par exemple, sur la peau du corps de la verge ou sur la face antérieure du scrotum, parties qui sont très exposées a l'application du pus vénérien, le chancre apparaît ordinairement sous la forme d'urie vÉsicoLEj qui le plus souvenc se recouvre ^'une ciiou rii, 'à cause de l'évaporation du liquide qui y est contenu. La ci'odte est généralement enlevée par le frottement ou arrachée, et il s'en forme une nouvelle plus large que la première, etc I) A. F.

11 est curieux de voir M. Gibert, qui nie le début pustuleux du chancre,

Le chancre de contagion naturelle se produit-il également sous cette forme ? Oui, Messieurs, et je n'hésite pas à dire qu'il est le plus souvent l'analogue du chancre produit artificiellement à la pointe de la lancette. C'est, au début, une pustule d'ecthyma. Seulement, nous sommes appelés rarement à le constater sous cette forme essentiellement initiale, parce qu'il ne se trouve pas dans des conditions aussi favorables pour son complet et régulier développement que la pustule artificielle, éclose et surveillée sous un verre de montre, à l'abri des froissements et des déchirures.

Mais cette forme pustuleuse n'est pas la seule sous laquelle se présente le chancre de contagion. Il en est une autre qu'il affecte souvent, et voici dans quelles conditions on l'observe : c'est lorsque le pus virulent est déposé sur une surface dénudée, sur une plaie, sur une écorchure. La pustule est physiquement impossible sur des régions où l'épiderme n'existe plus. Aussi, l'ulcération se produit-elle d'emblée.

Pustule ecthymateuse, ulcéfation d'emblée, voilà, Messieurs, les deux formes sous lesquelles vous rencontrerez le plus souvent le chancre au début. Il en est d'autres encore que je pourrais vous signaler ; telles que la forme furonculeuse, qu'on voit fréquemment succéder dans l'aine à l'inoculation des piqûres de sangsues : la forme par abcès, beaucoup plus rare, etc.. Mais je passe rapidement sur ces faits exceptionnels , pour aborder des questions d'un intérêt plus pressant.

écrire, page 258, de son Manwei des Maladies de la peou (édit. 1839 J « L'inoculation par la lancette du virus vénérien est suivie d'une pustule, à laquelle succède un ulcère qui a tous les caractères du cliancre. »

11 me semble qu'une fois ce point admis, mon savant confrère aurait bien pu convenir qu'il n'est pas difficile que dans les rapports sexuels, ou autres, il puisse se rencontrer une circonstance analogue à celle que fait naitre la lancette, c'està-dire l'insinuation du pus sous l'épiderme ou l'épithélium. — R.

Ce que je viens de dire, Messieurs, de l'inoculation et des développements du chancre, se rapporte presque aussi bien à l'une qu'à l'autre de ses variétés. II me faut maintenant aborder plus spécialement l'histoire du chancre simple et l'étude des signes pathologiques qui doivent le faire distinguer de son congénère.

Caractères propres au chancre simple. — État de la base.

Le caractère capital du chancre simple , celui que vous me voyez interroger tout d'abord, lorsque j'examine un malade, c'est l'état de la base sur laquelle il repose. Cette base, Messieurs, peut être exempte de tout engorgement inflammatoire; elle peut offrir au doigt une souplesse presque égale à celle des tissus sains. Dans ce cas, le diagnostic se trouve établi sans difficulté. Mais il peut arriver aussi que les tissus qui supportent le chancre soient le siège d'un épaississement plus ou moins considérable et présentent une résistance insolite. Si vous venez alors à saisir cette base entre les doigts et à la presser légèrement, de façon à bien apprécier le degré de résistance des parties, vous percevrez exactement la même sensation que si vous pressiez la base engorgée d'un furoncle. C'est un tissu dur, dense, résistant, que vous tenez sous les doigts; mais cette dureté, que j'appellerai avec vous dureté phlegmoneuse , est bien distincte de l'induration spécifique qui appartient à l'autre variété du chancre et que j'aurai bientôt à vous faire connaître.

Dureté, induration, voilà, Messieurs, des mots qui doivent vous sembler complètement synonymes, et qui, cependant expriment

t32 LEÇONS SUR LE CHANCRE.

conventionnellement des choses bien différentes. C'est qu'en effet, le langage est souvent impuissant à traduire et à dijféremier toutes les nuances de nos sensations. Mais rassurez-vous, derrière cette subtilité de langage, il ne se cache point de finesse pathologique. Les mots seuls se ressemblent, et les choses qu'ils expriment sont à la fois très dissemblables et très faciles à distinguer.

Le caractère de la base est le premier signe et le plus important qu'il faille interroger dans l'examen méthodique d'un chancre. Seul, je ne crains pas de le dire, il suffn^ait le plus souvent à une distinction rigoureuse des deux variétés de l'ulcère vénérien primitif.

Telle est, toutefois, la richesse séméiologique delà vérole, qu'elle nous fournit d'autres éléments complémentaires de ce diagnostic, au nombre desquels figure en première ligne le bubon.

Caractères propres au chancre simple : BUBON. — Le bubon ne se produit que sur les ganglions superficiels ; il ne dépasse jamais le premier groupe de ganglions où aboutissent les lymphatiques de la partie malade. — Bubon symptomatique du chancre simple. — Le bubon est-il obligé, nécessaire, avec cette forme de l'accident primitif? — Deux variétés: Adénite simple; — Adénite spécifique ou bubon d'absorption, chancre ganglionnaire. — Bubon phagédénique. — Epoque d'apparition. — Bubon spécifique, à trois ans de date de l'origine du chancre.

Le chancre peut ou doit, suivant sa nature, exercer un rayonnement d'influence sur les ganglions, qui sont les aboutissante des vaisseaux lymphatiques delà région qu'il occupe.

Un fait bien remarquable tout d'abord, c'est que ce retentissement symptomatique ne se produit jamais, comme l'avait déjà

signalé Hunter, que sur les ganglions superficiels; qu'il se borne toujours au premier groupe de glandes oii viennent se rendre les lymphatiques de la partie malade.

Jamais, dans les ganglions profonds, jamais dans les lymphatiques qui viennent y aboutir ou qui en émanent, vous ne rencontrerez ce qui caractérise le bubon spécifique, je veux dire le pus virulent, inoculable, primitif. Il y a donc, comme je l'ai écrit ailleurs, une sorte de barrière que le pus chancreux ne peut franchir, et cette barrière c'est le premier groupe de ganglions qui se trouve eii rapport direct avec le chancre.

Mais, chose plus remarquable encore, alors même que l'une des glandes superficielles suppure spécifiquement à la suite d'un chancre, c'est-à-dire se trouve convertie en un véritable fotjer chancreux^ l'absorption qui doit s'exercer sur le pus de ce bubon n'infecte point les vaisseaux lymphatiques qui en émergent, non plus que la glande qui leur fait suite. Comme si l'infection virulente ne pouvait se transmettre d'un ganglion à un autre par la voie des lymphatiques Inter-ganglionnaires.

Ce résultat singulier de l'observation clinique la plus rigoureuse, la théorie n'a pu, jusqu'à nos jours, en rendre un compte sérieux. Hunter, qui l'interprétait ou croyait l'interpréter par une « inaptitude des glandes profondes à devenir le siège de l'irritation vénérienne (1), » n'a fait en réalité que reculer la question sans la résoudre.

Mais quelle qu'en soit l'explication, le fait subsiste, et je puis vous donner comme incontestable cette proposition : le rayonnement morbide du chancre se limite au premier groupe de gan-

(1) Hunter. — D/t 6u6on, chap. I.

3h LEÇONS SUR LE CHANCRE.

glions le plus voisin de la surface ulcérée ; il ne le dépasse jamais ; il ne s'étend jamais au delà (1).

Je puis ajouter que vous ne le constaterez jamais ailleurs.

Voici; toutefois, un fait d'observation qui semblerait donner un démenti à la proposition précédente. Il arrive fort souvent qu'un individu portant un chancre sur la verge, du côté droit, je suppose, présente une adénite de l'aine gauche. Le rapport obligé du chancre et du bubon paraît ici faire défaut. Eh bien, il n'en est rien, car l'anatomie nous explique cette exception apparente par l'entrecroisement des lymphatiques sur la ligne médiane.

Le fait capital , dans l'histoire du bubon, c'est que chacune des deux variétés de chancre a son retentissement ganglionnaire spécial.

Le chancre simple, non induré, n'exerce pas sur les ganghons une action fatale et nécessaire ; souvent, le plus souvent même, avec cette forme de l'accident primitif, les ganglions restent calmes et h'oids (2) . Mais cette action s'ex«rce-t-elle, elle se produit avec des caractères fort tranchés et très différents de celle gui accompagne l'autre variété variété du chancre. C'est un bubon aigu qui se déclare, bubon inflammatoire, douloureux dès le début, marchant rapidement et le plus souvent, d'une façon nécessaire, à la suppuration, pouvant enfin reproduire' à distance un accident analogue à celui dont il est né, c'est-à-dire un véritable chancre ganglion-

(1) Je ne parle pas ici, bien entendu, du bubon secondaire, adénopathie constitutionnelle, se produisant à une époque plus reculée, sous l'influence de la diathèse et sans relation anatomique avec le siège de l'ulcération primitive.

(2) Voici quelques chiffres à ce sujet que j'ai fait recueillir cette année par mon interne :

« Malades affectés de chancres simples 207

1) Chancres simples avec bubon 65

.. Chancres simples ions 6u6oH 1^2» A. t.

naire. De plus, ce bubon n'affecte en général qu'une seule des glandes de la région où il se produit : c'est une adénite essentiellement ?noMo-</an<7^jonnaw'e (1).

Aussi, ai-je proposé pour elle, depuis longtemps, la dénomination de monadénite aiguë, pour en rappeler conjointement à l'esprit les deux caractères les plus saillants.

Le bubon symptomatique du chancre simple offre, Messieurs, deux variétés que je voudrais vous faire distiguer avec soin, et qui correspondent précisément à la double influence que peut exercer le chancre sur les ganglions.

Le chancre, en effet, est à la fois une cause d'irritation vulgaire et une source de virulence spécifique. Il peut agir sur les ganglions à la façon d'une plaie simple, d'un excitant quelconque : c'est alors une simple épine inflammatoire déposée dans les tissus ; ou bien, il agit par le pus qu'il sécrète et qui, transporté dans les ganglions, les inocule directement : c'est, dans ce cas, une graine virulente.

Si le chancre ne retentit sur les ganglions qu'au titre d'un irritant vulgaire, le bubon qu'il produit est une adénite simple, qui présente, dans son développement et dans sa marche, les caractères propres aux adénites non spécifiques : c'est une phlegmasie ganglionnaire qui suit les phases de toutes les phlegmasies ; qui peut se terminer par résolution, qui peut suppurer, mais dont le pus ne présente jamais aucun caractère de spécificité virulente.

Telle n'est pas la seconde variété du bubon, celle qui reconnaît pour origine un autre élément qu'une irritation simple. Ici, c'est

(I) L'on conçoit qu'un chancre qui aurait acquis une grande étendue, pourrait avoir, en même temps, des rapports avec plusieurs bouches lymphatiques d'un ordre différent, cl qu'ainsi plusieurs ganglions pussent être infectés à la fois: circonstance encore plus facile dans les cas de chancres multiples, qu'il n'est pas rare, par exemple, de voir s'accompagnei' d'un double bubon inguinal. — R.

bien encore un bubon aigu, inflammatoire, qui se manifeste; mais la terminaison en est toute différente. La résolution est impossible; la suppuration se produit d'une façon fatale et nécessaire. De plus, ce n'est pas un pus simple que sécrète le ganglion affecté, c'est un pus virulent par excellence, qui par l'inoculation reproduit la pustule du chancre. Enfin, la plaie qui succède à l'ouverture de bubon, inoculée directement par le pus ganglionnaire, revêt fatalement les caractères des ulcérations spécifiques et peut en subir les différentes déviations.

Que s'est-il donc passé dans ce dernier cas, Messieurs, et quelles conditions peuvent ainsi donner au pus ganglionnaire des propriétés analogues à celui du chancre même?

Voici l'explication de ce phénomène : le pus virulent qui baigne la surface de l'ulcération primitive pénètre les extrémités ulcérées et béantes des vaisseaux lymphatiques ; ce pus traverse rapidement les canaux d'absorption qu'il laisse intacts en général , probablement en raison de la grande rapidité avec laquelle s'effectue la circulation dans ces conduits-; puis, il arrive aux ganglions. Retenu à l'intérieur de ces organes dont l'action, comme vous le savez, est de ralentir le cours de la lymphe qu'ils doivent élaborer, le pus virulent y exerce son action spécifique, c'est-à-dire y produit une inoculation véritable , bientôt suivie de la formation d'un chancre.

C'est donc, Messieurs, un véritable chancre qui se développe dans le ganglion, et qui s'y développe avec les caractères qui lui sont propres : ulcération, sécrétion d'un pus virulent, inoculabilité du pus sécrété (1).

(1) « C'est un véritable flôccs vénérien, exactement semblable au chancre dans sa nature et dans ses effets, et n'en différant que par la grandeur. Les vaisseaux absorbants et leurs s^landes étant irrités immédiatement par le pus spccilir|ue qui n'a subi aucun chanuiemenl dans son trajet, l'innammation con-

Et maintenant, vous comprenez pourquoi, dans, cette variété de bubon, la suppuration est fatale et nécessaire ; c'est qu'en effet, elle est l'exorde même de l'affection ; c'est qu'elle en constitue la première manifestation, le symptôme essentiel.

Telle est, Messieurs, la variété d'adénite spécifique, à laquelle on a donné le nom très expressif de bubon d'absorption.

Mais les faits pathologiques ne sont pas toujours aussi simples que le besoin des divisions didactiques les représente. Nous avons décrit séparément le bubon inflammatoire et le bubon d'absorption comme deux maladies bien distinctes, bien tranchées, se produisant isolément. Or, il faut bien savoir que souvent, et le plus souvent, ces deux éléments, inflammation et spécificité virulente, se trouvent réunis et associés. Les deux bubons se produisent parallèlement, côte à côte, en conservant chacun les caractères qui lui sont propres : l'un fournissant un pus phlegmoneux, simple, l'autre un pus virulent, inoculable. Voici quelle est, en effet, la succession des phénomènes : le chancre ganglionnaire se produit et ne tarde pas à déterminer la fonte purulente du ganglion. Cet accident provoque à son tour une réaction inflammatoire de voisinage dans l'atmosphère cellulo-adipeuse qui enveloppe la glande, et y détermine une fluxion morbide, bientôt suivie de suppuration. De là, deux lésions différentes, deux foyers distincts.

A cette époque donc, deux collections purulentes se trouvent formées : l'une enkystée dans la coque gangUonnaire ; l'autre, libre, diffuse, à l'extérieur de cette coque.

Eh bien, vous pouvez à cette époque instituer l'expérience suivante : attaquez prudemment le bubon en divisant les f ssus couche par couche ; recueillez une gouttelette de la première nappe puru-

s6cutivp. doit avoir la même qualité spécifique, et le pus sécrété par ces organes doit élio vénérien. ■> — Hunter, du Bubon, S I.

lente que vous rencontrerez sous le bistouri et pratiquez l'inoculation avec le pus du foijer le plus superficiel; puis plongez profondément le bistouri dans la tumeur, de façon à ouvrir la coque ganglionnaire, et pratiquez une seconde inoculation avec le pus sortant du ganglion. Si l'expérience a été bien conduite et si les deux pus n'ont pas été mélangés, je vous prédis sans crainte que la première de vos inoculations restera stérile et que la seconde vous fournira la pustule caractéristique du chancre.

Ces différences sont capitales sans doute ; cependant j'ai à vous signaler encore un fait plus important qui vous fera mieux sentir quelle distance sépare l'adénite purement inflammatoire du véritable bubon d'absorption. Ce fait, le voici :

La plaie qui succède à l'ouverture de l'adénite phlegmoneuse est une plaie simple, qui se cicatrise rapidement sans subir de complication.

Savez-vous au contraire. Messieurs, ce qui succède à l'ouverture du bubon d'absorption? La plaie faite par le bistouri est immédiatement inoculée par le pus ganglionnaire, et transformée en un véritable chancre. Il suffit de quelques jours pour qu'elle prenne les caractères d'un ulcère vénérien : bords renversés, fond grisâtre, suppuration spécifique, pus inoculable, tendance progressive, envahissante, etc. Ajoutez qu'elle peut subir tous les accidents, toutes les déviations du chancre, et, entre toutes, la plus terrible, le phagédénisme.

Vous connaissez tous le malade de mon service, qui porte aujourd'hui au genou droit un énorme chancre de la largeur des deux mains. Or, voici en quelques mots l'histoire de son long martyre : Il y a huit ans, il contracta un chancre sur la verge, chancre simple, qui s'accompagna d'un bubon aigu. Le chancre se cicatrisa en quelques semaines; de son côté, le bubon entra en sup-

CHANCRR SfMPLK. 39

puration : la plaie consécutive ne tarda pas à revêtir l'aspect d'un chancre, puis subit la déviation phagédénique. Dès lors , malgré tous nos efforts, malgré l'intervention de l'art la plus énergiquement répressive, l'ulcération envahit toute la région inguinale correspondante, remonta vers les lombes, et s'étendit à la fois sur la fesse et sur le flanc; puis, toujours rebelle, redescendit sar la cuisse, dont elle laboura la face externe dans toute la longueur du membre, parvint au genou, le dépassa, et s'étala finalement à ce niveau, sur l'énorme surface qu'elle occupe encore aujom'd'hui.

Voilà, Messieurs, le bubon d'absorption , le chancre ganglionnaire !

En résumé, une double espèce de bubon peut accompagner le chancre simple : l'une, adénite inflammatoire simple, bubon sympathique, susceptible de résolution ou suppurant sans spécificité virulente; l'autre, bubon spécifique, véritable chancre ganglionnaire, suppurant fatalement, sécrétant unpus inoculable et transformant en chancre la plaie consécutive à l'ouverture du foyer.

C'est surtout. Messieurs, lorsque vous connaîtrez l'adénopathie symptomatique de l'autre variété du chancre, que vous apprécierez mieux encore la valeur des caractères que je viens de vous signaler, et que vous pourrez mieux établir dans votre esprit le rapport nécessaire du bubon avec chaque variété correspondante de l'ulcère vénérien primitif.

Il n'est pas jusqu'à l'époque d'apparition de l'adénopathie symptomatique du chancre non infectant, qui ne puisse fournir un signe diagnostique d'une certaine importance. Tandis qu'avec le chancre induré, l'apparition de l'adénopathie est presque immédiate, et coïncide généralement avec l'époque d'induration du chancre, ici, au contraire, lY^'y npas d'époque fixe ponv le retentissement gan-

IxO LEÇONS SUR LE CHANCRE.

glionnaire du chancre simple. L'adénite d'absorption, comme l'adénite sympathique, peut être tardive ; elle ne se manifeste pas toujours, comme le bubon induré, dans le cours du premier au second septénaire ; elle peut ne se déclarer que beaucoup plus tard et parfois même à une époque considérablement éloignée du début de l'accident primitif. C'est ainsi que mon très cher collègue, M. Puche, a vu se produire une adénite virulente après trois ans de durée d'un chancre mou, à forme serpigineuse. Cette adénite s'abcéda, et le pus, interrogé par l'inoculation , fournit la pustule caractéristique du chancre. C'était bien là un bubon d'absorption, un bubon spécifique, produit à trois années de date du début de l'accident (1).

Voilà, Messieurs, ce que j'avais à vous dire du bubon symptomatique de la variété du chancre dont nous nous occupons actuellement. Permettez-moi maintenant de revenir sur ce chancre, que vous ne connaissez encore que par l'état de sa base et le caractère de l'adénite qui l'accompagne. ^

Caractères propres au chancre simple. Forme de l'ulcération. - Multiplicité. - Persistance de la spécificité virulente et de l'inoculabilité. - Durée. - Tendance des tructive. — Pliagédénisme.

Par l'aspect seul, de visu, le chancre simple peut être souvent distingué de l'espèce opposée. Un œil exercé le reconnaît à ses bords nettement découpés et taillés à pic, comme si la plaie eût été creusée à l'emporte-pièce ; à son fond remarquablement irrégu-

(I ) Voir la noie Vil, où ce fait curieux est relaté en délai

CHANCRE SIMPI-K. Zjl

lier, vermoulu, chagriné, etc. Mais je passe sur ces détails de forme et d'aspect, n'ayant point encore eu l'occasion de vous faire connaître l'autre variété de l'accident primitif. — Nous y reviendrons.

Le chancre simple est l'ulcération qui présente au plus hautdegré le caractère de virulence spécifique. Il contagionne, il inocule tout ce qu'il touche. Aussi, rencontrez-vous, en général, plusieurs chancres mous sur le même sujet (1); aussi le voyez-vous trop sou vent se multiplier sur place avec une désespérante fécondité, par une série d'inoculations successives et de voisinage.

Il est beaucoup moins fréquent de rencontrer un seul chancre simple qu'une série, qu'une pléiade, pour ainsi dire, de chancres de cette nature. Et je dois ajouter que cette multiplicité des ulcérations n'est pas sans importance pour le diagnostic.

C'est le chancre simple qui fournit la source la plus féconde du pus virulent ; l'ulcération qu'il produit sécrète à flots le virus spécifique.

(1) Voici , k ce sujet, les résultats très significatifs d'une statistique que j'ai fait dresser parmon interne actuel sur les malades reçus celte année dans mon service :

« Malades affectés de chancres simples 254

— d'un chancre simple unique. . . 48

— de chancres simples multiples. . 206

Ces 206 malades sont, de plus, répartis en différents groupes, comme il suit :

Malades présentant deux chancres simples 32

— de trois à six chancres simples . 1 i 6

— de six à dix 41

de dix il quinze 8

— de quinze à vingt 4

— Vingt chancres simples et au-delà, 5

Total. ... 206 » A. F.

A2 LEÇONS Sl'R LK CHAXCRIi.

C'est encore lui qui conserve le plus longtemps les caractères de la virulence.

Vous savez, Messieurs, que l'existence totale de l'ulcère vénérien primitif se compose de deux périodes essentiellement distinctes : l'une de progrès et d'état, période pendant laquelle le chancre conserve sa faculté caractéristique, c'est-à-dire l'inoculabilité du pus sécrété ; l'autre, période de déclin ou de réparation, où la virulence s'éteint pour ne laisser au pus d'autre caractère que celui d'une suppuration phlegmoneuse, en dehors de toute spécificité.

Eh bien, de ces deux périodes, la première constitue l'existence presque totale du chancre simple. Consultez, en effet, les résultats fournis par l'inoculation, et vous verrez le pus virulent reproduire la pustule spécifique, c'est-à-dire conserver son caractère de virulence presque jusqu'à l'époque de la cicatrisation.

A la période ultime, alors qu'à l'aspect de l'ulcération vous jugeriez le chancre éteint, le virus peut persister encore, assez actif dans quelques points pour se transmettre et se reproduire. La spécificité persiste souvent au centre, alors que le travail de réparation envahit déjà les bords de l'ulcère; le chancre vit encore à côté de la cicatrice qui tend à le recouvrir, et ce n'est que dans le dernier instant de son existence qu'il perd enfin toute faculté virulente (1).

Aussi bien, l'on peut dire que presque à toute période le chancre simple fournit un pus inoculable.

Le pus du chancre mou, c'est. Messieurs, le pus fort dessyphilisateurs, c'est le virus qui réussit à coup sûr, le virus qui ne trouve pas de réfractaires.

Vous saurez plus tard si le pus du chancre induré se prête aussi facilement à l'inoculation.

(ij Voyez note VllI.

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