MESSIEURS
Dans la derniere séance, nous nous sommes occupés des moyens de combattre la période qui suit la période algide ; vous avez vu qu’ils différaient suivant le mode de la transformation nouvelle. Vous avez vu qu’en variant le traitement nous sommes arrivés à un résultat' bien triste en lui-même, et pourtant satisfaisant d’une manière relative, puisque nous avons sauvé les deux tiers de nos malades et que peu de médecins ont obtenu ce résultat. Et pourtant nous étions dans la position la plus défavorable , car les cholériques qui nous arrivaient à l’Hôtel-Dieu étaient des plus gravement
x” LEÇON.
atteints , surtout dans les six premières semaines ; tellement que beaucoup sont morts avant qu’il ait été possible dé leur administrer aucun secours»
Il faut , messieurs , distinguer parmi les moyens que nous employons pour combattre les maladies; certains traitements mis en usage avec confiance, loin d’être d#véritables traitements, ne sont que dés moyens de laisser écouler le temps ,' de laisser la nature faire les frais de la guérison. La plupart des moyens employés durant la période de froid sont de cette espèce. 11 n’y a point de médicament connu pour agir sur la circulation durant le froid.
Il y a même un système qui jouit d’une certaine vogue, dans lequel le traitement est tout-à-foit nul. Les médicaments sont donnés àdoses si faibles qu’elles deviennentpresque inexprimables ; par exemple, un millionième, un trillionième de grain. Physiologiquement, ce n’est pas là un traitement, mais un moyen de satisfaire les spéculations d’un médecin systématique, et surtout de tranquilliser le malade, ce qui est bien quelque chose. Ce système de médecine diffère pourtant de la médecine expectante, qui a été professée avec tant de bonne foi et de philanthropie par l’illustre Pinel, en ce que, dans celleci, on ne donne rien; aussi l’imagination du malade erre à l’aventure; le malade se persuade que son médecin manque de science, parce qu’il ne lui fait pas prendre de remède. Il vaut donc mieux donner des médicaments quelconques : l’esprit du
malade en est tranquillisé, et la conscience du medecia satisfaite.
Je vous ai déjà avoué qu’il y a dans ^ traitement du choléra un vague désespérant : j’ai encore vu, depuis notre dernière réunion, de nouveaux malades, j’ai de nouveau employé les mêmes moyens , et leur insuffisance m’a de nouveau fait sentii la nécessité de nouvelles recherches pour sortir de cette impossibilité d’agir sur certains malades.
' Je ne vous ai pas entretenus de ces traitements qu’on appelle spécifiques , car il n en existe pas. Tous ceux que l’on a vantés en divers pays sont sans puiss*ice. 11 n’en est pas tout-à-fait de même pour le traitement préservatif. Il y a quelque chose de raisonnable à faire pour se préserver du choiera ; nous allons dire quelques mots sur ce sujet.
Si le mode de transmission du choléra était bien connu, le médecin pourrait tracer un traitement préservatif fondé ; mais nous n’avons pas , à l’égard de cette épidémie, les connaissances que nous avons sur la gale , la siphilis , la petite vérole et la fièvre jaune.
Nous savons qu’il suffit d’éviter le contact pour se garantir de la gale et de la siphilis ; pour la petite vérole, la question est déjà plus obscure.
A l’origine de cette maladie , chacun prenait de grandes précautions pour éviter le contact avec les malades , sans réussir toujours à se préserver du mal; de plus, ce mal épidémique ne s’attaquait
pas seulement aux pauvres, comme le choléra l’a fait dans plusieurs contrées , il emportait des familles ricliea tout entières, et même des familles royales. Quant à la fièvre jaune, nous savons qu’elle ne se développe que dans certaines localités sous l’influence de certaines causes insalubres ; ainsi, en allant ailleurs on est assuré de s’en garantir.
Nous n’avons pas, à l’égard du choléra, des notions aussi pïécises; quand nous traiterons du mode de propagation, nous verrons qu’on est loin de savoir quelque chose de positif sur la manière dont il se transmet. Si donc on ne sait pas comment il se transmet, les moyens de préservation se ftduisent à des précautions générales de salubrité ; les conditions favorables qui laissent l’espoir fondé de ne point être atteint sont le bien-être, le bon régime , les, bonnes mœurs , tout ce qui entretient la santé et la paix de l’âme. Les conditions défavorables sont les mauvaises localités, l’insalubrité des habitations, des quartiers , la mauvaise nourriture, la peur, la misère et tout ce qui accompagne les mœurs des individus pauvres et mal nourris; car souvent le vice accompagne la misère. Ainsi , lorsqu’une personne se trouve dans des conditions de bien-être , qu’elle évite les causes qui fatiguent les organes , elle est dans une position favorable , elle peut espérer de se préserver; si, au contraire, elle est dans une condition pauvre, si elle est mal logée, mal vêtue, livrée à la débauche, elle sc trouve dans une position défavorable.
Cette différence d’action de l’épidémie sur la classe pauvre et sur la classe riche s’est surtout fait remarquer en Angleterre. Dans ce pays, il y a une immense différence de bien-être entre le riche et le pauvre , entre celui qui vit de ses capitaux ou de son industrie , et celui qui reçoit la taxe. Chez nous, les richesses sont mieux réparties. Wous connaissons à peine la profonde misere du bas peuple anglais. Eh bien, en Angleterre, la classe riche n a presque pas souffert du choléra ; on y citerait a peine quelques riches morts de l’épidémie , tandis que la classe pauvre a plus souffert. Pourquoi notre pays a-t-il été beaucoup plus maltfaité, pourquoi les riches ont-ils tant souffert? Je l’ignore.
11 y a pourtant quelques circonstances communes aux pauvres comme aux riches qu’il faut connaître. Une des causes de cette espèce et de celles qui ont le plus contribué au développement du choléra, c’est l’émotion vive , l’effroi, la douleur qu’on éprouve à voir quelqu’un périr de l’épicTémie. J’en ai vu beaucoup d’exemples. Je connais même des faits curieux qui rendent raison de certains événements cholériques qui ont été expliqués et le sont encore quelquefois aujourd’hui par la contagion. Dans un village des environs de Paris , où est ma campagne, un vigneron fut atteint du choléra après une débauche , où il avait bu à outrance et fumé sans en avoir l’habitude. Je fus appelé près de lui au moment où il expirait; il n’y avait aucun
doutG sur 1 espèce de rnaladie à laquelle il succorn— bait, et je vis successivement le frère et la tante du malade, qui étaient venus lui donner des soins, atteints aussi de 1 épidémie. Ce sont les seuls du village qui y ont succombé, et je ne doute pas que les deux parents ne soient tombés malades, prédisposés qu’ils étaient par la douleur et l’épouvante qu’ils ressentirent pendant la maladie de leur parent, et par sa mort brusque et inattendue.
Pour moi, messieurs, je n’ai donné à mes clients, afin de les préserver de l’épidémie, que des conseils fort simples; j’ai été heureux, car je n’en ai perdu aucun. Assurément quelques-uns ont été atteints, mais aucun n’a succombé. Non que je prétende que le hasard ne m’a point favorisé, mais j’aime à croire que mes conseils n’ont pas été inutiles. Je conseillai à chacun d’eux , et je fis observer dans ma maison, de garder ses habitudes , de n’y rien ajouter, de n’en rien retrancher, si ce n’,est les excès, les fatigues extrêmes, soit d’esprit, soit de corps. Je dis à chacun de se lever, de se coucher aux heures accoutumées, de vivre comme avant, en un mot, de ne rien changer aux habitudes. Seulement, quand les circonstances ne s’y opposaient pas, que le système nerveux n’était pas dans des circonstances défavorables, je conseillais l’usage du thé ou d’une autre infusion excitante. Moi-même, je me suis bien trouvé de prendre, le matin et le soir, une légère infusion de thé ou de camomille , qui a pour effet
d’exciter modérément la circulation et cl y intro duire une certaine quantité d eau , afin que le sang ne tende pas à devenir trop épais : tels sont les seu s avis que j’ai donnés, en les fortifiant de mon exemple. Depuis que je pratiquera médecine je sms dans l’usage de sortir le matin sans avoir déjeûné; durant l’épidémie, qui , comme il est facile de le comprendre, m’a causé beaucoup de fatigues physiques et morales, je n’ai point changé cet usage ; seulement j’ai pris une tasse de thé avant de sortir. Du reste, j’ai conservé mes habitudes sans rien changer à mon régime. Je ne connais pas, en effet, d’aliments plus nuisibles que d’autres. Quelques médecins et quelques instructions officielles avaient conseillé l’abstinence de certains aliments , du cochon, des végétaux crus, de lasalade, des radis, etc. Je regarde ces précautions comme inutiles, car je n’ai pas vu que ces aliments aient rien produit de particulier, ni par conséquent qu’ils aient été nuisibles. Quant aux excès de la table, ils pourraient sans doute être blâmés, et pourtant je connais des personnes qui, durant l’épidémie, ont toujours très-bien dîné, et quelquefois même avec ])lus de recherche -qu’à leur ordinaire , et qui ne s’en sont pas trouvées plus mal.
Je ne sais si je m’abuse, mais je suis encore persuadé que si aucun de mes malades de la ville n’a succombé, ils le doivent â ce que je me suis constamment abstenu des saignées au début de la
maladie, et que dès ce moment j’ai employé les excitants.
Je me garderai de vous entretenir des préservatifs offerts à la crédulité publique par les charlatans. 11 est des gens qui , dès qu’ils sont effrayés , ont une confiance inepte dans les recettes, les moyens les plus absurdes ; c’est là l’histoire éternelle des gens qui ont peur, et de ceux qui spéculent sur ce sentiment. La folie des uns fait naître la fourberie des autres. Mais je parlerai des préservatifs conseillés par des corps savants', des académies. J’en parlerai , car des autorités graves, ont attribué à certains moyens une vertu qu’ils ne possèdent pas, à mon avis.
Dans tous les temps, et dans toute espèce d’épidémie, les empiriques, et trop souvent les médecins, ont conseillé de répandre âans l’air soit des parfums, soit du vinaigre, dans la vue de modifier les qualités de l’air. Lisez l’histoire des pestes , et il en est qui ont fait des ravages bien autres que le choléra, vous verrez que les médecins du temps ont recommandé de parfumer les endroits où étaient les malades, d’y brûler des plantes aromatiques, d’y jeter du vinaigre , etc. >.
La tradition de ces secours illusoires s’e.st conservée jusqu’à iiousj et cependant, les connaissances chimiques qui existent aujourd’hui étant généralement répandues, on aurait pu espérer que l’insuflisance ou la nullité de semblables moyens au-
rait été mieux appréciée ; mais la terreur des esprits ne l’a pas permis.
Vous avez, vu vendre une prodigieuse quantité de camphre, d’aromates et dé parfums, etc. Je suis persuadé que le commerce de ces objets qui s’est fait en Angleterre à l’occasion du choléra a fait circuler plusieurs millions ; il n est pas d Anglais dans l’aisance qui n’ait acheté sa provision de préservatifs. La même chose s’est passée en France. Le camphre y était devenu si cher qu’il a fallu que le gouvernement levât les droits d’importation : Fonce de cette substance s’est vendue jusqu’à trente francs. Cependant le camphre n’a aucune vertu préservative connue; nous ignorons le rapport qui peut exister entre l’odeur du camphre et l’épidémie.
Mais c’est le chlore et les chlorures qui ont été i surtoutl’objet d’un commerce affligeant. Ce ne sont 1 pas les charlatans qui les ont vantés, mais deshom- ! mes qui commandent la confiance, des commisi sions chargées par les magistrats de rassurer le public sur les moyens contre le choléra. Cependant, certes, aucun fait antérieur n’autorisait à prescrire le chlore comme anti-cholérique et à en faire vaporiser dans tous les lieux publics. Il peut assurément être utile comme désinfectant des lieux insalubres, mais il n’a aucune vertu'Apéciale contre le choléra. 11 est difficile de comprendre comment des hommes éclairés ont pu consèîller l’emploi des chlorures comme moyen préservatif de l’épidémie ac-
tuelle. Déjà, en Russie comme en Pologne, toutes les expériences avaient prouve que les fumigations de chlore n’avaient rien changé à l’intensité de l’épidémie. Une preuve bien plus forte de son inutilité, c’est ce qui s’est passé dans certains ateliers où se fabriquait cette substance, et où des ouvriers ont été frappés du choléra. On a cité à l’Académie de Médecine une manufacture de chlore située près Paris, où tous les hommes qui y étaient occupés ont péri. Je citerai encore l’Hôtel-Dieu tout entier , où nous en avons fait suspendre l’usage; la salle des morts, où il a passé plus de mille morts du choléra, et où plusieurs garçons d’amphithéâtre sont employés. Dans cette salle, où nous faisions de nombreuses autopsies , la vapeur du chlore était fatigante; nous étions suffoqués par cette odeur, qui s’ajoutait à celle des cadavres ; nous en fîmes cesser l’usage sans que personne s’en soit mal trouvé. Si ces fumigations eussent été continuées, combien de gens auraient cru qu’elles avaient préservé les garçons de salle ; mais nous y avions renoncé dès le début de l’épidémie.
J’ajoute que l’emploi des vapeurs odorantes et des fumigations n’est pas seulement inutile, mais qu’il peut avoir des inconvénients : j’ai vu des personnes malades pour avoir vécu dans une atmosphère de camphre et de chlore : ces substances en effet agissent sur la respiration et sur le système nerveux. J’ai soigné une famille entière qui avait employé ces moyens , et qui se trouvait très-indis-
posée, non de la maladie, mais de l’usage de ces préservatifs.
Certaines gens ont poussé la monomanie des précautions jusqu’au ridicule. J’ai vu des personnes riches, et entre autres une qui pourrait fournir le texte d’une fort plaisante comédie. Toute sa maison jusqu’aux greniers était garnie de préservatifs : ici on voyait un vase rempli de chlorure , là un^sachet de camphre ; plus loin des plantes aromatiques, et ainsi par toute la maison ; mais sa chambre à coucher surtout était comme le sanctuaire de la purification. On y trouvait en abondance tous les préservatifs ; le chlore, le cam^phre, les oi anges piquées de géroffle, des aromates, et tout ce que j la crédulité peut enfanter. Il n’était pas malade , i mais il avait la manie des consultations. Plusieurs : fois je fus appelé près de lui, et durant qu’il me i contait ses rêveries, je m’occupais avec une vive ^ curiosité à examiner ses précautions. G était en vei rité plaisant à voir. Je l’invitai un jour à ne pas ras- ) sembler en aussi grande abondance près de lui ces substances, lui' disant qu’elles n’avaient point de vertu ; il ne m’écoutait pas, j’ajoutai alors qu’elles pouvaient avoir des inconvénients! A ce mot d'inconvénients, il me donna toute son attention, me questionna même, et le lendemain une partie de ses arcanes était réformée. ,
En résumé, nous voyons que les moyens préservatifs du choléra se réduisent à peu de chose; se
rapprocher le plus possible des conditions de salubrité, suivre un bon régime, éviter les excès, sans s’arrêter à toutes ces futiles précautions vantées par les poltrons ou les fourbes, et qui, toujours sans utilité, sont quelquefois dangereuses.
Une autre fois, je fus appelé près d’une femme -qui, me dit-on, était gravement indisposée. Je la trouvai dans une atmosphère de camphre qui l’empoisonnait, avec un sachet sur les reins, un autre sur la poitrine et d’autres placés çà et là dans son logement; le camphre était la seule cause de son indisposition, et la preuve, c’est que les accidents disparurent dès que j’eus fait enlever ces sachets.
Si nous voulions nous engager dans des recherches sur les causes du choléra , nous serions bientôt dans une profonde obscurité, et ceci n’est point particulier à cette maladie. Parcourons les différents ouvrages sur les pestes, nous verrons que, le plus souvent, l’épidémie passée, les médecins conviennent de leur ignorance sur son origine; pourquoi attendrions-nous la fin du choléra pour faire le même aveu. Assurément, ni serait du plus haut intérêt de connaître les causes d’un tel mal, car alors nous aurions l’espoir fondé d’en préserver des individus et même des contrées entières. xVüjourd’hui que la cause de la fièvre jaune est connue, il est difficile qu’elle se développe là où les conditions de salubrité sont observées. .<>
Or, examinons le choléra à son premier dévelop-
! peinent dims l’Inde, nous serons tentés de croire Ique nous allons en trouver la cause ou les cau'ses. jEn effet, là sont accumulées des circonstances prôjpres à développer des maladies graves et même jdes maladies épidémiqués. Sur les bords du Gange, la population est nombreuse, la nourriture médiocre ou mauvise. On dit même qu’en annee
de l’apparition du choléra, la récolté du riz manqua, en sorte que la population indigente, qui vit principalement de cette cereale, fut dans la disette. Aussi certains médecins prétendent-ils rattacher à cette mauvaise récolte le développement de l’épidémie. Autre circonstance ; dans Ce pays la chaleur est excessive pendant le jour, et la fraîcheur fort grande durant la nuit. On rapporte qu’un grand nombre de personnes qui durant lejour avaient été exposées à la chaleur, et s’étaient endormies la nuit avec les ifenêtresouvertes, furent atteintes du choléra. On sait aussi que le Gange est un fleuve immense , qui déiborde souvent et laisse de grands marécages le long de ses rives : ces marécages, chargés de matières ianimales et végétales, donnent lieu à une grande putréfaction. Ensuite, un usage religieux du pays est [ de jeter les morts dans le Gange , et, durant l’é- Ipidémie, cette multitude de cadavres flottants sur les eaux, et dont beaucoup s’arrêtaient sur les :bords du fleuve et s’y putréfiaient, ne contribuaient îpas peu à altérer l’air de ces contrées. Nous pourrions donc nous abuser, et dire que dans l’Inde il y a
pour le choléra des causes locales ; mais-ces causes ont existé de tout temps, et ce n’est que depuis 1817 que le choléra s’y est montré d’une manière épidémique, car je ne pense pas que le choléra soit une maladie ancienne ; qu’il ait été observé par les auteurs de l’antiquité, ni même par les modernes. Ainsi Bontius a décrit un choléra dans l’Inde ; mais je dis que sa description n’est pas celle du choléra bleu avec les évacuations que nous avons décrites. Le choléra des médecins grecs, de Bontius, Sydenham et autres, est caractérisé par des évacuations bilieuses par^^ljaut et par bas; ce n’est donc pas le choléra que nous avons sous les yeux. Je dis que cette maladie n’existait pas, et qu’il a fallu des causes particulières pour qu’elle se développât. Mais comment se fait-il que cette maladie, longtemps localisée sur les bords du Gange, se soit ensuite répandue si loin? C’est une question que nous traiterons plus tard.
Si le choléra ne peut être attribué à des causes locales, il faut en chercher quelque autre, et c’est ici qu’apparaît le domaine des hypothèses, car chaque médecin, chaque particulier, chaque esprit rêveur, a cherché à l’expliquer suivant ses ide*es favorites, en sorte qu’autant de cerveaux autant d’explications différentes.
Long-temps on a cru que les épidémies avaient pour cause l’influence des astres sur l’espèce humaine, et les astrologues expliquaient à merveille
ces influences ; d’autres fois elles furent attribuées à des sorciers qui avaient des relations avec les Infidèles ; à des empoisonneurs, et souvent des malheureux sur lesquels pesaient de pareils soupçons ont été massacrés par une foule stupide et brutale. Pourquoi faut-il que de telles scènes d’horreur se soient renouvelées sous nos yeux avec les mêmes caractères, l’ignorance et la férocité. Ainsi, toujours le vulgaire a donné aux épidémies des causes particulières en rapport avec les idées de son époque. A l’occasion de la peste noire au quinzième siècle, le collège des médecins de Paris, ne voulant pas rester en arrière, ne trouva rien de mieux, pour expliquer la cause de cette grande catastrophe, qui, au dire des historiens, fit périr les quatre cinquièmes de la population du globe , que de l’attribuer à un 1 combat entre les étoiles et la mer, durant laquelle il 1 était tombé une pluie venimeuse qui avait engendré ; le mal et moissonné l’espèce humaine.
Aujourd’hui, l’esprit du siècle, qui ne veut pas ) non plus demeurer court, nous a portés à placer J l’origine de l’épidémie actuelle dans quelque cause I physique nuisible, connue ou inconnue : que n’at-on pas dit de l’altération de l’atmosphère. Des recherches à cet égard ont été faites dans toutes les i contrées ; des chimistes distingués , entre autres M. Sérulas, qui lui-même vient de mourir du choléra, ont fait sans résultat les recherches les.plus soigneuses. On a parlé aussi de miasmes qui se se-
raient développés soit auprès des malades, soit ailleurs : nous verrons que ces miasmes sont imaginaires. Enfin un physicien de Berlin, M. Auguste, a présenté une série de faits qui n’expliquent point la cause de la maladie, Inais qui sont importants à noter. Ce sont des expériences hygrométriques curieuses,dans lesquelles l’auteur remarque un rapport entre l’augmentation dé l’humidité de l’air et l’intensité delà maladie. Ce physicien avait pensé que la grande humidité de l’atriiosphère pouvait modifier la respiration, parce que l’exhalation du poumon est d’autant moins abondante, que l’air est plus chargé de vapeur.. .Mais il faut remarquer que dans le sang cholérique la quantité d’eau , loin d’être en excès, est notablement diminuée.
D’autres ont cherché la cause de l’épidémie dans des vapeurs métalliques répandues dans l’air. M. Cagnard Latour a émis cette opinion, se fondant sur la chute d’une pierre prétendue atmosphérique tombée chez lui. Bien d’autres explications ont été enfantées que je passe sous silence. Ce sont pour le moment de vaines recherches que celles qu? ont pour but la nature du choléra. En effet, aujourd’hui que certaines maladies existent encore d’une manière sporadique, . après avoir long-temps régné sous forme d’épidémie, les plus habiles seraient fort embarrassés s’il fallait en expliquer l’essence et en trouver les causes.
Par exemple, la siphilis, qui fit irruption au quiii-
xièiwe siècle, d’où venait-elle? Existait- elle antérieurement en Amérique? Non, car elle s’y développa à la même époque. Comment expliquer encore la maladie dont l’inoculation sert de préservatif contre la petite vérole?
Pourtant la nature du choléra est une question sur laquelle beaucoup de médecins s’arrêtent et s’évertuent de bonne foi. Examinez les écrits faits sur se sujet, vous verrez que les auteurs en général ne croiraient pas avoir traité entièrement de lainjaladie, s’ils ne faisaient un chapitre sur sa nature.
Assurénient si nous avions quelques notions sur la maladie, nous serions en meilleure position pour empêcher le’développement du mal et pour le guérir; mais si le plus simple phénomène physique ou chimique est difïïcile à expliquer, à plus forte raison un phénomène morbide aussi étrange que le choléra : expliquez-moi L’élasticité; vous me direz bien que c’est la propriété qu’ont les molécules d’un corps de s’écarter les unes des autres, puis de |se rapprocher; mais ce n’est là que l’expression jdu phénomène lui-même en des termes différents. jDe même vous direz que les combinaisons chimijques dépendent de l’affinité , mais il faudrait aller plus loin, et me dévoiler la nature du phénomène.
Il est pourtant certaines maladies à l’égard desquelles la science possède quelques données, la ? goutte par exemple, et encore mieux la gravelle; ou sait que les personnes qui font usage d’une nour-