CL. BEEKARD
Sit - LA MÉDliClNIÎ ET LA PHYSIOLOGIE.
elle ne s’en distingue pas ; en tant que science de la vie, la physiologie fait corps avec la médecine même.
Quoique cette intimité de la science médicale avec la science physiologique soit reconnue par beaucoup de médecins éminents, elle n’a cependant pas frappé avec assez de force tous les esprits de notre temps. Bien des médecins continuent encore à chercher l’avancement de la médecine dans ce qu’ils appellent les voies traditionnelles. Mais la science vraie ne saurait se faire par tradition, elle avance par des métamorphoses et des progrès successifs. La médecine clinique ou la médecine d’observation est cultivée depuis des siècles; elle s’est développée, perfectionnée longtemps : aujourd’hui c’est une mine qui a donné sur beaucoup de points tout ce qu’elle contenait de richesses ; on n’y trouverait plus que des branches épuisées si la physiologie, en s’y grefîant, ne renouvelait leur fécondité. En un mot, si la médecine, à l’aide de l’observation clinique, nous fait connaître les formes diverses des phénomènes morbides, elle ne saurait nous les expliquer et nous en donner la raison ; l’expérimentation seule peut aller plus loin et achever le développement scientifique de la médecine en s’éclairant du flambeau de la physiologie elle-même. Conçoit-on, en effet, qu’il soit possible de comprendre le trouble ou l’étât morbide d’un phénomène vital quelconque si l’on n’en connaît préalablement le mécanisme, normal et régulier?
Il me semble qu’il suffit de nieltre ces propositions en lumière pour en voir éclater l’évidence. Je vais donc m efforcer, dans cette leçon, de préciser ma pensée sous
AU COLLÈGE DE PBÀNGÉ; ■ ' ' âS
toutes ses faces en lui donnant leà' dévMGppenaefiîts nécessaires pour en bien faire comprendre lé sens éj l’étendue. ' : ' : ;
D’abord, qu’entendons-nous par méUécinë seienti-^ fiqùel ' ' ’ '
Nous voulons désigner par là une médecine dans la-^ quelle la pratique se déduira avec certitude de la théorie. N’est-ce pas là d’ailleurs le caractère de toutes les sciences faites : savoir, c’est pouvoir. La connaissance dans les sciences expérimentales a pour sanction la puissance. Le physicien et le chimiste dirigent à leur gré tous les phénomènes naturels dont ils connaissent les conditions d’existence ; dans ces sciences la pratique sé déduit toujours rigoureusement de la théorie. , ^
La médecine est encore loin de ce degré de perfec-^ tïoni Trouverait-on aujourd’hui un seul médecin raisonnable et instruit osant dire qu’il prévoit d’une manière . certaine la marche et l’issue d’une maladie ou l’eôet d’un remède? La médecine pratique n’a encore pour guide qu’un empirisme de tradition. Sans doute, on a ainsi appris que, dans des cas donnés, certaines pratiques ou certains médicaments sont utiles ; mais au fond la médecine clinique tâtonne -et marche dans l’obscurité. ' ' ' ; : . ;
Néanmoins, si grande est la tendance de l’esprit hu« main à expliquer ce qu’il' observe, que les médecins cliniciens ne peuvent s’empêcher d’émettre, chacun à sa manière, des hypothèses, qu’ils décorent à tort du' nom de théorie, pour se rendre compte de ce qu’ils font et se dissimuler leur ignorance. Mais, à chaque instant
lie LA MÉnüGINE ET LA PHYSIOLOGIE.
l’expérience vient leur rappeler que la médecine n’est pas encore une science, car leur pratique médicale incertaine ne saurait se déduire sûrement d’une théorie .vraie et acceptée de tous.
Cependant la science médicale pourra acquérir la certitude de , toutes les autres sciences expérimentales; mais c’est à la condition que l’observation clinique remonte expérimentalement, par la physiologie, aux causes immédiates des phénomènes de la santé et de la maladie, aussi loin que peut être poussée la recherche des causes prochaines, et qu’elle donne, de l’action des agents normaux et anormaux (médicaments), une explication physiologique expérimentale d’où se déduiront rigoureusement toutes les applications médicales pratiques à l’hygiène et à la thérapeutique.
Tel est le but vers lequel tendent nos efforts. Mais pourrons-nous jamais l’atteindre? Parviendrons-nous jamais à voir la médecine constituée comme une science expérimentale exacte et sûre dans son action, ou ne serait-ce là qu’une illusion, une louable utopie?
Parmi les médecins, il en est encore qui soutiennent que la médecine n’est pas une science, mais un â!r/(art de guérir) ; voulant exprimer par là sans doute, que dans la médecine comme dans l’art, la personnalité joue un grand rôle, tandis que dans la science faite tout devient impersonnel et se réduit à une formule que tous peii" vent appliquer avec certitude. •— Je ne conteste pas que, dans la médecine à l’état d’empirisme, les qualités personnelles du médecin n’aient une grande influence! mais ce que je nie c’est la similitude de la médecine
Al) COLLÈGE DE FRANCE.
avec un art. En effet, qu’est-ce qu’ojn artiste ? un créateur. Il imagine, exécute et crée une œuvre d’art : une statue, un tableau, un poëme. Le médecin artiste ne crée rien, et ne laisse aucune œuvre d’art, à moins d’appliquer ce titre à la guérison du malade. Mais quand le malade meurt, est-ce également son œuvre? Et quand il guérit, peut- il distinguer sa part de celle de la nature ?
D’autres médecins admettent que la médecine est bien une science, mais seulement une demi-science, qui ne peut prétendre à la rigueur des sciences exactes. D’après Cabanis, la médecine ne sera jamais qu’une èdeme conjecturale. Trousseau professait que la médecine devait se borner à être un empirisme rationnel, et je connais des médecins praticiens, éminents et trèsréputés, qui sont du même avis. Ils croient que la re-; cherche de l’explication scientifique des phénomènes morbides ne peut conduire à rien pour la pratiqué.;, suivant eux, il suffit de constater que, dans une mala-., die donnée, tel remède déterminé est utile, et ils sbür;; tiennent qu’on y arrive par la seule observatioh des faits coordonnés à l’aide de la statistique. . ’ 1
Je n’ai pas besoin de dire que je ne partage aucüné de ces manières de voir. Elles s’expliquent par le sentiment de chacun sur l’état actuel de la médeèihe. Mes convictions sont depuis longtemps arrêtées, j’ai foi dans l’avenir de la médecine et je pense qu’à son jour et à son heure elle atteindra l’état scientifique, avec un déter- , minisme aussi rigoureux que celui des sciences de.s corps bruts : la vie n’apporte aucune restriction à cçs