DIFFICULTÉS DE LA CHIMIE BIOLOGIQUE
offrira l’occasion la plus favorable de suivre l’alliance intime de la physiologie et de la pathologie. Nous verrons que la pathologie a été ici le point de départ des recherches et qu’elle est, en définitive, le point final où toute élude doit aboutir. Dans ce cas, comme je vous l’ai dit souvent, le problème pathologique se trouvera singulièrement éclairé par les connaissances physiologiques, et nous pouvons dire d’avance que si le phénomène pathologique offre encore des obscurités, c’est précisément parce que le problème physiologique n’est pas entièrement résolu.
Nous savons en effet, ainsi que je vous l’ai montré dans les leçons précédentes, que dans le diabète la présence caractéristique du sucre dans l’urine n’est qu’une conséquence de sa présence en excès dans le sang; la glycosurie est corrélative à la glycémie; or, la glycémie 'pathologique n’est qu’une exagération de la glycémie normale; si l’on ne peut dire que connaître l’une c’est connaître l’autre, on peut du moins affirmer que la connaissance de celle-ci est indispensable à l’explication de celle-là. Personne aujourd’hui ne songerait plus à faire du diabète une maladie des reins ou de rurine, parce que le sucre se montre dans ce liquide. Nous n’en ferons plus même une maladie du sang; car, pour les phénomènes normaux comme pour les phénomènes morbides, il nous faudra toujours remonter plus haut que le sang, qui, je vous le disais en commençant, n’est lui-même qu’un produit; il nous faudra remonter jusqu'à l’organe producteur, jusqu’à la source qui verse le sucre dans le sang.
Maintenant jetons un coup d’œil rapide sur l’histoire du sucre, comme produit commun aux organismes végétaux et animaux.
Le sucre est une substance très-répandue dans le règne végétal; c’est à ce règne que nous empruntons ce produit pour nos usages journaliers. Nous n’avons pas à insister ici sur ce fait; mais comme nous chercherons bientôt à préciser l’époque relativement très-récente où la présence du sucre a été soupçonnée, puis démontrée dans les organismes animaux, il ne sera peut-être pas sans intérêt de montrer combien le sucre végétal est plus anciennement connu.
On est généralement porté à croire que les anciens ne connaissaient et n’employaient comme matière sucrée que le miel, et qu’ils n’avaient pu se procurer le sucre cristallisable des plantes, ce que nous appelons le sucre de canne. On se borne à dire que la canne à sucre est originaire de l’Inde, d’où elle passa en Égypte et dans l’Europe méridionale, pour de là être transportée au nouveau mqnde et y être l’objet d’une culture et d’une exploitation relativement moderne. Le sucre a été connu des Arabes; les médecins arabes (1) parlent souvent du tabaschir ou tabaxir, suc épaissi d’une canne de bambou.
Mais les anciens eux-mêmes connaissaient parfaitement le sucre. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire Pline , qui , de même que Dioscoride , se sert du mot saccharon. Les Grecs employaient aussi le mot de piXt y.cùMij.uov {miel de roseau) ; c’est qu’en effet le miel rem-
(1) Voyez Sprengel, Histoire de la médecine, t. II ; et Ferd. Hœfer, Histoire de la chimie. Paris, 1842, t. I, p. 188, note 3.
histoire physiologique du sucre. 1^3 plissait dans l’antiquité l’usage actuel du sucre. Mais l’expression de âXç Ivdwïj {sel indien) , employée aussi pour désigner le saccharon, montre bien que les Grecs voulaient parler du sucre de canne originaire des Indes.
Voici ce que dit Pline : « L’Arabie produit du sucre » (saccharon) ; mais celui de l’Inde est plus renommé.
,» C’est une sorte de miel recueilli sur les roseaux [in a arundinibus collectum)^ blanc comme de la gomme et J) qui craque sous la dent. Les plus gros morceaux ne » sont que de la grosseur d’une aveline. On ne remploie » qu'en médecine (1). »
Quelques passages de Dioscoride (2), de Galien et de Paul d’Égine (3) confirment cette citation de Pline (/t) .
Au point de vue scientifique, la présence du sucre comme élément à peu près constant dans la constitution des végétaux a été de bonne heure un fait de connaissance presque vulgaire; la formation de toute pièce de cet hydrocarbure par l’organisme végétal est devenue un des phénomènes les plus simples et les plus précis de la chimie et de la physiologie végétale; mais, par cela même, cette notion a donné naissance à des théories absolues et exclusives lorsque des questions semblables se sont posées relativement au règne animal. De même que la présence du sucre dans les liquides Ou les tissus animaux n’a été que très- tardivement connue , de même l’idée que cette substance pouvait se former dans l’orga-
(1) Pline, XII, 8.
(2) Dioscoride, n, 104.
(3) Paul d’Egine, ii, 52.
(4) Voyez Perd, Hœfer, Histoire de la chimie. Paris, 1842, p. 187.
llih leçons sur le diabète.
uisnie animal ii’a pris que très-difficilement naissance, et quand elle a été émise, elle a rencontré toutes sortes d’objections qui ont eu leur source dans la théorie si fortement enracinée d’une dualité des phénomènes vitaux dans le règne animal et dans le règne végétal. On ne voulait voir, en effet, dans les végétaux que des phénomènes de formation, de réduction ; dans les animaux, que des phénomènes opposés : de destruction, d’tixydation, de combustion.
Un intérêt philosophique particulier s'attache donc à l’étude de cette évolution scientifique. En voyant les difficultés que les observateurs ont rencontrées dans l’insuffisance des moyens d’expérimentation, et les obstacles qu’ont apportés les idées régnantes, nous nous rendrons mieux compte de l’importance du progrès accompli. D’un autre côté, en analysant la valeur des. différents procédés mis en usage par chaque expérimentateur, nous pourrons critiquer les résultats obtenus, les juger, et élaguer de la science un grand nombre de faits et de doctrines encombrantes, qu’on ne peut sainement apprécier lorsque l’on ne prend connaissance que de leur énoncé dogmatique, sans remonter aux conditions expérimentales dans lesquelles elles ont pris naissance.
C’est à propos du diabète que le sucre a été pour U première fois soupçonné dans un liquide de l’organisme humain, dans l’urine. De là à soupçonner sa présence dans le sang il n’y avait qu’un pas; mais il a fallu deux siècles pour que ce pas fût accompli, et que le fait de la glycémie pathologique, puis de la glycémie normale fût définitivement établi. C’est alors seulement qu’on en est
venu à avoir des idées nettes sur l’origine du sucre pathologique, puis du sucre normal.
Les anciens paraissent n’avoir connu sous le nom de diabète que lès flux surabondants d’urine, sans distincruer les éléments divers qu’elle peut contenir en différentes proportions, et surtout sans distinguer la présence du sucre. C’est ce qui résulte de quelques passages d’Aristote (1), d’Hippocrate (5), de Galien (3) et d’Arétée(fi).
Willis (1674) est le premier qui ait attiré l’attention sur la qualité douce et sucrée des urines (5); mais il borne là son observation ; à peine tente-t-il une hypothèse fort vague pour expliquer l’altération de rurine par une altération du sang, ou plutôt par une perte, au niveau du rein, des éléments de nutrition récemment introduits dans le sang.
Ainsi, à partir de Willis, le diabète proprement dit est caractérisé par la présence du sucre dans l’urine.; Willis n’avait reconnu le sucre que par le caractère que nous appelons aujourd’hui organoleptique, par son goût
(1) Aristote, lib. III, De pari, ardmi.
(2) Hippocrate, lib. II, Aph., 14.
(3) Gfilien, lib. XXVI, De lacis mal. aflectis, cap. iii.
(4) Arétée, Dé sigtfîs et causis morhorum diutUrn. Lib. II, cap. ii, p. 51.
(5) Th. Willis, Pharmaceutice rationalis, sive Diatriba de aiedicameniorum opa'atiônibus in hum. corpore. Oxford, 1674. — Opéra omnia. AiriSterdami, 1682, t. II, p. 64.
« Quod autem plerique authores potum aut parum aut nihilum immuta- » tum reddi asserunt, a vero longissimedistat : quoniani urina in omnibus
(quos unquamme novisse contigit) tum a potuingesto, tum a quovis hu-
more in corpore nostro gigni solito plurimum différons, quasi mclle aut ’> saccharo imbuta, mire dalccscebat. »