CL. BERNARD
.clientèle, et il avait dû chercher des ressources coraplé- -mentaires dans le modeste emploi de correcteur d’imprimerie. C’est en cette qualité qu’il fut distingué par Riolan et qu’il s’attira son amitié. Tel fut le commencément de sa fortune. ïl batailla plus tard contre Théophraste Renaudot, le fondateur de la Gazette de France et du journalisme en France, contre lequel il soutint rhonneur de l’Université. Mais ses luttes les plus vives, ses écrits les plus sarcastiques furent dirigés contre les partisans de l’antimoine. Les controverses sur les vertus de ce médicament nouveau partageaient les médecins en deux camps; les uns en faisaient une panacée universelle, les autres refusaient dM. plomb sacré la moindre efficacité. Gui Patin était le champion des anti-antimonistes, et en cela il était mal inspiré. 11 eut également tort, mais avec toute l’École cette fois, en proscrivant l’usage de la levùre de bière pour la fermentation du pain.
Joseph Pitton de Tourneforl, le célèbre botaniste à qui l’on doit la première classification des plantes, appartenait indirectement à la médecine dont il occupa une des chaires de médecine, chirurgie, pharmacie, botanique, au Collège de France, de 1703 à 1708. Le soin de le louer convenablement appartient surtout aux naturalistes. Outre ses thèses, on connaît de lui des travaux de matière médicale : les Institutions rei herbariœ, publiées en 1700, et qu’il avait déjà fait paraître en français, six ans auparavant, sous le titre ^Éléments dé botanique o\[ Méthode pour connaître les plantes. C’est îà son ouvrage capital. Il eut à défendre ses idées, non
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point contre ses compatriotes qui les adoptèrent entièrement, mais contre les étrangers qui les contestaient et surtout contre le célèbre botaniste anglais, J. Ray. Les Mémoires de l! Académie des sciences contiennent un grand nombre des observations qu"il avait recueillies dans ses nombreux voyages. Il avait parcouru, en her-: borisant, la Provence, la Savoie, le Dauphiné ; puis ü était passé en Espagne et en Portugal. Les Alpes, la Hollande, l’Angleterre, avaient été explorées ; maissbri expédition la plus considérable fut celle qu’il accomplit dans le Levant, par ordre de Louis XÏY, et dont il a laissé une relation étendue. Il menait de front un trèsgrand nombre d’occupations ; ses recherches, ses leçons et la composition de ses ouvrages ne rempêchaientpas d’exercer la médecine. Un accident abrégea sa vie déjà compromise par l’excès du travail. Un jour qu’ilse rendait à pied à l’Académie, il eut la poitrine violemment pressée contre un mur par l’essieu d’une charrette. H mourut à cinquante- trois ans, le 28 décembre 1708'.
Jean Astruc occupa, en 1732, la chaire de Tournefort. il s’était .acquis une grande réputation comme médecin et comme naturaliste. La liste de ses ouvrages est considérable. En physiologie, il a donné. des mémoires sur la motilité et sur la digestion; en pathologie, sur la peste, sur les maladies épidémiques, sur la petite vérolé, sur les maladies vénériennes, sur la laryngite gangréneuse; il a laissé un Traité de thérapeutique, des-opuscnles phi-* losophiques et historiques, un enti’e autres dans lequel il examine « par quel mécanisme l’ânie exérce sés opérations dans le Corps, et dans lequel il conclut que J’acle
du jugement dépend de la mécanique du cerveau par le moyeu du ressort de ses fibres. » Cette fécondité toutefois prouve chez lui une grande activité intellectuelle plutôt qu’un véritable esprit d’invention.
Ferrein (1742-1770). Peu de médecins ont joui de plus d’autorité ou d’influence que Ferrein, qui professa au Collège de France la médecine et l’analomie, de 1742 à 1770. Ses recherches cliniques lui avaient valu une très-grande autorité; il en est resté peu de chose, malgré l’admiration de ses contemporains. Ses cours, dans lesquels il essayait de poser les véritables fondements de la médecine pratique, étaient fort suivis; ils étaient recueillis et répandus dans la France et dans l’Europe entière ; l’auditoire du professeur était ainsi élargi sans limite et son enseignement allait lui créer des disciples en Allemagne et en Angleterre, tels que Henckel et Yihell.
Mais les découvertes anatomiques de Ferrein ont eu une valeur plus solide et plus durable, et ce sont elles qui constituent, à nos yeux, ses véritables titres scientifiques. Nous citerons seulement ses études sur les vaisseaux lymphatiques, sur les glandes, sur le rem, sur les cordes vocales, dont il a donné la première descriptiorf exacte. Néanmoins, beaucoup d’erreurs déparent ces travaux. Ferrein mourut en 1770, après avoir occupé pendant vingt-huit ans sa chaire.
Portai, qui lui succéda, en resta titulaire jusqu’en 1832, c’est-à-dire pendant soixante ans. Ainsi, en quatre-vingt-dix ans, c’est-à-dire dans l’intervalle de près d’un siècle, deux professeurs seulement ont fourni au renouvellement de cet enseignement.
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Portai avait vingt-huit ans lorsqu’il fut appelé par son mérite et par les amitiés puissantes qui le soutenaient à recueillir la succession de Ferrein. Au lieu de répéter les leçons banales qui se donnaient partout, il entreprit de rajeunir son enseignement et de faire connaître les recherches qui, à ce moment même, fondaient une nouvelle branche delà médecine, à savoir l’anatomie patho logique. Les travaux de Lieutaud, son maître, et les siens propres, avaient beaucoup contribué aux progrès de cette espèce d’anatomie. La France commençait ainsi à entrer dans une voie où elle s’était laissé devancer par la Suisse, ritalie et le Danemark. Le médecin danois Thomas Bartholin avait donné l’impulsion première à ce genre d’études; Théophile Bonet, de Genève, et surtout Morgagni, les avaient singulièrement perfectionnées. Les leçons que Portai leur consacra pendant trente années profitèrent à la fois à celte branche naissante, à l’anatomie proprement dite et à la physiologie expérimentale, dont il contribua à répandre le goût, en répétant devant ses auditeurs les expériences de Harvey, Bellini, Haller et Sénac. Il n’entre pas dans notre dessein de passer en revue tous les travaux de Portai : nous nous contentons d’en caractériser la tendance générale, à savoir la précision, la forme expérimentale et sévère, 1 éloignement des vaines hypothèses qui, jusqu’à ce moment, s’étaient disputé le domaine médical. Portai a fait des études expérimentales sur l’asphyxie, que j’ai eu 1 occasion de citer ici dans un de mes cours (1). Après
(1) Voy. leçons sur les anesthésiques et sur l'asphyxie. Paris, 1875, page 334.
avoir observé les phénomènes de l’asphyxie chez l’homme, il a cherché à en comprendre le mécanisme, au moyen d’expériences instituées sur des animaux. Plusieurs de ses élèves expérimentateurs, tels que Troja et d’autres, ont porté à l’étranger le goût de la physiologie pathologique, comme l’appelait déjà Portai (1). ;
Portai est mort en 1832, à l’àge de quatre-vingt-dix ans, ayant professé pendant soixante ans et ayant appartenu soixante ans à l’Académie des sciences, où il avait été admis très-jeune. Il a acquis des titres nombreux à la reconnaissance) des médecins : entre autres choses, pour avoir déterminé Louis XVIII à fonder l’Académie de médecine, dont lui-même fut le protecteur et le président perpétuel.
- En terminant ce que j’avais à dire sur les professeurs qui ont occupé les quatre chaires simultanées de médecine au Collège de France, je dois rectifier une erreur qui a été souvent commise. On a compté au nombre des professeurs de médecine T. Bosquillon, qui professa au Collège de France vers 1775. Bosquillon était un médecin de l’Hôtel-Dieu ; il a publié des Commentaires sur Hippocrate^ et il exerçait la médecine pratique. Il est naturel qu’on ait pu le croire professeur de médecine;’ mais, en réalité, il occupait la chaire de littérature grecque; il avait des connaissances très-spéciales dans la langue grecque; seulement, au lieu de disserter dans son enseignement sur les œuvres d’Homère ou de Pin-
(1) Voy. Antoine Portai, Mémoires sur la nature et le traitement de plusieurs maladies, avec le Précis des expériences sur les animaux vivants f d’un Cours de physiologie pathologique. 2 yoI. Paris, 1800.
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clare, il donnait des commentaires sur les œuvres d’Hippocrate, qui lui étaient plus familières.
Il ne me reste plus, messieurs, pour achever cette revue rétrospective et en tirer l’enseignement qu’elle comporte, qu’cà rappeler les noms et les leçons de mes prédécesseurs immédiats dans la chaire de médecine redevenue unique. Ce sont, ainsi que je vous l’ai déjà dit, Raulin, Gorvisart, Hallé, Laennec, Récamier et. Magendie.
Raulin qui occupa pendant quelques années, à partir de 1776, la position de professeur de médecine, a laissé' peu de traces.
Les temps approchaient, du reste, où la désorganisation de l’enseignement public allait avoir un inévitable retentissement sur l’institution ancienne du Collège de France. Le dernier remaniement qu’il avait subi remontait à 1773. Un arrêt du conseil du 20 juin de cette' année avait définitivement constitué dix-neuf chaires et fixé leurs attributions. Les bâtiments avaient été achevés, vers cette époque, par l’habile architecte Ghalgrin, sous l’impulsion du duc de la Yictoire. La nouvelle constitution dura peu : en 1791 elle fit place à une organisation qui devait durer encore moins longtemps. Le Collège de France, depuis sa fondation, avait été régi par les grands aumôniers de France. Le décret du 25 avril 1791 plaçait désormais le Collège dans les attributions du ministère de l’Intérieur, et le célèbre mathénaaticien-astronome, Lalande, était placé à sa tête avec le titre de doyen et de syndic.
Entre autres réformes, Lalande apporta' immédiate-"
ment des modifications dans le programme des cours. Le latin est resté, comme on sait, pendant bien longtemps la langue universelle des sciences, et pendant bien plus longtemps encore la langue des écoles. Jusqu’en 1791, époque à laquelle Lalande fut nommé doyen et syndic du Collège de France, le programme des cours se publiait en latin. N’étail-il pas bizarre, à propos d’un cours d’éloquence française, de lire sur raffîche ces mots : « Gallicarum litterarum professor Antoniüs DE CouRNAUD, crifm oratoriam apud G allas exponet. » Lalande décida que tous les programmes seraient dorénavant rédigés en langue française. De plus, il changea complètement et renversa l’ordre des cours sur le programme. Les cours de langues étaient en tête; il leur substitua les cours des sciences, et plaça l’astronomie en tête, par la raison qu’elle était plus élevée par son objet et son ancienneté.
Mais les événements se précipitaient, entraînant dans leur cours désordonné les choses du passé, bonnes ou mauvaises. La loi du 8 mars 1793 prescrit la vente des établissements d’instruction publique, en faisant espérer une reconstitution plus parfaite dans l’avenir. C’était compromettre le présent en escomptant l’avenir. Cette louable ambition de perfectionner en refaisant de fond en comble revient en réalité à détruire sans remplacer. De même qu’en géologie, les événements ne procèdent point par grands cataclysmes comme on l’avait cru : de même en est-il ailleurs, et la véritable loi des choses est la continuité, et les changements lents plutôt que les soubresauts. Le Collège de France
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fut estimé, pour être mis en vente, à 50 000 écus.
Heureusement ces mesures n’eurent pas d’exécution. En ITO-i, Lalande reprit l’exercice de ses fonctions, un moment interrompues, et un de ses premiers soins fut de pourvoira la vacance de la chaire de médecine, depuis longtemps inoccupée. Corvisart fut nommé pour la remplir. Avec lui s’ouvre la série des professeurs de médecine, assez voisins de notre temps pour que leurs travaux et leur vie nous soient familiers.
Corvisart avait spécialement en vue l’enseignement de la clinique; il avait fait de sa chaire une annexe de son service d’hôpital. Le malin, à la Charité, il soumettait ses malades à une observation sagace et minutieuse : le soir, au Collège de France, il faisait encore de la clinique, quoiqu’à un point de vue plus élevé. Son esprit essentiellement observateur et sûr savait tirer parti des symptômes les plus fugaces, les plus cachés, et les apprécier à leur valeur. Son grand mérite, son œuvre principale est d’avoir perfectionné la méthode d’investigation, l’étude des signes pour améliorer le diagnostic. Il a fait connaître et il a répandu en France la méthode de la percussion, qu’un médecin autrichien, Avenbrugger, de Vienne, avait inventée. Cette supériorité dans le diagnostic que possédait Corvisart faisait l’étonnement de ses contemporains et do Dupujtren lui-même qui en a rendu témoignage. Il s’était formé par une fréquentation assidue des hôpitaux : il avait débuté par être attaché au service des salles avant d’être élève. Quoiqu’il appartînt à une famille aisée, qu’il fût le fils d’un procureur au parlement, des revers de fortune
l’avaient obligé à accepter cette situation humble, qu’une vocation décidée lui faisait trouver plus douce. Le Traité des maladies du cœur est son principal titre scientifique ; c’est une œuvre originale qui répandit la lumière sur un sujet jusqu’alors obscur.
Dans les mains de Corvisart, l’enseignement du Collège de France fut un instrument de progrès pour la médecine. Le diagnostic se perfectionna ; des procédés nouveaux en rendirent l’établissement plus précis.
Corvisart mourut en 1821; mais depuis vingt ans déjà il avait cessé de professer, et cédé sa chaire à Hallé.
Hallé succéda à Corvisart, au Collège de France, dès l’année 1801 et plus tard à l’Académie de médecine' dont il fut le premier président annuel. Quoiqu’il ait exercé la médecine jusqu’à sa mort en 1822, il était plutôt un savant proprement dit qu’un praticien. Peu d’hommes ont possédé une érudition plus étendue et des connaissances aussi approfondies dans toutes les branches des sciences, des lettres et des aiis. La tendance encyclopédique de son esprit le détournait par cela même des recherches originales et lui interdisait le rôle d’inventeur. Néanmoins il s'est montré novateur, et il a obéi aux nécessités de son temps, en essayant d’augmenter la part des sciences physiques et chimiques dans la médecine. Les études qui ont rempli toute sa vie et qui représenlent sa part de contribution aux progrès de la' médecine sont des études d’hygiène publique et privée. Il a laissé un plan célèbre d’un cours d’hygiène sous le titre de Médecine éclairée par les sciences physiques.
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11 adopta dès ses débuts et propagea la découverte de la vaccine que Jenner venait de révéler en 1776. C’est grâce à lui que la préservation vaccinale fut mise en pratique, non-seulement en France mais dans la Toscane, où il avait accompagné la princesse de Lucques dès 1806; de là elle se répandit dans l’Italie tout en-^ tière. Rappelons encore que Hallé est le premier qui ait décrit et nommé X anémie, contre laquelle il a préconisé le fer au lieu des mercuriaux alors en usage. Hallé appartenait à l’Académie des sciences.
Laennec succéda à Hallé en 1822. Avec la même érudition Laennec montre un véritable génie d’invention. Son immortelle découverte de l’auscultation accomplit dans la médecine une révolution profonde. Avenbrugger en 1763 avait proposé une méthode nouvelle pour l’exploration de la poitrine et l’étude des maladies de cette cavité dont le diagnostic était rempli d'incertitude et d’obscurité. Il s’agit de la Méthode de percussion, négligée dans l’origine, mais que Gorvisart avait bientôt tirée de l’oubli. C’était le premier pas dans la voie où Laennec devait aller si loin. Le fondement de sa découverte se trouve dans son grand mémoire de 1815 sur l’auscultation. Pendant trois années il continue ses recherches; les résultats complets et définitifs furent consignés dans le Traité de Tauscultation paru en 1819. La méthode nouvelle fut universellement adoptée, en France et à l’étranger. Les médecins venaient de l’Allemagne, de l’Angleterre, des États-Unis, pour se former sous la direction du maître. Tel était l’auditoire que Laennec avait autour de sa chaire du Collège de France^
OÙ il avait suppléé Hallé avant de lui succéder. Le 18 août 1826 il s’éteignit emporté par cette maladie qu’il aval t tant contribué à faire connaître, par la phthisie.
Comme il arrive à beaucoup d’hommes distingués ou illustres, Laennec affectait d’oublier ou de dédaigner les travaux qui avaient fait sa gloire, et il mettait son orgueil à exceller dans les branches qui n’y avaient contribué qu’accessoirement. Il s’était instruit lui-même dans les langues anciennes, latine et grecque ; et dès sa jeunesse, il avait approfondi les dialectes celtiques où l’on commençait à retrouver dès lors les racines du sanscrit. Sa thèse est un paradoxe d’érudit, qui met en doute l’existence d’Hippocrate; il prétend que le nom d’Hippocrate n’est probablement qu’un.nom générique comme celui des Hercules et des Pharaons. Quoi qu’il en soit de ce petit travers, Laennec est une des plus grandes gloires de la médecine française. Il a éclairé surtout le diagnostic des maladies en leur appliquant des signes physiques et en cherchant à établir un rapport exact entre les symptômes morbides et la lésion anatomique. Il doit sous ce rapport être considéré comme le- véritable fondateur du diagnostic anatomopathologique qui a acquis une si grande précision dans l’École de Paris.
. Nous ne pouvons que mentionner pour mémoire les recherches de Laennec sur les entozoaires, dans lesquelles il a nommé pour la première fois les cysticerques et les acéphalocystes.
Lorsque la mort de Laennec laissa vacante la chaire de médecine, en 1826, l’Académie des sciences et l’as-
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sérn'blée des professeurs du Collège présentèrent, pour lui succéder, l'illustre Magendie.
Le gouvernement ne tint aucun compte de cette présentation régulièrement faite, et passant par-dessus les règlements, une ordonnance royale institua M. Récamier professeur sur la simple proposition du niinistre de l’intérieur. Cet enseignement n’a pas laissé de traces. Récamier, en effet, était un esprit excessif, mais non un homme scientifique; il s’abandonnait à la fougue d’une imagination ardente, édifiant selon les caprices du moment des théories à la fois brillantes et obscures, dont le désordre n’avait d’égal que leur instabilité. Il jetait, comme de verve, au hasard de sa nature ardente, les hypothèses les plus inconsidérées et les plus étranges. Sa présence au Collège de France n’était qu’un accident, et dura peu. Après les événements de 1830, il refusa le serment, fut déclaré démissionnaire, et jusqu’en 1852, époque de sa mort, il se consacra aux soins de la pratique.
Magendie, nommé professeur en 1832, commença son enseignement au Collège de France, à un moment où il jouissait déjà depuis longtemps d’une réputation universelle, acquise par ses remarquables travaux et la méthode qui y présidait. Il s'était nourri des véritables principes scientifiques dans la fréquentation et le commerce des hommes qui contribuèrent au grand mouvement du commencement de notre siècle, et particulièrement de Laplace, collaborateur de Lavoisier dans ses travaux sur la respiration et sur la chaleur animale.
Magendie peut être regardé comme le véritable
promoteur de l’expérimenlation moderne en physiologie et en médecine. A l’époque où il donnait ses cours de physiologie expérimentale, son enseignement était unique. Les théories médicales régnaient en maîtresses non-seulement en France, mais en Europe. Chez nous les idées vitalistes de Bichat, la doctrine dite physiologique de Broussais, le méthodisme de Pinel, la doctrine anatomique et tant d’autres se partageaient les préoccupations. Quant à l’Allemagne, elle était encore plongée dans les nuages d’une philosophie de la nature, qui prétendait créer les sciences d 'priori et contestait les droits de l’expérience. C’est justement contre cette tendance que luttait Magendie dans les science médicales.
L’influence de Magendie s’exerça à la fois par des découvertes et par la direction exclusivement expérimentale de son enseignement. Cette influence de Magendie a porté ses fruits et s’est étendue bien au delà de son pays. ïl suffira de rappeler qu’il a eu comme auditeurs et comme élèves la plupart des hommes qui ont porté à l’étranger la méthode expérimentale dans les sciences biologiques; et si aujourd’hui l’enseignement de la physiologie expérimentale est plus développé chez nos voisins; si une impulsion énorme donnée à leurs laboratoires a multiplié les moyens de recherche, et appelé parmi eux une multitude de travailleurs dans le champ de la science physiologique, il ne faut pas oublier que toutes ces créations sont de date récente, et bien postérieures à l’enseignement que Magendie a commencé dès 1818 dans des cours particuliers, et qu’il a ensuite continué au Collège de France.
AU COLLÈGE DE FRANGE
Je n’ai pas à donner ici la liste des travaux de Magendie (1); il me suffit d’avoir indiqué la tendance scientifique de son enseignement physiologique expérimental dans laquelle j’ai été élevé moi-même.
En 1841, je fus attaché au Collège de France en qualité de préparateur du cours de Magendie; en 1847, je fus appelé à être sou suppléant, et à sa mort, en 1855, j’ai été nommé son successeur.
Tel est, messieurs, l’aperçu que je voulais vous donner de l’histoire de la chaire de médecine au Collège de France, depuis sa fondation jusqu’à nos jours. De cette esquisse rapide il se dégage une conclusion évidente. On voit que le rôle du Collège de France n’a pas varié, et que l’enseignement des sciences médicales a été le même à toutes les époques, et toujour;s conforme à la pensée qui l’a institué. Libre de tout programme et de -toute sanction probatoire, il n’a jamais eu pour mission de donner un enseignement dogmatique uniforme. Les sujets ont changé suivant l’époque et selon les questions actuelles qui s’agitaient dans le champ de la médecine. De cette façon, dans la chaire de médecine du Collège de France, toutes les innovations progressistes ou même retardataires ont trouvé le moyen de se produire. La recherche ardente de la vérité a pu parfois, sans doute, s’y trouver mêlée d’un peu d’erreur. Sylvius, il est vrai, y a combattu Vésale ; Riolan y a attaqué les découvertes de Harvey et d’Àselli; Gui Patin y a tonné contre l’antimoine; mais, d’un autre côté, nous citerons, pour ne
(1) Voyez, pour l’énuraération des travaux de Magendie, m&s Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses. Paris, 1857, p. U
o2 HISTOIRE DE LA CHAIRE DE MÉDECINE
parler que de ceux qui sont plus récents : Ferrein, Aslruc, Portai, Corvisart, Laennec, Magendie, qui ont illustré leur enseignement par des découvertes d’un grand éclat et aussi par le développement des doctrines les plus fécondes et les plus brillantes. Dans Portai, l’anatomie pathologique, science naissante, a son représentant; avec Corvisart, les progrès du diagnostic suivent ceux de la clinique; Hallé représente la tendance envahissante et si utile des sciences physiques dans la médecine; Laennec, les développements de l’anatomie pathologique avec la séméiotique; Magendie apporte la physiologie expérimentale, satisfaisant ainsi aux besoins de la médecine, et rallumant d’une manière définitive le flambeau expérimental qui doit l’éclairer désormais.
Notre seule tradition au Collège de France doit être la tradition du progrès. Le but unique que nous devons nous efforcer d’atteindre est de concourir dans la mesure de nos forces à la fondation de la médecine scientique, en cultivant et en développant la partie de la science qui aujourd’hui est le plus utile à son avancement. Or, nous vous avons déjà dit que nous avons la conviction profonde que le moyen le plus sûr de hâter de nos jours Favénement de la médecine scientifique c’est de poser les bases de la physiologie, sur lesquelles la médecine scientifique doit nécessairement s’élever. Je vous demanderai la permission de développer et de démontrer devant vous, dans la séance prochaine, cette proposition fondamentale.
DEUXIÈME LEÇON
Sommaire : Conditions de la médecine scientifique. — Pratique et théorie. — Certitude des sciences expérimentales, — La médecine pratique peut et doit acquérir ce degré de certitude. — Part qui revient au Collège de France dans l’histoire de la médecine expérimentale. — La médecine et la physiologie. — La physiologie expérimentale. — Esprit et tendance de renseignement de la médecine au Collège de France.
Messieurs,
La médecine scientifique ne peut se constituer définitivement que par la physiologie, et le problème physiologique contient aujourd’hui le problème médical tout entier. C’est là une vérité essentielle, capitale, à laquelle j'attache la plus grande importance. Voilà longtemps déjà que je l’ai pressentie; l’expérience, la réflexion, le développement de la science, n’ont cessé de m’afFermir dans ma conviction. Il faut avant tout travailler à fonder la physiologie, sur laquelle la médecine se fonde ellemême. Cette proposition nous indique la route à suivre, elle trace un programme à nos efforts et les dirige tous vers le développement de la médecine expérimentale.
Je suis, vous le savez, loin de considérer la physiologie, avec certains médecins, comme une branche accessoire des éludes médicales, comme une sorte de complément des éludes anatomiques dont elle semble corriger l’aridité, comme un auxiliaire de la médecine, une annexe qu’on pourrait appeler son luxe. En réalité,