‹ Leçons sur le diabète et la glycogénèse animaleChapitre 13 sur 156 · LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE · texte numérisé non relu

LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE

tout temps, eetteidée se retrouve en médecine. Depuis Hippocrate, depuis Galien, les opinions médicales oui toujours été en corrélation plus ou moins étroite avec les opinions physiologiques. Les découvertes des grands expérimentateurs, de Harvey, de de Graaf, d’Âselli, de Pecquet, etc., ont servi de fondement à des théories médicales plus ou moins célèbres.

Plus près de nous, Broussais a voulu exprimer la nécessité de relier les manifestations de l’état normal à celles de l’état morbide, en créant pour cela le nom de médecine physiologique. Mais il l’a compromis en l’appliquant à un système tout aussi hypothétique que ceux qui l’avaient précédé. Broussais prenait, en effet, un système de physiologie pour base d’un système de médecine. Or, nous n’admettons pas de système à priori, pas plus eu physiologie qu’en médecine; nous ne reconnaissons comme science que la physiologie expérimentale, et la médecine expérimentale fondée sur elle. L’une et l’autre s’établissent par l’observation et l’expérience; elles marchent lentement, sûrement, allant de faits en faits, ne prétendant pas illuminer la science entière d’un seul coup, mais l’éclairer successivement dans chacune de ses parties à mesure que les recherches s’étendent et que les faits se multiplient.

Ceci nous amène à revendiquer, pour la chaire de médecine du Collège de France, la part légitime qui lui revient dans l’histoire de la médecine expérimentale. Il y a un siècle environ, brillaient Haller, Spallanzani, Fontana. A cette époque, Portai cultivait ici la physiologie expérimentale ; il faisait des cours dans lesquels

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il cherchait à expliquer le mécanisme des maladies de Phomme par des expériences faites sur des animaux vivants (1). Mais celle tentative de Portai, comme celles de beaucoup d'autres médecins expérimentateurs qui l’avaient précédé, fut éphémère; le temps n’était pas encore venu et le terrain n’était pas encore convenable* ment préparé. C’est seulement un demi-siècle plus tard que Magendie fonda l’enseignement expérimental de la médecine dans sa chaire du Collège de France; il y existe encore et il s’y perpétue. Aujourd’hui, l’introduction de l’expérimentation en médecine est un fait définitivement accompli. A l’étranger comme en France, c’est partout la direction dominante. Les systèmes de médecine ont fait leur temps et il n’est plus à craindre qu’ils reviennent interrompre, comme cela est arrivé si souvent, l’essor de la méthode expérimentale appliquée à l’investigation des phénomènes de la vie. On peut donc dire que la médecine expérimentale est définitivement entrée dans sa voie; mais elle ne vient que d’y entrer.

Là comme ailleurs, le progrès n’a pas lieu sans lutte ; les opinions anciennes, quoique vaincues, ont parfois une agonie vivace, entretenue par les excès même des idées nouvelles. Pour le moment, la médecine est dans une période de transition. La médecine traditionnelle perd ses soutiens, tandis que la médecine expérimentale entraîne toute la jeunesse avec elle ; elle gagne chaque

(1) Voy. : Lettre de M. Collomb, étudiant eri médecine a l' Université de Pans, à M. Collomb, médecin à Lyon, sur un cours de physiologie expél'imentale, fait cette année 1771, au Collège de France par M. Portai. Nouvelle édition, revue et augmentée d’après d’autres cours de physiologie du citoyen Portai, par le citoyen N..., l’un de ses disciples.

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jour du terrain et se fondera, en dépit de ses détracteurs et malgré les excès de ses partisans trop ardents.

Certains médecins, hommes éminents d’ailleurs, mais nourris dans d’autres idées ou placés à un autre point de vue, ne veulent pas entendre parler de ce qu’ils appellent l’intrusion de la physiologie dans la médecine. Sans aller aussi loin que Rivière, de Montpellier, ~ qui déjà au siècle dernier proclamait l’inutilité médicale de la physiologie en disant que la découverte de la circulation n’avait jamais servi à la guérison des fièvres, et que c’était là tout au plus une curiosité zoologique, — ils pensent que la physiologie est un simple ornement de la pathologie et de la clinique, mais qu’au fond elle ne peut pas expliquer la maladie. Les médecins dont nous parlons ne reconnaissent de légitime que la clinique, avec Lempirisme traditionnel comme instrument. Ils ne croient pas à la médecine physiologique en principe; ils lui reprochent même de vouloir supprimer la clinique et de chercher à substituer le laboratoire à l’hêpital.

Ce reproche, qui m’a souvent été adressé comme à d’autres physiologistes, est, je dois l’avouer, bien étrange : supprimer la clinique ou diminuer son importance est une idée qui jamais n’a pu germer dans un esprit raisonnable. La clinique est l’observation du malade; la supprimer serait supprimer le malade dans les préoccupations du médecin; ce serait supprimer la médecine elle-même. Je suppose ici la connaissance du malade à tous ceux qui m’écoutent, et la clinique leur est dans tous les cas beaucoup plus familière que la: physiologie., La médecine expérimentale ne saurait.donc.

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rejeter la clinique; elle s’appuie sur elle, au contraire, puisque les faits cliniques sont les objets mêmes de ses explications et de ses investigations expérimentales. En un mot, dans ta médecine expérimentale la clinique conserve toute sa valeur, mais non pas une valeur exclusive.

Un autre genre de reproche que les détracteurs de la physiologie adressent à la médecine expérimentale, c’est son impuissance. « En quoi donc, disent-ils, la physiologie a-t-elle servi la médecine, où sont donc les remèdes qu’elle a trouvés? Quelle maladie est-elle parvenue à guérir? Toutes les conquêtes médicales utiles viennent de la clinique et de l’empirisme thérapeutique, etc. »

Au moment où les sciences pures se sont constituées, quand la chimie et la physique, sortant de l’empirisme, se sont fondées scientifiquement, si l’on avait contesté' leur utilité, si on leur avait demandé : « Qu’avez-vouS' fait? Où sont vos fruits? » leur embarras eût été grand. Et cependant ne devaient-elles pas rendre les plus grands services ? '

A ceux qui nous demandent ce qu’a produit la méde-cine expérimentale, nous sommes donc fondés à répondre qu’elle est née à peine, qu’elle se constitue. A ceux qui ne veulent rien comprendre en dehors de l’applieation pratique immédiate, nous rappellerons le mot de Franklin : A quoi sert un enfant qui vient de naître, si ce n’est à devenir un homme. Repousser systématiquement la médecine expérimentale, ce serait méconnaître l’évolution naturelle de l’esprit humain dans taules les sciences. Sans doute, nos mains sont vides-

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aujourd’hui, mais notre bouche peut être pleine de légitimes promesses pour l’avenir.

Mars n’exagérons rien : si nous signalons aujourd’hui la médecine expérimentale comme la seule voie du progrès scientifique à suivre, nous reconnaissons que dans la pratique elle ne peut pas encore remplacer l’einpirisme, qu’elle ne le détrônera que peu à peu. La médecine expérimentale se constituera lentement, ne s’éclairera que successivement, en résolvant d’abord les problèmes les plus simples, pour attaquer ensuite les plus complexes. Lors même que cette science nous aurait donné les théories les plus lumineuses pour expliquer certains points, elle ne serait pas achevée pour cela; elle sera toujours en voie de construction, comme le sont toutes les sciences expérimentales. Nous devons donc aller patiemment et lentement dans nos explications, comme le fait la nature elle-même dans son évolution.

Aussi je ne saurais approuver l’empressement de certains adeptes trop radicaux de la médecine expérimentale, qui ne rencontrent aucune difficulté, qui ne sont jamais pris au dépourvu pour expliquer physiologiquement les symptômes morbides ou les effets des médications les plus diverses. C’est là une tendance explicative louable, mais excessive, qui expose à bien des mécomptes et peut compromettre la science mê.ne qu’on croit servir.

Les actes morbides ayant un degré de complexité de plus que les actes normaux, il était indispensable que ceux-ci soient bien connus pourservir de base auxexpli-

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cations des premiers. Or, comraent ne pas reconnaître que la physiologie, malgré les progrès immenses qu’elle a réalisés depuis un quart de siècle, est encore bien imparfaite? Non-seulement beaucoup de phémonènes physiologiques sont encore à l’étude, mais une foule de fonctions normales nous sont absolument inconnues. Si certains groupes de maladies, comme les fièvres éruptives, paraissent aujourd’hui échapper aux explications physiologiques, c’est que les fonctions physiologiques correspondantes ne nous ont point encore été révélées. Mais les maladies n’étant que des troubles fonctionnels, il ne peut exister une seule maladie sans une fonction normale correspondante.

Le premier obstacle à l’avancement de la médecine expérimentale est donc l’état peu avancé de la physiologie expérimentale. Les médecins physiologistes, qui ii’ont pas fait de la physiologie l’objet spécial de leurs études, ne sont peut-être pas assez pénétrés de cette vérité, et c’est ainsi qu’il leur arrive souvent de fonder des explications pathologiques sur des données physiologiques encore insufiisantes ou contestables.

Ces considérations m’amènent naturellement à vous parler de l’état actuel de la physiologie expérioien taie et de la manière dont il faut la concevoir en tant que science servant de base à la pathologie et à la thérapeutique. Non-seulement la physiologie expérimentale n’est pas une science faite, mais son objet et ses limites ne sont pas même bien définis. Il y a peu de temps qu'on a la conception claire du problème physiologique tel fiu’il .doit être posé en biologie.

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Trois périodes se présentent dans l’évolution de la science physiologique. D’abord, on a cherché grossièrement à déterminer l’usage de chaque partie du corps, à l’aide de soustraction d'organes,.de mutilations diverses; on espérait même ainsi trouver où était le siège de la vie. On fait encore usage aujourd’hui de la même méthode d’investigation; mais on va plus loin. Haller, Bichat surtout, ayant montré que la cause des phénomènes de la vie réside dans les tissus eux-mêmes, on a cherché à localiser les propriétés vitales dans chacun de de ces tissus. On pouvait croire alors que le but était atteint. Mais, de nos jours, l’histologie nous a appris que ces tissus sont eux-mêmes constitués par des éléments organiques ayant leur vie propre, leur évolution distincte et leurs propriétés spéciales. Il faut donc poursuivre jusque dans l’élément du muscle, jusque dans la cellule glandulaire, jusque dans le tube nerveux, la manifestation élémentaire, irréductible, qui, en s’ajoutant à des manifestations congénères, produit l’effet total, contraction^ sécrétion, innervation, l’ensemble des phénomènes de la vie de l’individu.

Dès 1855, j’ai insisté sur cette nécessité de porterie problème physiologique, pathologique et thérapeutique dans les éléments mêmes de l’organisme (1) ; de même qu’en chimie, on remonte toujours aux propriétés des éléments pour expliquer les phénomènes des corps complexes. Quoique la physiologie des organes et des tissus laisse encore beaucoup à désirer, c’est cependant vers

(1) Cl. Bernard, Leçons sur les substances toxiques et médicamenteuses ^ 1855. Leçons de pathologie expérimentale, çoiMicc.^ en français en 1872..'

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la physiologie des éléments que doivent tendre tous nos efforts, parce que c’est là que se trouve la limite de nos connaissances et la solution réellement scientifique des problèmes delà vie.

La limite de nos connaissances est la même dans les phénomènes de la nature vivante que dans ceux de la nature inanimée. Elle est atteinte lorsque nous avons saisi l’élément simple, dont nous pouvons faire dériver les manifestations phénoménales et les modifier en agissant sur cet éléments même. J’ai déjà à diverses reprises développé ce sujet devant vous; pour prouver que la médecine et la physiologie, en remontant à la cause immédiate ou à la condition élémentaire des phénomènes, peuvent arriver à la rigueur et à l’exactitude des autres sciences expérimentales, j’ai rappelé souvent Texemple de la guérison aujourd’hui si rapide de la gale, qui est devenue un fait rigoureux et constant, et l’explication de l’asphyxie parle charbon, dont on peut maintenant ramener tous les phénomènes variés au fait élémentaire d’une combinaison définie de l’oxyde de carbone avec l’hémoglobine du sang, etc.

Il faut donc toujours descendre dans la physiologie élémentaire, dans la physiologie histologique. L’histo^ logie, c’est-à-dire l’étude des tissus et des éléments anatomiques, doit désormais servir de base aux études physiologiques. Les vivisections, l’histologie, aidées des sciences physico-chimiques, sont nécessaires à l’œuvre du physiologiste. C’est pour cela que les instituts physiologiques réunissent les trois ordres de recherches.

Ces instituts auraient dû depuis longtemps être fopdé^

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en France, dans la patrie de Lavoisier, Bichat et Magendie, les trois promoteurs principaux de la physiologie moderne. Cependant, l’étranger nous a précédés dans le développement et la culture de cette science expérimentale, dont nous avions eu l’initiative et que nous avons laissée si longtemps dans l’abandon (1 ). Depuis quelques années, le gouvernement a senti la nécessité d’intervenir et de relever l’enseignement supérieur des sciences. J’ai eu la satisfaction d’obtenir cetle année (2), de M. le ministre de l’Instruction publique, la création d’un laboratoire d’histologie normale et pathologique que je réclamais depuis longtemps pour la chaire de médecine du Collège de France. Un de mes collaborateurs, M. L. Ranvier, qui a acquis dans cette branché une expérience étendue et une réputation méritée par des travaux importants et un entier dévouement à la science, aide de ses conseils et de ses leçons un grand nombre de jeunes médecins qui viennent étudier dans ce laboratoire et s’initier aux principes de la médecine expérimentale ou scientifique. J’ai non-seulement l’espoir, mais la conviction qu’il sortira de là une pépinière de médecins faisant le plus grand honneur à l’enseignement de la chaire de médecine du Collège de France,

Cependant, il ne faut pas oublier que toutes ces sciences, considérées par rapport au concours qu’elles prê-

(1) Voyez mon rapport aii ministre de l’instruction publique sur la p/tÿ- Biologie générale. Imprimerie impériale, 1867, librairie Hachette, 1873.

(2) En 1873. — Depuis que cette leçon a été professée, une phaire

d’anatomie générale (1875) a été créée pour M. Ranvier, ou, pour mieux dire, on a rétabli la chaire supprimée à la mort de Portai, (Vov. tableau H, p. 15). ^

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tent à la médecine physiologique expérimentale, doivent être regardées chacune individuellement, non comme un but, mais comme un moyen d’arriver à la connaissance de l’être vivant. Le vrai et unique problème, c’est la vie et la connaissance de ses manifestations à l’état normal et à l’état pathologique. L’hislologie n’est au fond que l’anatomie portée dans les éléments de l’orga^ nisme; elle serait complètement stérile si elle n’était sans cesse fécondée et dirigée par l’observation et l’expérimentation sur le vivant. Depuis bien longtemps, j’ai insisté sur cette impuissance de l’anatomie cadavérique réduite à elle-même. Pour les organes au sujet desquels l’expérimentation physiologique ne nous a rien dit encore, comme la rate, le corps thyroïde, les capsules surrénales, etc., l’histologie reste tout à fait muette.

Eu d’autres termes, c’est toujours l’observation des phénomènes vitaux qui est la source première et féconde de nos connaissances, que ce soit une observation faite spontanément ou provoquée par les artifices de l’expérimentation. Les connaissances anatomiques et chimico-physiques interviennent ensuite pour localiser et expliquer les phénomènes, mais non pour les constater primitivement.

On voit qu’ici, au Collège de France, je considère l’hislologie, non comme une science isolée, mais comme un élément de progrès pour la médecine scientifique ou expérimentale. C’est seulement dans la physiologie expérimentale histologique que se trouve la solution du triple problème physiologique, pathologique et thérapeutique. C’est là qu’il faut placer à la fois la physiolo -

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