CL. BERKARD
l/j6 LEÇONS SUR LE DIABÈTE.
sucré, mielleux. Pendant longtemps lesniédecios n’allèrent pas plus loin.
Après Willis, Cullen admet deux espèces de diabètes idiopathiques : le diabète mielleux et le diabète insipide.
Aujourd’hui la glycosurie, ou présence du sucre dans l’urine, est devenue le symptôme pathognomonique de cette affection. C’est un signe nef, précis, que nous savons trouver facilement; nous connaissons bientôt, en effet, les différents réactifs qui nous permettent de juger non-seulement de la présence, mais aussi de la quantité de sucre dans l’urine et dans le sang. Mais cette présence du sucre est, en outre, un symptôme dont nous devons chercher le sens et donner l’explication. Nous ne pouvons plus aujourd’hui nous contenter de classer nosologiquement le diabète : avec Sauvage, dans les flux; avec Pinel , dans les maladies litigieuses , du groupe qualifié à'incertœ sedis. Il nous faut remonter à la source du phénomène et savoir d’où dérive cette matière sucrée que l’on voit apparaître dans la sécrétion urinaire.
Nous avons vu que Willis se hasarda à peine à formuler une timide hypothèse pour expliquer l’altération de l’urine par une altération du sang, ou plutôt,. ainsi que nous l’avons dit, par une perte au niveau du rein des éléments de nutrition récemments introduits dans le sang (i). Cette hypothèse, accueillie favorablement par
(1) « Hune effectum ex eo quisquam oriri putaret, quod una cum san- » guinis sero per renes excurrente, tum liquor recens nutritius, solidarum »> partium liquamina amenderentur. » (Willis, Ph. rat, p. 171. Oxford, 1674.)
quelques anatomistes contemporains, devint bientôt un sujet de véritable dispute entre Bartholin et Riolan. Bartbolin, qui avait tant fait pour l’étude des vaisseaux lymphatiques, cherche à démontrer le passage de chyle dans le système urinaire « au moyen des glandes des vaisseaux qui se perdent aux environs du rein et dans les artères émulgentes (1). »
Cependant l’étude du diabète sucré ne fît aucun progrès pendant près d’un siècle; le fait indiqué par Willis était seulement resté généralement reconnu : ainsi Sauvage (2) , parmi les différentes formes de diabète qu’il'admet, distingue le diabète anglais (D. de Willis), caractérisé par le goût sucré des urines. Mais il y a loin de là, nous le répétons, à ce que demande aujourd’hui la science médicale, c’est-à-dire l’indication de l’organe intérieur qui est atteint et altéré. Déplus, il fallait obtenir une constatation directe, vraiment scientifîque, c’est-à-dire chimique, de la substance signalée dans l’urine et dans le sang.
Or, il faut arriver jusqu’à Dobson (Matthew) pour trouver, cent ans après Willis (1775), cette recherche réellement scientifîque du sucre contenu dans l’urine et dans le sang. Dobson non-seulement constate le goût sucré de l’urine, mais il en observe la fermentation spontanée^ de manière à obtenir un goût vineux ou alcoolique (3). Il cherche à avoir un résidu de matière
(1) Cité par Nicolas et 6ueude\iIIfr. Op. cit., p. 33.
(2) Sauvage, Nosologie méthodique. Lyon, 1772.
(3) Dobson (Matthew), Experiments and Observât, on the urine in a diabefes. {Med. Obs. by a Society of physicians in London, 1775, p. 298.) — Dobson remarque que l’urine a le goût sucré « had a sweetish smelt.
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sucrée. Bien plus, il a l’idée de chercher le sucre dans le sérum sanguin, et de subordonner déjà la glycosurie à la glycémie; mais il n’arrive pas, sous ce rapport, à des résultats bien concluants (1). Cependant les expériences de Dobson, généralement oubliées, quoique infructueuses, méritaient d’être rappelées.
C’est à Cawley (2) que l’on attribue ordinairement !e fait d’avoir observé la fermentation vineuse spontanée de l’urine sucrée des diabétiques (1778).
Rollo (1797) (3) n’ajoute que peu à l’élude du diabète et de Furine diabétique. Avec l’aide de Cruikshanks, il cherche à isoler le sucre de l’urine sous la forme d’un extrait sirupeux très-impur : « Un kilogramme et demi » del’urinedumalade fournirent, dit-il, àM. Cruikshanks » par l’évaporation un hectogramme d’extrait sucré qui » ressemblait à de la mélasse épaisse, ayant presque la
and was venj sweet to the tast ». — De plus, abandonnant l’urine en vase ouvert, il observe qu’il se produit des bulles de gaz, qu’il y a fermentation : « This intestine motion continued for several days, and produced a thin r> head on the surface of the urine, much ressembling that which is for- » med on the surface of fermenting liquors... A vinous smell was easüy » distinguished. »
(1) « Eight onces of blood takenfrom the arm of this patient... The cras- » samentum had a flight huff, etc... The sérum was opaque, and muchre- » sembled common cheese whey; it was sweetùh, but I thought not so » sweet as the urine. » (O/r. cit., p. 304.) — Et it dit fort bien plus loin: « From exp. U it furthèr appears, that this saccharine matter was not » formed in the secretory organ, but previously existed in the sérum of the » blood. » (Id., t6., p. -307.)
(2) Cité par Nicolas et Gueudeyille. Op. cit., p. 51. . .
(3) Rollo, Cases of Diabètes mellitus, to which are added a general vieiv of the disease, etc. London, 1797. — Traité du diabète sucré, des affections gastriques et des maladies qui en dépendent, par J. RoUo. Traduit de l’anglais parle citoyen Alyon. Paris, an VI (1799).
» consistance de la cire ; de sorte que si Ton eût évaporé » toute l’urine d’un jour, elle eût fourni l’étonnante » quantité de près d’un kilogramme. Cet extrait est » devenu humide à l’air, et approchait alors de la thé- » riaque pour la consistance et Todeur. Traité avec de » l’acide nitrique, il a donné de l’acide oxalique (1). » Mais si, comme on le voit, Rollo cherche à caractériser le sucre par quelques réactions chimiques, il n’observe que peu ou mal la fermentation, soit dans Turine, soit dans le sang, sur lequel il paraît avoir eu l’idée de faire la même recherche. « On exposa, dit-il, à là môme teni- » pérature et dans la même chambre le sang d’un ma- » lade et celui d’un homme sain. Au bout de deux jours, » le premier prit à sa surface une apparence caséeuse... » Il ne donna aucun signe de putréfaction, et était » encore dans cet état le seizième jour, tandis que le sang » de l’homme sain donna des signes de putréfaction le » quatrième jour, tels qu’on fut obligé de le jeter le » septième (2) . »
Quant à la question relative à la nature de la maladie, si Rollo ne met pas le rein en cause, il ne le disculpe pas entièrement, car il fait du diabète essentiellement une affection del’estomac, "dans laquelle les reins «sont affectés secondairement par sympathie et par un stimulus particulier». Il exprime assez nettement cette idée, reproduite par des auteurs récents, que le diabète est une perversion des fonctions digestives. « Le diabète sucré , » dit-il, est en principe une maladie de l’estomac prove-
(1) Rollo, Op. cil. y trad. fr., p. h.
(2) Rollo, ib., p. 5.
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« naot de quelques changements morbifiques dans les » puissances naturelles de la digestion et de l’assimila- » lion... » Il ajoute : « que la matière sucrée qu’on » trouve dans l’urine est formée dans l’estomac, et qu’elle ■» doit surtout sa formation aux substances végétales,
» comme le prouvent les effets immédiats produits par » l’abstinence des végétaux et l’usage de la diète animale » exclusive (1). » Il sera bon de comparer cet énoncé théorique de Rollo avec les théories de M. Bouchardat et de quelques auteurs modernes,, dont nous parlerons plus loin.
L’ouvrage de Nicolas et Gueudeville (2) (1803) marque à peine un progrès. Quoique les auteurs s’en défendent, ils se sont surtout inspirés de la monographie de Rollo. Ils rapportent que Franck (1791) (3) a obtenu la fermentation alcoolique en ajoutant de la levùre à l’urine diabétique. Ils ont eux-mêmes re[)roduit cette expérience (4) ; ils ont cherché à isoler le sucre de diabète, mais sans parvenir à l’obtenir chimiquement pur. Ils ont, comme quelques-uns de leurs prédécesseurs (Willis, Dobson) , pensé que . le sang pouvait être altéré ; mais c’est en vain qu’ils y ont cherché le sucre. Cet insuccès s’explique facilement eu égard aux procédés employés pour faire cette recherche (5).
(1) Rollo, Op. dt., trad, fr., p. 22 et 23.,
(2) G.-C. Nicolas et V . Gueudeville, Recherches et expériences médicales et chimiques sur le diabète sucré ou la phtisurie sucrée. Paris, 1803.
(3) Nicolas et Gueudeville, Op. cit., p. 51: « M. Franck (de Pavie), » ajoutant un peu de levain aux urines, en retira un alcool qu’il disait être » très-agréable. »
(ê) Nicolas de Gueudeville, Op. ciL, p. 62.
(5) Nicolas de Gueudeville, ibid., p. 67 et suiv.
ANCIENNES EXPÉRIENCES
En effet, ces deux auteurs opéraient ainsi : on laissait le sang se coaguler lentement à l’air libre; or nous verrons que, dans cette circonstance, une grande partie ou même la totalité du sucre peut se détruire; puis une nouvelle cause de destruction venait de ce que l’on soumettait le sang à une série de distillations dont on a peine à comprendre le but. — Quant à la recherche dans le liquide urinaire, Nicolas et Gueudeville évaporaient l’urine jusqu’à consistance d’extrait. Quatre onces d’extrait de cette urine sont placés dans un litre d’eau distillée; la solution est clarifiée avec un blanc d’œuf, puis là liqueur a été abandonnée à l’air libre : « Dans » l’espace de quinze jours, elle s’est solidifiée sous la » forme et la couleur de la cassonade demi-fine (i)= ^
Nous ne craindrons pas de vous donner ici tous les détails des procédés employés par les expérimentateurs dont nous passons les travaux en revue, car ce sont précisément ces détails qui nous permettront d’aborder ultérieurement l’étude critique, c’est-à-dire la partie vraiment philosophique de la recherche du sucre dans le sang. Pour juger les théories, il faut connaître les faits qui leur servent de bases, et, pour bien apprécier ces faits, qui en somme ne sont que les résultats immédiats d’expériences compliquées, il faut connaître ces expériences dans leurs circonstances essentielles. Quant à la théorie que ces auteurs sont amenés àdonner du diabète, après l’avoir indiquée d’une façon assez vague (2) , comme une consomption entretenue par une déviation
(1) Nicolas et Gueudeville, Op. cit., p. 14.
(2) Nicolas et Gueudeville, ibid.,p. 14.
svasmodique et continuelle des sucs nutritifs non animalisés sur ï organe urinaire, ils la développent plus loin et en font essentiellement une question de chimie animale. Ils ont cru observer queifurée est rare ou absente dans l’urine des diabétiques; le sucre, suivant eux, y remplacerait l’urée. Le diabète est à leurs yeux un défaut d’animalisation des sucs nutritifs; l’azote étant absent, le carbone, l’hydrogène et l’oxygène unis ensemble ne peuvent former que du sucre. C’est là ce que ces auteurs entendent par^ sucs nutritifs non animalisés.
« Le cit. Fourcroi, disent-ils (l),"qui a porté l’analyse » de cette substance ^uréè) au plus haut degré de per- » fection, nous a démontré qu’outre les trois gaz consti- » tuants du sucre, l’azote est nécessaire à la formation » de l’urée, qu’il domine même sur les autres principes.
» S’il ne se rencontre pas dans l’économie animale, il » ne peut donc y avoir d’urée; mais ses autres principes » peuvent cependant exister et s’unir ensemble : qu’en » résultera-t-il? Un composé ternaire de la nature du » végétal, tel que le sucre. »
Nous savons aujourd’hui ce que peut valoir une semblable théorie ; mais elle était le reflet exact des connaissances chimiques qui venaient de naître. Nos auteurs faisaient ici des hypothèses chimiques à propos de physiologie, et non de la chimie physiologique; je vous ai déjà dit que trop souvent, encore aujourd’hui, nous sommes portés à faire de même.
Cependant nous ne saurions dernander toujours la
(1) Nicolas et Gueudeville, Op.cit., p. 74.
ANCIENNES EXPÉRIENCES
même indulgence pour nos deux auteurs lorsque nous les voyons, pour appuyer leur théorie, avoir recours aux exemples, aux rapprochements les plus bizarres : «Dios- » coride et Arétée, disent-ils (1), prétendent que la » morsure du serpent depsas produit une espèce de dia- » bète... On emploie toujours l’ammoniaque à l’intérieur » contre les piqûres de la vipère. Serait-ce à l’azote » qu’il contient que ce médicament doit la confiance » qu’il a acquise? » Et plus loin : « L’ammoniaque » mérite la plus grande confiance dans le diabète ; il » répand, concurremment avec les aliments, les prin- » cipes nécessaires à l’animalisation, et d’uii composé » ternaire forme un composé quaternaire ; en un uiot, » le muqueux sucré disparaît et fait place à l’urée.»
Toutefois, nous voyons que les chimistes, en s’emparant de plus en plus de la question du sucre dans l’iirine, en établissent définitivement l’existence.
En 1806, les recherches de Thénard et de Dupuytren ne font que confirmer la présence du sucre dans l’urine, et constatent ce sucre par la fermentation alcoolique (2).
Jusqu’alors la présence du sucre dans le sang, ou plutôt l’altération du sang précédant l’altération de l’urine, n’avait été supposée et recherchée que d’une façon peu précise. C’était unehypothèse vague que des recher-
(1) Nicolas et Gueudeville, O/j. cit., p. 86 et 87.
(2) Tlienard et Dupuytren, Nouveau Journal de médecine^ août 1806. — “ L’urine gue nous avons examinée est presque entièrement composée d’une » matière peu sucrée ; néanmoins, cette matière jouit de toutes les proprié- » tés qui caractérisent le sucre, car elle est transformée en alcool et en » acide carbonique par le ferment; elle donne beaucoup d’acide carbôni- » que et elle ne donne point d’acide muqueux par l’acide nitrique. Elle » produit, quand on la calcine, beaucoup d’eau èt d’acide carbonique. »
ohes chimiques, faites à la légère, n’avaient résolue, ni par l’affirmative ni par la négative.
Apartir delSll, avec les recherches de Wollaston, cette question est reprise avec ardeur et donne lieu à de nombreuses controverses, les résultats étant complètement différents selon les divers observateurs.
En 1811, Wollaston nie la présence du sucre dans le sang des diabétiques (1); puis il reconnaît que le sérum de ce sang donne du sucre, mais seulement 1/30® de ce qu’en fournit l’urine, à quantité de liquide égale (2). H en conclut que les 29/30®‘ d’excédant qu’elle offre sont le résultat d’un travail exécuté par les reins.
Cette opinion est reproduite, enl823, par Rocheux (3); toutefois, Rocheux semble donner plus d’importance à la présence du sucre dans le sang. Cette opinion n’est pas adoptée par Ségalas qui, avec Vauquelin (4), entreprend un travail sur ce sujet et nie la qualité sucrée du sang admise par Rochoux sur l’autorité de Wollaston. Dans le cas de Vauquelin et Ségalas , il s’agit d’une femme diabétique. Le sucre a été extrait de l’urine par évaporation : « 175 grammes d’urine ont cristallisé en fl se boursouflant, en sorte que le sucre occupait au » moins sept à huit fois le volume du sirop. Il pesait
(1) Wollaston, On the ûon existence of sugar in the blood of persans laboring unter diabètes. {Phüosoph. Mag., vol. XXXVII, p. 79.)
(2) Voyez Annales de chimie, octobre 1872, et William Henry, Expertments on the urine decharged in Diabètes mellüus. {Medico-chinùrg. Transact., 1817, vol. Il, p. 119.)
(3) Rochoux, article Dubètk du Dictionnaire de médecine.
(4) Vauquelin et Ségalas. Vote sur le diabète sucré. [Journ. de chimie médic., 1825, vol. I, p, 1.)
ANCIENNES EXPÉRIENCES
» -25 grammes après dessiccation : il entrait donc pour » 1/7® dans rurine; il a para de même nature que le
sucre de raisin.» Chez la môme malade le sucre a été recherché dans le sang vingt-quatre heures après la saignée (l). Qn a fait du sang un extrait alcoolique qu’on a évaporé à siccité : dans le résidu, on n’a pas constaté de saveur sucrée.
Soubei.ran (1826) arrive aux mêmes résultats (2). Ces résultats négatifs comme ceux de Vauquelin et Ségalas s’expliquent à la fois par l’imperfection du procédé chimique de recherche et par le temps qui s’est, écoulé depuis l’extraction du sang jusqu’au moment de son analyse.
Par contre, un chimiste italien, Amhrosiani, arriva à un résultat positif, et nous citerons le résumé complet de ses recherches ; car s’il montre que le succès de son analyse fut dû à la plus grande précision de ses opérations , il nous apprend aussi qu’il s’y est introduit une cause d'erreur nouvelle qui en a invalidé complètement le résultat (1836) (3).
Amhrosiani opéra sur le sang immédiatement après
(1) Vauquelin et Ségalas, Op. cit., p. 3.
(2) Soubeiran, Journ. de pharmacie. Paris, 1826, t. XII, p. 320 {Recherches analytiques sur le sang d’un diabétique, par MM. Henry fils et Soubeiran). Les deux chimistes opèrent sur 780 grammes de sang qu’ils c.bandonnent pendantr un certain temps à lui-même, pour laisser lentement se faire la coagulation. Dans l’extrait de ce sang, « ni la saveur ni. la fermentation n’ont pu, disent-ils, leur faire découvrir la moindre trace de principe sucré. »
(3) Ambrosiani, Annal, universali di medie, Milano, 1835. Résumé in Journal de chimie médicale, 1836, p. 130, sous le titre : « De l’existence du sucre dans les urines et dans le sang des diabétiques. y>
sa sortie du vaisseau. « îl étendit ce sang d’une certaine » quantité d’eau, fît bouillir légèrement le tout et sépara » au moyen du filtre, les parties coagulées. Afin de dé- » pouiller ce liquide coloré en rouge de ses diverses » substances azotées, il le traita par le sous-acétate de » plomb qui produisit un précipité dense d’un blanc » sale. On fit passer dans ce mélange un courant d’acide » hydrosulfurique, dans le but de précipiter l’excès de » plomb : il eu résulta une masse pultacée, noirâtre, » qui, étendue d’eau distillée, laissa passer sur le filtre » un liquide brun qu’on fit ensuite bouillir dans une » solution aqueuse de blanc d’œuf battu. L’albumine,
» en se coagulant, divisa le liquide en deux parties :
» l’une floconneuse, brune, insoluble; l’autre liquide » et. décolorée. Celle-ci, lentement évaporée, finit par » se convertir en un sirop analogue à celui qu’on avait » retiré de l’urine même du malade. Ce sirop, laissé » en repos durant quelques semaines, laissa déposer » de petits cristaux incolores, de forme prismatique, ') à base rhomboïdale, se présentant, en un mot, avec » tous les caractères de cristaux de sucre. Le sirop » non cristallisé ayant été exposé à une température de « 25 degrés R., avec un peu de levure de bière, il s’y » développa un véritable mouvement de fermentation » vineuse. »
Dans un second cas, Ambrosiani fit encore l’analyse du sang d’une femme morte du diabète sucré. Cette analyse {faite sans que les conditions en soient indiquées) ne lui donna aucune trace de sucre. Ce chimiste se demande , dans son mémoire , à quoi peut tenir cette
ANCIENNES EXPÉRIENCES. 157
différence des résultats et il renonce, pour le moment, à en trouver une raison suffisante.
Quant à la première analyse, nous doutons des cristaux de sucre, et nous pouvons dire que l’introduction du blanc d’œuf, qui lui-rnéme contient du sucre, en rend les résultats tout à fait sans valeur.
Ici se placent naturellement les recherches de Mac- Gregor, calquées à peu près exactement sur celles d’Ambrosiani, mais arrivant cependant à des résultats plus précis (1). Mac-Gregor est pénétré de cette idée que c’est dans les organes digestifs, et. non dans les reins, que se forme la matière sucrée du diabétique, et il entreprend à ce sujet quelques expériences curieuses.
«Un individu est nourri exclusivement avec de la » viande et de l’eau pendant trois jours; au bout de ce » temps, le liquide, vomi trois heures après un repas, » ne fournissait pas la moindre trace de sucre. La même » expérience, faite sur un diabétique, produisit un ré- » sultat tout à fait différent, bien que le malade eût été » pendant trois jours nourri avec du roast-beaf et de » l’eau seulement. Les liquides obtenus au moyen d’un » émétique administré quatre heures après le repas fer- » mentèrent vivement,, mais pas aussi longtemps que » dans les autres cas (ceux où le malade avait eu un ré- » gime végétal). »
(1) Mac-Gregor, An experimental inquiry Mo the comparative state of area in healthy and diseased urine, and the seat of the formation of sugar m Diabètes mellitus. {London Medical Gazette, 1837, vol. XX, p. 221 et 268.)
Analyse très-complète iu JourMo/ de chimie médicale. Paris, 1810, t. VI, 2' série, p. 17.
Le fait le plus important des études de Mac-Gregor c’est qu’il a soigneusement recherché le sucre dans !« sang des diabétiques, en suivant exacdement les procédés d’Ambrosiani, et qu’il l’a trouvé dans un grand nombre de cas. Il ajoute qu’il l’a également trouvé (des traces) dans le sang d’individus sains nourris de végétaux, mais il ne donne aucune indication précise à cet égard (1).
On le voit, si Mac-Gregor trouva du sucre dans le sang, il regarde la présence de ce sucre comme en relation directe avec la nature de l’alimentation.
C’est une théorie très-analogue qui allait bientôt être développée, en France, par M. Bouchardat; elle était d’ailleurs préparée par les travaux de Tiedmann et Gmelin (2). Ces deux auteurs avaient constaté du sucre dans l’intestin et dans le chyle d’animaux nourris avec des féculents. Dès lors, on fut tenté d’attribuer l’apparition du sucre à cette phase de l’évolution digestive des matières amylacées.
M. Bouchardat a particulièrement insisté sur cette théorie. Dans un travail publié dès 1839, M. Bouchardat se livre à la recherche du sucre dans le sang des diabétiques (3). Dans une première recherche, chez un ma-
(1) « I hâve been able to detect a trace of sugar oven in the blood of » healthy individuals, wben feed upon vegetable diel. » Il est probable que, dans ce cas, il a mis également en usage les procédés de recherches d’Anibrosiani. (Mac-Gregor, Op. cit. Lond. Med. Gaz., 1837, vol. XX, p. 270.)
(2) Tiedemann et Gmelin, Reche7‘ches expérimentales sur la digestion,
traduct. franç.de Jourdan. Paris, 1827. Voyez aussi BecAerc/iesswr /a route que prennent diverses substances pour passer de l'estomac et du canal intestinal dans le par E. Tiedemann et Gmelin, trad. de l’allemand par S. Heller. Paris, 1821. '
(3) Bouchardat, Revue médicale, 1839, p. 321.
glycémie : ORIGINE ALIMENTAIRE. 159
lade saigné à neuf heures du matin, et qui n’avait pas mangé depuis la veille (cinq heures du soir), M. Bouchardat n’a pu découvrir la moindre trace de sucre (1). Dans un second cas, chez un malade saigné deux heures après un déjeuner léger, il a (‘2) obtenu des signes non équivoques de la présence du sucre dans le sang.
En résumé, on le voit, si quelques médecins considéraient le sucre de Turine comme un produit pathologique du rein, presque tous les auteurs s’accordaient à attribuer au sucre du sang une origine alimentaire. La glycémie, soit normale, soit diabétique, était toujours rapportée à l’alimentation. Simon lui-même, qui donne trois analyses du sang de diabétiques, ne le constate nettement que dans ses rapports avec l’alirneutation. Dans une première analyse sur le sang d’un diabétique de cinquante ans, saigné après un repas copieux, il trouve facilement 2,5 de sucre pour 1000 de sang. Deux autres analyses sont pratiquées, l’une sur une femme do vingt ans, l’autre sur un homme de trente, toutes deux avant le repas ; il ne trouve que des traces inappréciables de sucre (3). Enfin, Magendie avait constaté la présence du sucre dans le sang des animaux à l’état [ihysiologique, mais toujours en rapport avec la digestion des matières féculentes; ou, pour mieux dire, il n’avait cherché le sucre (ians le sang qu’après la digestion, ne
(1) Bouchardat, 0^.. «L, 1839, p. 334.
(2) A cet effet M. Bouchardat évapore le sang au baiu-marie, traite le résidu solide par l’alcool, évapore les colatures alcooliques, reprend par l’eau et fait fermenter, (üp. cit., 1839.)
(3) Simon (Franz), Physialogische und pathologisehe Anthropochemie^ Berlin, 1842. Trad. anglaise, Philadelphia, 1846, p. 267-68.
pensant nullement à le chercher dans l’intervalle des repas ou à jeùn. D’ailleurs Magendie entreprit surtout ses expériences pour réfuter l’opinion récemment émise (1), que la glycose, produite dans l’intestin par la transformation de l’amidon (2), était transformée en acide lactique en traversant la paroi intestinale, de sorte qu’après l’absorption on ne trouvait de glycose ni dans l’intestin, ni dans le sang. Magendie s’attacha à rechercher ce qu’il y avait de vrai dans cette opinion, et il la réfuta victorieusement par des expériences très-démonstratives (3). Il montra que le sang contient du sucre après la digestion des féculents; mais ih borna là ses recherches. Du reste, la non-transformation en acide lactique de l’amidon digéré et absorbé fut ultérieurement démontrée d’une manière surabondante par les recherches de Becker (4).
Le point où nous sommes arrivés dans l’étude historique, c’est-à-dire le fait de la présence du sucre dans le sang après la digestion des matières sucrées et féculentes, termine une seconde période nettement caractérisée. D’abord ou avait considéré la présence du sucre dans le liquide en circulation comme un fait pathologique, maintenant on admet que c’est un fait physiologique, mais accidentel, et toujours en rapport avec
(1) Lehmann, Physiol. Chemie, t. III, p. 341,344,
(2) Fr. Tiedemann et S. Gmelin, ojj. C2Ï. Trad. franç., 1827, t. 1", p. 205.
(3) Magendie, Comptes rendus Acad, des sc., 1846, t. XXIII, p. 187 (27 juillet).
(4) Becker, Zeitschrift fur Zoologie-, etc., de Siebold et Kôlliker (décembre 1853).
histoire critique de la glycémie. j61 l’alimentatiou. Dans la prochaine leçon, nous aborderons l’étude critique d’une nouvelle période à laquelle j’ai déjà fait allusion (1) et dans laquelle la démonstration de la présence constante du sucre dans le sang est liée à la découverte de son origine permanente dans l’organisme animal.
(1) Voy, p. 89.