‹ Leçons sur le choléra-morbusChapitre 11 sur 15 · IX* LEÇON · texte numérisé non relu

IX* LEÇON

voisin de l’idiotisme, malgré tous les soins que je lui ai prodigués.

J ai été consulté, il y a quelques jours, pour une autre personne dans le même état. Pensant que la distraction et le mouvement pourraient le soulager, je conseillai de le porter bon gré malgré dans une chaise de poste. Il n’osait pas mettre un pied devant l’autre; il se crut mort, mais aujourd’hui j’apprends que le déplacement lui a rendu la confiance et le courage, et qu’il se porte bien.

Cet état se traite par un bon régime, au lieu de la diète que les malades s’imposent par crainte, les consolations morales, les distractions, puis par l’emploi des toniques. Mais il faut user modérément de ceux-ci, car quelquefois ils ont été nuisibles. Au reste, je n’ai jamais vu l’idiotisme cholérique finir d’une manière fâcheuse.

A côté de cet état, il y en a un autre que je nommerai insidieux. Je l’ai vu assez fréquemment. Il simulait une congestion cérébrale, une apoplexie, des paralysies partielles, etc. Notre célèbre confrère M. Cuvier a certainement succombé à une affection de ce genre. Les accidents qu’il a présentés simulaient à un tel point un épanchement cérébral, que ses médecins,' qui étaient aussi ses amis, s’y sont trompés; ils ont été jusqu’à désigner le lieu du cerveau où l’hémorrhagie devait* se trouver, et cependant l’autopsie a prouvé que leur science et le vif intérêt qu’ils portaient à l’illustre malade se trouvaient en défaut.

Ge sont là des affections qui ne sont pas sur la I même ligne que la maladie normale , mais qui ^ sont’ sur les confins, et qui souvent ne sont pas : moins à redouter.

J’ajouterai , comme un fait digne d’une sérieuse attention, que j’ai observé à l’Hôtel-Dieu et que 1 beaucoup ont vu avec moi un choléra intermittent à type quotidien. Une jeune Allemande fut appor- ) tée le soir dans mes salles, dans un état algide ! complet , avec vomissements , évacuations alvines,

' crampes , etc. Cette fille fut immédiatement, et j pendant la nuit, soumise a mon traitement, et le 1 lendemain matin elle était fort bien; elle avait eu, ) des sueurs abondantes qui semblaient avoir terminé la maladie; mais le soir, sur les sept heut res , elle fut reprise des mêmes accidents , et sa vie parut tout aussi compromise que la veille. Elle fut de nouveau soumise au traitement, et avec le même succès ; le lendemain , semblable rechute tout aussi grave. Je doutais encore; je craignis, que les gens de service ne se fussent laissé abuser; je vins moi -même deux jours de suite m’assurer des faits, et je ne conservai plus aucun doute. Je crus que c’était le cas d’essayer du sulfate de quinine ; j’étais curieux de savoir quelle serrait son influence. Elle fut telle, que le second jour I les accès cessèrent complètement; la convalescence fut d’une quinzaine de jours, après quoi cette fille fut admise comme ii^irmière à l’hôpital, où elle est, je crois , encore à ce titre.

Je ne doute donc point de l’existence d’un choléra intermittent qui , à la couleur bleue et aux évacuations séreuses près^ a la plus grande analogie avec les fièvres algides graves des pays marécageux célèbres par leur insalubrité.

Une observation fort importante sur le choléra , qui le différencie de plusieurs autres épidémies , c’est qu’il s’est joint à d’autres maladies. Dans notre hôpital nous l’avons vu s’établir sur la plupart des maladies chroniques connues, le cancer à l’utérus, la phthisie pulmonaire à son dernier terme, des lésions organiques du foie, diverses affections chroniques des poumons. Dans tous les cas, nous pouvions faire la part nette du choléra et de la maladie co-existante. Je me rappelle une femme, jeune et belle, et qui avait à la fois empreint sur son visage les traits de la phthisie au troisième degré et la couleur bleue du choléra; en sorte queceux qui, comme nous, ont l’habitude de juger des maladies graves sur le masque du malade, pouvaient d’un coup d’œil reconnaître 1 existence simultanée de deux causes impitoyables de mort se disputant pour ainsi dire les derniers souffles d’un être jadis animé et entouré de l’admiration de ses semblables..

Ainsi, l’existence d’une maladie antérieure n’a pas empêché le choléra de se développer. C’est là ® un fait fort remarquable, car pour être préservé des autres épidémies, il suffît îb plus souvent d’avoir

quelque altération organique, une maladie quelconque.

Après le choléra, nous avons vu quelques accidents postérieurs, certains états qui semblent être , une suite du choléra. Chez des individus guéris, c nous avons vu des catarrhes pulmonaires, dont la îf matière expectorée rappelait par son apparence les J- évacuations cholériques. Il est rare qu’il n’en soit 6 pas de même après le typhus et les fièvres graves

J qui sont fréquemment suivies d’expectorations aboni dantes de matières qui semblent s être formées du-

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rant la maladie, et y avoir joué un rôle important.

Ces états ne se sont pas terminés d’une manière fâcheuse ; mais des malades ont conservé longtemps ces catarrhes.

Je viens de dire , d’une manière fort incomplète sans doute, car tout ne peut s’exprimer par le discours sans tomber dans des redites et des détails fastidieux , quelle conduite j’ai tenue à 1 égard des cholériques confiés à mes soins; mais il ne suf-

t fit pas d’avoir cru bien faire , il faut arriver aux I chiffres: c’est ici que tous les systèmes, que toutes t les spéculations viennent se heurter , que les illui sions disparaissent , et que la triste réalité se mon- 1 tre dans tout son jour. Il ne suffit pas d’a^^oir soi- I. gné quelques cas d’une épidémie, et même un certain nombre , une centaine par exemple ; ce n est j que sur des chiffres beaucoup plus élevés qu’on ar-

rive à quelque probabilité sur la valeur du traitement employé.

Dévouons-nous donc , et abordons 1 ecueil. Disons d’abord que ce n’est qu’à dater du 28 mars que j’ai pu faire tenir un registre exact du mouvement journalier de mon service. Pendant les jours qui ont précédé cette époque, le trouble, la confusion qui régnaient à l’hôpital étaient tels par suite de mesures intempestives que le conseil général des hospices avait pris sur lui d’ordonner, qu’il nous était à peine possible de faire administrer quelques secours aux malades, ou plutôt aux moribonds qui nous arrivaient en foule. Loin de moi la pensée de jeter le moindre blâme sur les intentions d’hommes honorables qui se dévouent gratuitement au soulagement des pauvres de la capitale; mais la vérité l’exige, et je le dirai:. les mesures ordonnées par plusieurs arrêtés du conseil, pris sans avoir consulté les hommes spéciaux, ont eu de graves inconvénients , sans avoir pu seulement être exécutés dans les dispositions principales.

Croirait-on , par exemple , que des hommes éclairés et raisonnables aient cru un moment à la possibilité d’un isolement complet de malades atteints de l’épidémie , ainsi que des gens de service, dans une maison où à chaque instant les déplacements indispensables confondent les nombreux habitants.

De là défense aux familles de venir voir leurs

jarents à l’hôpital ; de là aussi les idées qui se re- Dandireut dans les gens du peuple , qui croyaient fermement à l’empoisonnement des premiers cholériques qui entrèrent à l’hOpital. Je n’oublierai jamais l’impression que j’éprouvai quand, faisant tous mes efforts pour soulager et sauver , s il était possible, les malheureux qui me furent alors confiés , je lus sur leurs visages inquiets, leur air taciturne et dans leurs propos sourds , qu’ils me soupçonnaient de les empoisonner. Il faut avoii passe par cette terrible épreuve pour comprendre tout ce que ma position avait d affligeant.

Quoi qu’il en soit, sur nos vives réclamations, nous dûmes à l’intervention du président du conseil M. Périer et au bon esprit du ministre des travaux publics, de voir cesser ces dispositions nuisibles, et chacun des médecins de l’hôpital put reprendre son service et soigner réellement les malades, ce qui avait été impossible jusqu’alors, par la confusion générale qui pistait dans la maison.

C’est aussi à dater de ce moment que j’ai pu recueillir des notes et former des tableaux qui chaque matin ont été affichés dans mes salles.

D’après ce relevé , du 28 mars au 23 août i832 : Cinq cent quatre-vingt-quatorze cholériques sont entrés dans mes salles , et ont été soumis à mon traitement ; ^

Trois cent soixante-quatorze sont sortis guéris; Douze , en convalescence , ont été évacués sur

d’autres salles, lorsque les miennes ont dû être mises en réparation.

Deux cent huit sont morts.

Sur ce total des décès, je dois dire que trentehuit ne devraient pas y être comptés, car ces malades étaient entièrement désespérés quand ils furent apportés à rhôpital. Plusieurs même ne furent pas couchés, car ils étaient morts sur le brancard.

Mais .comme cette condition m’a été commune avec tous les médecins des hôpitaux , je ne veux rien soustraire au chiffre de ma mortalité , qui , comme il est facile de s’en convaincre , est du tiers et une petite fraction;

Si je consentais à soustraire du nombre des malades, et par suite , des morts, les trente-huit cholériques qui n’ont pu recevoir aucun secours , et qui ont expiré en arrivant, je n’aurais plus que cinq cent cinquante-six pour le nombre total de mes

malades.

Cent soixante-dix pour le nombre des morts.

Le nombre trois cent soixante-quatorze des guéris restant le même dans cette hypothèse, ma mortalité serait au-dessous du tiers, puisque le tiers de cinq cent cinquante-six ejst de cent quatre-vingt cinq.

Mais, encore un coup, je ne veux pas profiter de ce genre de djsjjinction, dont il est si facile à la mauvaise foi d’abuser.

Je vous prie seulement, messieurs, de considérer que je n’ai presque eu à soigner que des cholé-

I ques parvenus à la période algide complète , c’est- ,.dire dans un état fort grave comparativement à ;ux qui ne sont point encore arrivés à ce degré du Lal. En ville, où j’ai donné des soins à beaucoup malades, au début de la maladie , j’ai été assez îsureux pour n’en perdre aucun , même de ceux hl étaient parvenus à une période très-avancée.

I II ne suffit pas d’établir un système de traitement

ans les circonstances graves et difficiles où nous ;»us sommes trouvés, il faut s’assurer que les ordres imt suivis, les prescriptions exécutées, etexécutées -1 temps opportun. Or, c'est ce qui m’a présenté des nlTicultés presque insurmontables, surtout dans les fremiers jours de l’epidemic. Effroi des gens de ser- ,ce, mauvaise volonté, peu de zèle et plus d’une fois ^dponnerie,et, il faut le dire, fatigue extrême, épuijfement de ceux qui faisaient leur besogne en coniience, quoique très-mesquinement récompensés, Misque ces malheureux n’ont que lO fr. par mois, vec une nourriture miediocre et souvent insuffi- Lnte. Tels sont les obstacles qui se présentaient, fi me fallait d’heure en heure visiter mes malades, liasser de lit en lit pour m’assurer si les soins avaient 'ité donnés, et cela la nuit comme le jour. Plus i’une fois, en arrivant inopinément, j’ai eu le chairin de voir tous mes infirmiers groupés autour du joêle, sans s’inquiéter des cris du moribond; et ilus d’une fois il m’a fallu les chasser à l’instant , vaut même d’être certain d’en trouver d’autres. .Te ois dire 'toutefois que j’ai été secondé avec le plus

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grand soin , non seulement par MM, Berryer-ln taine et Téyssîer, mes internes, ainsi que pan élèves externes MM. Petit, Baugrand et Béniqu mais 'encore par plusieurs jeunes médecins ou € i diants qui bénévolement vinrent nous offrir le i services , et qui s’en acquittèrent avec toute l’a< vité et l’intelligence possible.

Nous partageâmes les vingt-quatre heures er ^ nous , de manière que jamais le service ne tût li. i uniquement aux infirmiers, et ç’cst, je crois, tant à Cette attention, qu’au traitement lui-mêi que 'j’ai dû les résultats relativement avantag. qüe j’ai obtenus. j

Je manquerais à la justice si je ne mention i pas ici la mère Saint-Paul, religieuse, de mon : vice, qui a déployé, dans ces tristes circonstano i un zèle, un courage et une activité au-dessuS' tous les éloges. Quesamodestie mepardonnel’ln mage public que je rends à ses bonnes qualités Voilà , messieurs, tout ce que j’avais à vous sur le traitement de l’épidémie. Dans la séa prochaine, qui sans doute sera la dernière me restera à vous entretenir des conjectures j ■ bables à faire sur la nature de l’épidémie et son mode de propagation. Cette question est v autant qu’elle est obscure ; en toute autre occa j’aurais pu y consacrer deux séances, mais ma position personnelle et les tristes circonstances nous pressent de toutes parts s'y opposent... ' [applaudissements) et j’ai hâte de finir.

CHAIRE DE MÉDECINE

Dixième leçon

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