CL. BERNARB
SIXIÈME LEÇON
Sommaire : Histoire critique de la glycémie depuis 1847 jusqu’à nos jours. — Influence des idées régnantes. — Prétendue dualité des phénomènes chimiques chez les végétaux et les animaux. — Les animaux peuvent-ils former des principes immédiats? Peuvent-ils former du sucre? Nouvelles expériences (lactose dans le lait de chienne). — Origine alimentaire du sucre. — Découverte de la fonction glycogénique du foie. — Travaux confirmatifs. — Objections et interprétations diverses. — Importance de l’examen critique des circons{Rnces expérimentales et des procédés opératoires.
Messieurs ,
C’est en 1847 que nous commençâmes la série des recherches qui devaient prouver que le sucre existe normalement dans le sang, en dehors des phénomènes de la digestion, et indépendamment de la nature de l’alimentation. Je montrai, en un mot, que le sucre est un produit de l’organisme, le résultat d’une fonction spéciale du foie, dont le tissu est imprégné de sucre à l’état permanent. Ces faits amenèrent nécessairement des modifications dans les idées régnantes sur le diabète.
M. Bouchardat (1), tout en modifiant successivement,
(1) Bouchardat, Revue méd., loc. cit. — Monographie du diabète sucré ou glycosurie {Annuaire de thérapeutique, 1841). — Id., 1842. — Supplément, 1846. — Id., 1848. — Nouvelles recherches sur la glycosurie {Bulletin de l’Acad. de méd., 26 mars 1850, t. XV, page 538).— Um diabète sucré ou glycosurie {Mém. de l’Acad. de méd. ,1851, t. XVI). —Diabète sucré ou glycosurie. Histoire critique des travaux récents {Annuaire thérapeutique, 1852, page 253).
histoire critique de la. glycogénie. 163 selon les faits, ses opinions, dans les divers mémoires qu’il a publiés depuis au sujet du diabète, a toujours donné néanmoins une grande importance à l’alimentatioD, sinon comme source exclusive, du moins comme source principale du sucre du sang. En 1846, il considère le diabète uniquement comme un trouble digestif, comme une modification de la digestion des féculents; pour lui, la digestion des féculents chez Thomme sain et chez le diabétique diffère en ce que, chez l’homme sain, la transformation des féculents est lente et se fait dans l’intestin, tandis que chez le diabétique elle est rapide et se fait dans l’estomac. Aujourd’hui M. Bouchardat (1) n’applique plus cette théorie qu’aux glycosuries qu’il appelle facilement curables par l’abstinence des féculents; il admet, il est vrai, une glycosurie ou une glycémie résultant d’une production exagérée de sucre dans le foie; mais il croit aussi à une glycosurie résultant de la destruction incomplète du sucre dans le sang.
Ceci nous amène à indiquer la théorie de M. Mialhe, qui présente une parenté très-caractéristique avec les précédentes. Nous avons vu la théorie de la glycémie alimentaire accidentelle naître des travaux de Tiedemann et Gmelin sur la digestion des féculents dans l’intestin. Pour M. Mialhe, l’arrêt dans l’évolution des matières féculentes ou sucrées a lieu seulement dans le ^ang ; chez l’homme sain la glycose, arrivée dans le liquide sanguin, se décompose en présence des alcalis
(1) Bouchardal, Étiologie de la glycosurie {Revue des cours scientifiques, 1869-70, page 74.)
contenus normalement dans ce liquide, mais chez le diabétique elle trouve tm sang dépourvu d'alcalinité elle reste intacte, devient un corps étranger inutilisable qui est expulsé par les urines (1). Cette théorie, qui était une vue à priori déduite de la chimie, n’a pu se soutenir longtemps devant les recherches expérimentales. D’une part nous avions démontré que jamais le sang ne peut présenter une réaction acide ; que cette réaction est incompatible avec la persistance delà vie (■>). D’autre part, de nombreuses analyses, entre autres celles de Lehmann et de Bouchardat, etc., ont montré que le sang des diabétiques est aussi alcalin qu’à l’état normal. Enfin tes expériences de Lecomte et dePoggiale ont fait yoir que l’alcalinité, même exagérée du sang, ne hâte en rien la destruction du sucre dans le sang, et ne contribue nullement à diminuer la glycosurie artificiellement produite chez un animal (3). Nous devons, du reste, ajouter que M. Mialhe a lui-même
(1) Mialhe, Comptes rendus de l’ Académie des sciences, 18i4-45. — Bulletin de l’Académie de médecine, septembre 1847. (Ici, M. Mialhe donne une observation qui a été comme la base principale de sa théorie : il s’agit d’un Italien devenu glycosurique à la suite d’un abus de boissons acidulées pendant les grandes chaleurs de l’été. Cet homme prit alors, dans les vingtquatre heures, 20 grammes de bicarbonate de soude et deux bouteilles d’eau de Vichy, et le sucre disparut des urines.) — Chimie appliquée à la physiologie. Paris, 1856.
(2) Claude Bernard, Leçons sur les liquides de l’organisme. PariSj 1859, t. l'*', 2® leçon, pages 28 et suivantes.
(3) Poggiale, Gazette médicale, «Dans les nombreuses expériences
que nous avous exécutées sur des lapins, des chiens, nous avons toujours vu qu’en augmentant l’alcalinité du sang, le sucre ne diminue pas, et que la quantité de ce principe peut s’élever à 7 pour 100 dans les urines alcalines, quand on nourrit les animaux avec des aliments féculents ou sucrés, additionnés de bicarbonate de soude. »
histoire critique de la glycogénie. 165 abandonné sa théorie primitive, pour la remplacer par une conception moins en désaccord avec les faits expérimentaux, mais d’un caractère vague, qui rend difficile d’en apprécier ici la juste valeur (1).
En me fondant sur ces expériences, j’avais admis, disais-je en commençant, que non-seulement le sucre est un des éléments constants du sang^ mais quil est ausslune production de ï organisme animal (2).
Or, ce fait d’une production de sucre par l’organisme animal était en contradiction avec les théories de chimie physiologique qui avaient cours à cette époque. Aussi ma proposition souleva-t-elle de nombreuses controverses. Malgré la netteté des expériences produites à l’appui de la nouvelle fonction du foie (3), malgré le^ travaux confirmatifs d’un grand nombre de chimistes et de physiologistes, les partisans systématiques de la théorie régnante se refusèrent à reconnaître aux animaux la faculté de former des substances dont ils accordaient le monopole aux organismes végétaux. Nous
(1) Mialhe, Nouvelle théorie du diabète sv^ré {Union médale, 3 mai 1866).
. .Aujourd’hui nous pensons que la cause première de la glycosurie ne
réside pas tout entière dans une composition anomale du sang, mais bien dans une affection essentielle nerveuse. Le diabète est une névropathie affectant tous les nerfs qui président aux sécrétions. »
(2) Claude Bernard, Archives générales de médecine, 1849. — Nouvelle fonction du foie considéré comme organe producteur de matière sucrée chez r homme et les animaux. Paris, 1853.
(3) . Lehmann, Lehrbuch der physiologischen Chemie. Leipzig, 1852. — 16., Einige vergleichende Analysen des Blutes der Pfortader und der lebervenen {Verhand. der kônigh. Sach-Gessellsch. der Wissenschaften
Leipzig, 1850). — Académie des sciences, 12 mars 1855. — Leconte, Recherches sur la fonction glycogénique du foie {Académie des sciences, 46 avril 1855).
allons indiquer rapidement la doctrine qui donna naissance à ces objections, et ces objections elles-mêmes. Nous examinerons ensuite la manière dont se produisirent ces objections, comme une , troisième phase de l’histoire de la présence du sucre dans le sang.
La doctrine chimique d’après laquelle on contredisait la formation du sucre dans l’organisme animal peut remonter à Lavoisier : elle consiste à admettre une opposition complète entre les phénomènes chimiques qui s’accomplissent dans les végétaux et ceux qui se passent dans les animaux : les premiers donnant lieu essentiellement à des actes de formation, de réduction-, les seconds à des actes àé oxydation, de combustion. Dans une note qui constitue le programme d’un prix à décerner par l’Académie des sciences, Lavoisier indique clairement aux investigateurs les recherches à faire pour « déterminer le rôle qui appartient à chacun des deux règnes organiques dans l’équilibre des forces de la vie (1) » . On sait quelle fortune a eue depuis celte idée, qui ne devint attaquable que parce qu’elle fut trop exclusive, et qu’elle ne distingua pas les phénomènes cosmiques des phénomènes physiologiques. D’après cette théorie on admettait que ni la graisse, ni le sucre, ni aucun des principes immédiats, ne pouvaient être forméspar les animaux ; ces derniers trouvaient ces matières dans leurs aliments empruntés plus ou moins directe^ ment aux végétaux.
En 18/io, cette théorie, surtout relativement à la
(1) yoyez Société chimique de Paris, Leçons de chimie professées en 1860. Paris, 1861, page 289.
DE LA LACTOSOGÉNIE.
graisse, fut particulièrement développée par MM. Boussingault, Dumas et Payen (1) ; les recherches de ces chimistes éminents les amenèrent à cette conclusion, que les matières grasses ne se forment que dans les -plantes et quelles passent toutes formées dans les animaux. Toutefois je me souviens qu’à cette époque, malgré Tautorité des noms illustres qui soutenaient cette théorie, Magendie et d’autres savants ne pouvaient comprendre que tout le beurre que fournit le lait d’une vache pût être retiré de l’herbe qu’elle broutait.
La même opinion était soutenue pour le sucre du lait, mais les expériences n’avaient pas tranché la question. M. Dumas, ayant entrepris en 1845 des recherches (2) sur la composition du lait des carnivores, avait admis que ce lait ne contient du sucre qu’à la condition que l’alimentation en ait fourni à l’économie. Une chienne nourrie exclusivement de viande donna cependant du lait où le sucre était loin de manquer (3). « Mais, dit M. Dumas, cette expérience est à recommencer, par; suite de la découverte d’une circonstance bizarre qui a paru de nature à jeter des doutes sur les conclusions qu’on aurait tirées des résultats obtenus : les excréments de cette chienne contenaient du foin; elle avait rongé sa litière. » Il faut ajouter que si M. Dumas a été coii*diiit à nier ou à douter, dans ce cas et dans d’autres, de la présence du sucre dans le lait des chiennes nourries à
(1) Dumas et Payen, Comptes rendus de V Acad, des sciences, t. XVI P. 345 (13 février 1843) et même volume, p. 560, 566 et 673.
(2) Constitution du lait des carnioores. Notes de M. Dumas, Comptes rendus de l’Acad. des sciences, 29 sept. 1845, t. XX, p. 707.
la viande, on peut expliquer ce résultat par ce fait, que M. Dumas suivait un procédé d’extraction du sucre en nature, condition peu favorable pour constater la présence de petites quantités de cette substance. Voici, en effet, comment M. Dumas décrit son procédé de recherches :
« On coagule (1) le lait bouillant avec quelques gouttes d’acide acétique. On filtre la liqueur bouillante, le caséum et les globules butyreux restent sur le filtre. La liqueur filtrée est évaporée, dans le vide sec, à l’état d’extrait presque gommeux ; bientôt, s’il y a du sucre de lait, il s’y développe des cristaux dont la quantité va successivement en augmentant; au bout de quelques jours tout se prend en masse. — On traite cette masse par l’alcool ordinaire bouillant en quantité strictement suffisante pour obtenir une liqueur saturée à chaud; on traite ensuite cette masse par l’eau froide pour lui enlever les sels solubles. Le résidu, repris par l’eau bouillante, fournit une liqueur qui, évaporée jusqu’à consistance gommeuse, laisse, au bout de vingt -quatre heures, une cristallisation abondante d’une matière possédant les caractères du sucre de lait pur (2). »
Rappelons que si le sucre de lait fermente difficilement, il réduit les sels de cuivre dissous dans la potasse, comme la gyclose. On a ainsi un procédé très-sensible pour déceler le sucre dans de faibles quantités de lait. Dans des expériences anciennes et dans d’autres faites
(1) Comptes rendus de V Académie des sciences, t. XXI, p. 714.
(2) Voyez encore Dumas, Chimie physiologique et médicale. Paris, 1846 , p. 638.
DE LA LACTOSOGÉNIE. 169
récemnieiit au Muséum, J’ai recherché la lactose dans le lait de chienne, et je puis dire que jamais ce produit ne manque chez les chiennes à jeun ou nourries exclusivement avec de la viande. La lactose est donc comme laglycose un produit de l’organisme animal.
Voici les expériences que nous avons faites récemment au Muséum d’histoire naturelle :
1“ expérience. — Une chienne A, depuis son séjour au laboratoire, depuis trois semaines environ, -reçoit comme nourriture exclusivement de la viande et de l’eau; elle amis has le 8 mai; elle nourrit trois petits. Huit jours après, le 26 mai 187Ü, on trait l’animal, et une heure après son extraction on analyse le lait au point de vue de sa teneur en sucre de lait.
On trouve. . . . 17S'‘,50 pour 1000.
Une portion de ce même lait est abandonnée à ellemême par un temps chaud, pendant quatre jours, jusqu’au samedi 30 mai :
Ou ne trouve plus en sucre que 9ï',90 pour 1000.
On voit que la lactose se détruit spontanément dans le lait comme la glycose dans le sang ; la lactose doit se détruire moins rapidement sans doute.
2® expérience. — Une chienne B, de moyenne taille, qui a mis bas le 22 mai 1874, depuis son séjour au laboratoire (quinze à vingt jours), reçoit comme ration exclusivement de la viande et de beau. Elle nourrit trois petits.
Le jeudi 18 juin, on enlève ses petits le malin, afin
de laisser s’accumuler le lait dans les mamelles; le soir
on extrait le lait, et l’on constate :
Sucre de lait . 123‘'j50 pour 1000.
On change le régime alimentaire de l’animal, et oq lui donne à manger une soupe au lait de vache dans laquelle on a mis du pain et ajouté du sucre de canne. Après quatre jours de ce régime, le lunch 22 juin, on analyse le lait et l’on trouve :
Sucre . 25 grammes pour 1000.
Le lendemain mardi, 23 juin, continuation du même régime; on analyse le lait et l’on trouve:
Sucre . 243'', 15 pour 1000.
Le *23 juin, on remet la chienne à son régime primitif de viande et d’eau. Deux jours après, lejeucli 25 juin, analyse du lait; on trouve:
Sucre . . . 143'-, 20 pour 1000.
On continue le régime à l’eau et à la viande. Le vendredi 26 juin, on analyse de nouveau le lait; on trouve:
Sucre., . . . 13 grammes pour 1000.
Le samedi 27 juin, on remet la chienne au régime de la soupe au lait sucré. Le lundi 29 juin, on analyse le lait et l’on trouve:
Sucre . 20 grammes pour 1000.
Même régime sucré continué. Le mardi 30 juin, l’a-,
nalyse donne :
Sucre.
20 grammes pour 1000.