‹ Leçons sur le chancre (volume 2)Chapitre 25 sur 53 · THÉORIE DU DOUBLE VIRUS. — M. BASSERBAU · texte numérisé non relu

THÉORIE DU DOUBLE VIRUS. — M. BASSERBAU

Voici l'ensemble de cette théorie, telle qu'elle a été formulée par son auteur :

« Il est démontré par l'observation que parmi les chancres traités sans mercure et cicatrisés sous l'influence des moyens les plus vulgaires, les uns, comme des plaies simples , semblent borner toute leur action à la partie ulcérée et tout au plus aux ganglions les plus voisins, tandis que les autres engendrent une disposition palhogénique, en vertu de laquelle se développent dans l'économie, quelquefois durant toute la vie, les symptômes les plus variés, auxquels on a donné le nom de syphilis constitutionnelle.

La véritable cause d'une telle différence d'action sur l'organisme, c'est que TOUS les chancres ne sont pas de la même nature, les uns étant de simples ulcères contagieux, connus depuis l'antiquité; les autres appartenant à une maladie qui semble n'avoir paru en Europe, au rapport des médecins les plus dignes de foi, que vers la fin du xv'' siècle, maladie dont l'ulcère des organes génitaux n'est que le premier stade, ou, comme l'on dit, le symptôme primitif.

La première preuve de la différence de nature de ces chancres repose sur des observations qui montrent que Vune des espèces ne peut engendrer l'autre; en d'autres termes, qu'un sujet atteint d'un chancre, qui ne sera suivi d'aucun accident constitutionnel, ne communique jamais à un autre individu un chancre suivi de symptômes secondaires de la syphilis, et vice versâ.

La seconde preuve est historique. En effet, lorsqu'on étudie tout ce que les anciens et les modernes ont écrit sur les maladies des organes génitaux, on voit que la blennorrhagie, les chancres, les bubons, les végétations, se trouvent mentionnés jusque dans les dernières années du siècle, comme des maladies qui n'exigent que des remèdes locaux ;

il n'est pas question, une seule fois jusque-là, d'accidents consécutifs aux affections des parties génitales.

La fin du xv° siècle est marquée par l'apparition d'une maladie nouvelle, disent tous les auteurs contemporains. Cette maladie commence par des ulcères qui sont rapidement suivis d'éruptions pustuleuses sur tout le corps, et de douleurs affreuses dans la tête et dans les membres.

Les médecins témoins de C apparition de la maladie nouvelle ne confondent point d^ibord les ulcères calleux par lesquels elle commence, avec les ulcères des organes générateurs, connus depuis l'antiquité. Aussi ces deux espèces d'ulcères contagieux occupent-elles dans leurs écrits des chapitres et même des livres séparés; mais vingt à trente ans après l'apparition de la syphilis en Europe, un grand nombre de médecins, ne sachant pas, comme ceux qui avaient été témoins de ses premiers ravages, distinguer les accidents par lesquels débutait la maladie nouvelle, de ceux qui n'avaient aucun rapport avec elle, prirent peu à peu l'habitude de soumettre au traitement mercuriel tous les malades atteints de blennorrhagie, de chancres, de bubons, sans aucune distinction ; car l'usage était déjà établi d'administrer le mercure, non seulement comme modificateur des symptômes syphilitiques existants, mais encore comme prophylactique des accidents à venir, dès que les premiers signes de la contagion commençaient à paraître.

La confusion qui régnait dans la pratique s'introduisait en même temps dans les livres ; les syphiiiographes du milieu du xvi° siècle englobèrent successivement dans la syphilis tous les symptômes vénériens connus depuis l'antiquité, et que les rûédecins, qui exerçaient déjà leur art dans les dernières années du xv" siècle, avaient pris soin de ne point rapprocher de la maladie nouvelle.

La plupart des syphiiiographes qui écrivirent après la fusion de tous les symptômes vénériens en une seule maladie, s'aperçurent qu'il n'y avait pas concordance entre les premières descriptions de la syphilis et un grand nombre de celles qui furent données depuis. Mais au lieu de voir, dans ce défaut de concordance, le fait d'une simple annexion à la maladie nouvelle de symptômes qu'on avait autrefois l'habiiude de séparer, ils crurent que les nouveaux symptômes contenus dans les dernières descriptions tenaient à des variations de forme survenues dans la syphilis.

C'est pourquoi le nom de protée pathologique lui fut donné par Fallope, qui avait admis, sur la foi de son maître Brassavole, qu'elle pouvait se montrer tantôt sous la forme d'un écoulement urétral, tantôt sous celle d'un ulcère ou d'un bubon, en bornant à l'une de ces manifesta-

lions son action sur l'économie, et que d'autres fois elle débutait par l'un de ces symptômes et envahissait ensuite tout l'organisme.

Cette doctrine de l'unité de nature de toutes les maladies vénériennes, qui commença à régner avant même le milieu du xvi" siècle, a produit deux résultats également fâcheux : le premier, c'est d'avoir fait considérer comme identiques des affections qui, en nosologie, doivent rester séparées; le second, d'avoir exposé depuis trois siècles, sans la moindre opportunité, une multitude de malades à tous les inconvénients du traitement mercuriel. » (L. Basseread.)

LEÇONS SUR LE CllANCHE.

NOTE m.

LA SYPHILISATIO\. — M. LI1\DMA[\%.

« OÙ sont donc aujourd'hui les sujets syphilisés ?... Est-ce

cet intrépide expérimentateur, M. Lindmann, qui s'est inoculé DEUX MILLE DEUX CENTS CHANCRES, ET PLUS, sans avoir cncore mérité cette bienheureuse saturation, dernier vœu des syphilisateurs? »

Ce chiffre de deux mille deux cents chancres n'est pas une évaluation approximative ; c'est un total exact, arithmétique. Il s'agit ici de chancres comptés un à un, et comptés par un observateur aussi rigoureux que dévoué.

Ce chiffre est, d'ailleurs, bien au-dessous du nombre d'inoculations auquel M. Lindmann est arrivé aujourd'hui. Voici ce qu'il nous disait, à la date du 26 novembre, en nous permettant de

reproduire ses paroles :

« Je me suis fait une série d'inoculations très considérable avec le pus du chancre simple, et je m'en fais encore journellement. — J'en ai compté très exactement deux mille deux cents. — Depuis que j'ai atteint ce chiffre, je n'ai plus compté ; mais j'ai de beaucoup dépassé ce nombre, de plusieurs centaines au moins, cinq cents peut-être. — Je me suis encore inoculé dans ces derniers temps, et toujours avec le même succès. Jamais une inoculation

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