RÉSUMÉ
Parallèle des deux variétés du chancre. — Question de la dualité du virus chancreux. — Unicité du virus syphilitique.
Je viens, Messieurs, de vous décrire les deux grandes variétés de l'ulcère primitif. Permettez maintenant qu'après vous avoir exposé séparément les caractères propres à chacun des chancres, je les rapproche dans un court aperçu parallèle.
l» Le chancre simple, non infectant, conserve aux tissus sur lesquels il se développe leur degré de souplesse ou de rénitence normal. C'est un chancre à base molle. Les complications phlegmoneuses qu'il peut exciter donnent quelquefois à sa base une dureté plus ou moins prononcée; mais vous savez que cette dureté offre des caractères tout différents de l'induration propre à l'autre variété du chancre.
20 II est généralement multiple, et multiple soit d'emblée, soit après coup, par une série d'inoculations de voisinage, consécutives à la contagion première.
3» Son pus possède au plus haut degré les cai\ictères propres à la contagion; c'est le pus inoculable ])a.r excellence. — Ajoutez que cette spécificité de la sécrétion fournie par les surfaces ulcérées persiste pendant la durée presque totale de l'existence du chancre.
4» C'est un chancre à tendance envahissante et destructive. C'est la variété la plus apte à subir la déviation phagédénique.
22i LEÇONS SUR LE CHA^'CRE.
Voilà, certes, quatre caractères bien tranchés; voyons, en parallèle, le chancre infectant :
1° Sa base est indurée, et indurée d'une façon toute spéciale, , pathognomonique.
20 C'est un chancre généralement solitaire, rarement multiple.
30 Son pus perd rapidement toute spécificité virulente, au moins pour le sujet infecté qui devient en quelques jours réfractaire à l'inoculation de son propre virus.
40 Le chancre infectant présente peu de tendance à s'agrandir; 11 se hmite promptement et arrive spontanément à la cicatrisation. — Il est rare qu'il prenne la forme phagédénique.
Voilà, Messieurs, pour la symptomatologic. — Mais ce parallèle serait incomplet, si nous n'y ajoutions encore les quelques considérations suivantes :
Le chancre simple est une espèce très commune. Le chancre infectant est relativement plus rare.
Le chancre simple paraît exclu d'une partie du corps, la région céphalique; le chancre infectant se produit partout.
L'un est peut-être transmissible aux animaux ; l'autre n'aftecte que l'homme et trouve les espèces animales constamment réfractaires à son virus.
Enfin, et ceci est capital, le premier peut être reproduit, je dirai presque à perpétuité, sur le même individu; le second paraît ne pouvoir se développer qu'une fois dans sa forme.
Si nous étendons ce parallèle au bubon symptomatique de chaque variété du chancre, nous rencontrerons encore des différences également tranchées.
Avec le chancre simple, le retentissemenl ganglionnaire n'est pas obligé. — L'adénopathie est fatale avec le chancre infectant.
Le bubon symptomatique du chancre simple est un bubon aigu, mono-ganglionnaire, arrivant le plus souvent à suppuration. Le pus qu'il sécrète peut être un pus virulent, susceptible de reproduire par l'inoculation la pustule caractéristique du chancre.
Ajoutez que ce bubon se produit presque indifféremment à tout âge, à toute période du chancre.
Bien au contraire, le bubon du chancre induré se développe à froid, sans douleur et sans réaction : bubon essentiellement indolent, multiple, reproduisant dans les ganglions l'induration particuUère au chancre ; ne suppurant jamais sous la seule influence de la diathèse, et ne sécrétant jamais le pus spécifique dans les
cas très rares où une cause étrangère en détermine la suppura.tion.
Son époque d'apparition est précise, presque fatale; elle coïncide avec l'induration du chancre ou l'accompagne de très près.
Venons à la question d'origine, de transmission.
Le chancre simple naît du chancre simple et se reproduit dans son espèce.
Le chancre infectant reconnaît comme origine un chancre infectant et se transmet également dans sa forme.
Il est bien vrai que le chancre induré, inoculé sur un sujet préalablement syphilitique, donne naissance à une ulcération à base molle, analogue d'aspect au chancre simple. Mais, comme je vous l'ai dit ailleurs, celle analogie n'est probablement qu'apparente, puisque l'ulcération ainsi développée peut reproduire à son lour un chancre induré sur un sujet vierge.
En somme, les recherches sur la contagion élablissent entre les deux variétés du chancre des différences encore plus considérables peut-être que les considérations symptomatologiques développées précédemment.
Mais c'est surtout la question du pronostic qui fait des deux chancres des espèces nosologiques complètement indépendantes, je pourrais dire opposées.
Le chancre simple est une lésion locale, sans influence sur l'économie. C'est un chancre sans vérole.
Le chancre induré crée une diathèse, engendre un état général, un tempérament morbide : c'est l'expression initiale d'une infection constitutionnelle, c'est l'exorde de la vérole.
Vous le voyez, sous quelque aspect que nous considérions ces deux chancres, nous ne rencontrons que des différences. Symptômes, formes cliniques, inocul^ition, contagion, pronostic, tout, en un mot, contribue à nous les présenter comme deux espèces absolument distinctes.
Jusqu'ici, Messieurs, nous nous sommes tenus dans les limites de l'observation. Nous n'avons fait que constater des symptôme? de part et d'autre et les metU-e en parallèle, sans nous élever à la raison doctrinale des différences que cette étude nous fournissait à chaque pas. — Mais je sens bien que cette simple exposition clinique est loin de vous satisfaire : vous demandez une conclusion à ces prémisses. Vous voulez qu'abordant l'un des plus
graves problèmes de la pathologie, je recherche avec vous s'il existe ou non, pour chacun des deux chancres, une cause spéciale, une source particulière. Vous voulez une formule doctrinale, une théorie (voilà le grand mot I) qui vous donne la clef, qui vous ouvre le sens de tous les faits précédents, et vos esprits inquiets agitent déjà la question brûlante de la dualité du virus syphilitique.
Eh bien, Messieurs, cette conclusion que vous me demandez, je ne puis, et personne, je crois, ne pourrait vous la donner aujourd'hui. Car la lumière se prépare seulement sur ce grave sujet. Plusieurs points (vous alliez peut-être l'oublier au moment de conclure), plusieurs points restent encore incertains et demandent de nouvelles recherches, appellent de nouveaux efforts; le voile n'est pas levé sur toutes les questions ; peut-être même toutes les données du problème ne sont-elles pas connues. Il faut donc retarder la solution ; il faut attendre.
Toutefois, et quelques enseignements que nous apporte l'avenir, il me semble bien étabU dès ce jour que l'unicité du virus syphilitifjuene saurait être compromise à aucun titre dans cette question. La syphilis est une et ne saurait se dédoubler, se bifurquer, pour ainsi dire, en deux entités morbides différentes. Lors même qu'on parviendrait à démontrer que les deux formes du chancre appartiennent à deux espèces pathologiques distinctes, l'on n'aurait encore rien fait contre l'unicité ; cela prouverait simplement, dans celte hypothèse, qu'à côté de la syphilis, il existe une affection étrangère, se manifestant comme elle par un symptôme initial à pus contagieux et virulent , mais n'exerçant pas, comme elle , une iniluence infectieuse sur l'économie. Il faudrait conclure de là non pas, comme on le fait trop légèrement, à la dualité du v'ims sijphi-
litique, mais à l'existence d'un second virus vénérien ou chancreux, indépendant de la syphilis. En d'autres termes, il faudrait admettre deux virus, l'un appartenant à la syphilis et produisant le chancre infectant , l'autre étranger à la vérole et développant le chancre simple.
La dualité du virus chancreux n'est encore qu'une hypothèse que l'avenir jugera; l'unicité du virus syphihtique est une vérité jugée par l'expérience et par le temps.