‹ Leçons sur le diabète et la glycogénèse animaleChapitre 55 sur 156 · CL. BEKNABD · texte numérisé non relu

CL. BEKNABD

j7S LEÇONS SUR LE DIABÈTE.

tion du sucre dans le foie (1). Le rapport de M. Dumas abordant directement le nœud de la question, le fait de la présence du sucre dans la veine porte des animaux nourris de viande, détruisit, comme l’avait fait Lehmann, les objections erronées que nous avons précédemment rapportées et constata l’absence de sucre dans le sang venant de l’intestin chez un animal nourri à la viande ('2). Les expériences de M. Leçon te, confirmatives de notre théorie, portaient sur des analyses du sang de la veine porte et des veines hépatiques (3) : de même que d^autres nombreuses recherches de Lehmann.

On peut citer encore à ce sujet les expériences confirmatives de G. Harley. Ces recherches sont faites selon une méthode qui élimine toutes les causes d’erreur : pour doser le sucre dans le sang, ce liquide est reçu dans de l’eau bouillante, avec addition d’acide acétique. — L’auteur arrive aux conclusions suivantes :

Le sucre est un élément constituant normal du sang.

Le sang de la, veine porte contient du sucre dans l’alimentation mixte.

(1) Pogsiale, Origine du sucre dans l’économie animale, mémoire présente à l’Académie de médecine, le 17 avril 1855.

(2) Rapport de M. Dumas à V Académie des sciences, à V occasion des communications faites par MM. Figuier, Lecomte et Poggiâle {Comptes rendus, 48 juin 1855, t. XL, p. 1282). « Reste à savoir, ditM. Dumas, si le sang de la veine porte contient du sucre chez les animaux nourris dè viande. A cet égard, les expériences de votre commission lui ont paru décisives; elle n’a pas trouvé trace appréciable de sucre dans la veine porte d’un chien nourri à la viande crue. »

(3) Recherches sur la fonction glycogénique du foie, note de M. Leconte Coîwpies re«rfMs,t. XI, p. 902).

histoire critique de la glycogénie. 179

Il n’en contient pas chez l’animal nourri de viande ou en état d’abstinence.

Le foie contient du sucre, que l’alimentation soit végétale ou animale (1).

Toutefois de nouvelles objections s’élevèrent encore -relativement à l’origine du sucre du sang, avec les expériences de MM. Colin et Chauveau. Ces recherches confirmaient de part et d’autre le fait de la présence du sucre dans le sang, mais elles paraissaient en opposition’ avec la théorie de la glycogénie hépatique. MM. Colin et Chauveau avançaient, en effet, qu’ils avaient trouvé chez des animaux herbivores, nourris avec de la viande ou à jeun, du sucre dans le sang de la veine porte, dans celui de la circulation générale, et notamment dans la lymphe après une abstinence prolongée (*2). D’où venait ce sucre, chez un animal soumis à l’abstinence, ou nourri exclusivement de viande? M. Colin prétendit que le sucre trouvé dans les chylifères des animaux nourris de viande se formait dans les villosités intestinales. M. Chauveau réfuta cette hypothèse et prouva que ce sucre passe dans les lymphatiques par la circulation générale (3). M. Sanson, soulevant toujours la doctrine ancienne, prétendit que, chez les animaux nourris de

(1) Voyez G. Harley, On the saccharine function of the liver. (Proceedings ofthe Royal Society, janv. 1860, p. 289),

(2) Chauveau, Nouvelles recherches sur la fonction glycogénique (Comptes rend, de VAcad. des sciences, 1856, t. XLII, XLIII, p. 1008); — Eolin, Be la formation du sucre dans l'intestin, et de son absorption par ^ chylifères {Gazette médicale, 1860, n® lâ).

(3) Se forme-t-il du sucre dans le tube digestif des animaux nourris abusivement de viande t (Comptes rendus de l’Acad. des sciences.)

viande, le sucre venait des muscles des herbivores dont on nourrissait les carnivores, muscles qui contenaient dû sang sucré, et qui même renfermaient en eux-mêmes une provision de matière sucrée (1).

11 faut placer ici une nouvelle découverte que je fis en 1855 et qui modifia profondément les idées qu’on s’était faites jusqu’alors sur la glycogenèse animale, c’est-à-dire sur l’origine du sucre dans le sang des animaux.

En 1849 j’avais annoncé : 1" que le tissu du foie était constamment imprégné de sucre ; 2“ que le sang sortant du foie par les veines hépatiques était plus riche en sucre que celui qui y entrait par la veine porte ; 3“ Je concluais que le foie devait être considéré comme une source normale du sucre du sang, source indépendante de l’alimentation. J’avais en outre prouvé que le système nerveux exerce une influence directe sur la quantité de sucre versée dans le sang. Je produisais à volonté le diabète artificiel; en piquant un animal dans le quatrième ventricule, on surchargeait son sang de matière sucrée qui passait dans les urines. L’animal était diabétique (2).

Si les opposants à la glycogénie hépatique n’avaient pas pu trouver la source du sucre du foie dans les aliments, les partisans de la glycogénie hépatique, au contraire, avaient cherché à en expliquer chimiquement

(1) A. Sanson, Sur la formation physiologique du sucre dans l’économie animale {Comptes rendus de l’Acad. des sc., 1857, !“’• fasticule, n»’ 21 ei 26; 2®fasc., n” 10, notamment séance du 10 mai 1857). — Recherches sur la glycogénie {Gazette médicale, 1857, n® 32).

(2) Comptes rendus de l'Acad. des sciences, 1849.

histoire critique de la glycogénie. 181 et physiologiquement la formation. Lehraann en particulier, ayant trouvé moins de fibrine dans le sang des veines hépatiques que dans celui de la veine porte, admit que le sucre se formait dans le tissu hépalhique par suite d’un dédoublement de cette matière (1). Frerichs (2), M. Poggiale, etc., émirent également l’opinion d’un dédoublement de certains produits du sang donnant lieu dans le foie à la formation du sucre qui s’y rencontre normalement. Moi-même je poursuivais aussi de mon côté le problème de la genèse du sucre dans le foie, et dans la séance du 24 septembre 1855 je communiquais à l’Académie des sciences mon expérience du foie lavé, qui démontrait qu’après la mort, sur un foie lavé par un courant d’eau et dépourvu de sucre, on voyait le sucre se reproduire. J’en tirai la conclusion qu’une matière préexistait au sucre dans le tissu hépatique, et je retirai bientôt cette substance que j’appelai glycogène ou matière glycogène, et à laquelle je reconnus la même composition qu’à la matière amylacée des végétaux (â) .

A la suite de tous ces faits, j'admis que non-seulement la glycogenèse était bien une fonction appartenant aux animaux, mais qu’elle s’opérait chez eux par le même mécanisme que dans les végétaux, c’est-à-dire en formant d’abord dans le foie un amidon animal qui se transformait ensuite en dextrine et glycose.

J’en étais donc arrivé à isoler la substance amylacée

(1) Comptes rendus de l'Acad, des sciences.

(2) Wagner’s Handwôrferbuchder Physiologie, lU, 1, p. 831.

(3) Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XLI et XLIV.

glycogène qui, dans le foie, donne naissance au sucre (1). Il est inutile de rappeler ici les nombreuses expériences qui nous démontrèrent que le foie, même des animaux nourris avec la viande, créait cette matière, et que celle-ci était la source physiologique constante du sucre contenu normalement dans le sang. Du reste, je vous rendrai bientôt témoins d’expériences semblables. Poursuivons pour le moment notre revue historique et critique.

Malgré toutes ces démonstrations accumulées, les controverses ne furent pas encore éteintes; pour les adversaires de la glycogénie physiologique, la question n’était que déplacée, au lieu d’être résolue, et les objections reparurent, avec les mêmes idées préconçues, sur ce nouveau terrain. Soutenant toujours l’ancienne théorie dualistique des animaux et des végétaux (2), M. Sanson opposa au glycogène hépatique (S) les arguments qu'il avait fait valoir contre le sucre et son origine animale. La matière glycogène du foie constatée chez les animaux nourris exclusivement de viande provenait, suivant lui, de cette viande elle-même,, car il en avait trouvé dans la chair musculaire du cheval adulte, comme je l’avais

(1) Claude Bernard, Leçons sur la matière glycogène du foie {Union ‘médicale, 1859, n»» 26, 35, 38, 54, 56). — De la matière glycogène considérée comme une condition de développement de certains tissus chez le fœtus, avant C apparition de la fonction glycogénique du foie {Journal de physiologie, t. II, 1839).

(2) Sanson, Journal de physiologie, 1858, p. 247.

(3) Sanson, De l'origine du sucre dans Véconomie animale {Joum. de physiologie, 1858, p. 245). — Sur l’existence de la matière glycogène dans tous les organes des herbivores et sur l’influence de l'alimentation sur la

production de celte substance (Journ. de physiologie, t. II, 1869).

histoire Cr.ITIQüE DE LA. GLYCOGÉNIE. 183 découverte moi-même dans les muscles des animaux (veaux) (1) pendant la vie intra-utérine. Le sens des résultats obtenus par M. Sanson a été autrement interprété par M.VL Clément, Poggiale; ces derniers expérimentateurs ont admis que la matière glycogène ivoMsée par M. Sanson dans les muscles ne serait pas autre chose que de la dextrine provenant d’une alimentation riche eu amidon, comme celle des moutons et des boeufs; mais qu’elle ne se trouve nullement dans la chair des carnivores. Les recherches de M. Sanson offrent néanmoins de l’intérêt; elles ont enrichi la science de faits nouveaux sans porter toutefois aucune atteinte à la glycogénie hépatique.

En étudiant la glycogenèse chez le fœtus, j’avais vu que le foie n’est pas d’abord le siégé- de celte fonction ; elle est diffuse et ne se localise que plus tard dans l’organe hépatique. M. Rouget n’a voulu voir dans cette diffusion de la substance glycogène qu’un élément constituant des tissus en général, ou du moins d’un grand nombre de tissus (2) ; nous ne nous arrêterons pas longuement à ces dernières interprétations qui nous éloignent trop de notre point de vue spécial qui est la glycémie physiologique. Disons seulement que l’existence de la madère glycogène ou zoamyline^ dans un grand nombre de tissus, dans presque tous ceux de l’embryon et des animaux inférieurs, est un fait que j’ai

(1) Voyez mes Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la méde- 1. 1, p. 385 et, suivantes.

(2) Ch. Rouget, Des substances amyloïdes et de leur rôle dans la constitution des tissus des animaux {Journal de la physiol., 1859, p. 308).

signalé moi-même et qui vient au contraire à l’appui de la théorie glycogénique : chez les animaux inférieurs chez le fœtus, la division dü travail est encore incomplète, la fonction glycogénique est diffuse, mais elle se localisera plus tard dans le foie, comme je l’ai vue se localiser à un moment donné dans le placenta ou dans certaines parties de l’amnios (1).

Enfin j’ajouterai qu’en montrant dans mon expérience du foie lavé que le sucre se fait après la mort, j’avais donné prise aux objections vitalistes. C’est pourquoi Pavy (2) objecta que la glycogénie hépatique n’était qu’un phénomène cadavérique ou pathologique. Il admet que la matière glycogène que j’ai découverte peut se transformer en sucre; mais, suivant lui, à l’état de santé, cette action est radicalement empêchée par la vie, au lieu d’être simplement réglée par l’influence du système nerveux ainsi que je le 'dis. J’ai produit ailleurs les expériences qui renversent ces hypothèses vitalistes, et prouvent bien que la transformation du glycogène en sucre est un phénomène constant et normal (3).

Pendant ces entrefaites, dans l’année 1857, l’Académie des sciences de Copenhague mit au concours pour un prix la question de la glycogénie hépatique.

(1) Claude Bernard, D’une nouvelle fonction du placenta {Journal de physiologie, t. II, 1859). De la matih'e glycogénique comme condition de développement de certains tissus chez le fœtus avant l’apparition de l’époque glycogénique du foie {Comptes rendus de l’Acad., t. XLVIII, 10 janvier, 4 avril 1859).

(2) Researches on the nature and treatment of diahety. Londres 1862.

2® édit., Londres. 1868. — Lettzomian, Lectures on certain points conected

with diabètes {The Lar cet, 1860).

(3) Voyez Cours du Muséum et du Collège de Fiance, 1872.— Diabète.

histoibe critique de la glycogénie. 185 Schiff répondit à cet appel par l’ouvrage suivant: Untersüchung über die Zuckerbilduny in der Leber und den Einfluss der Nervensy stems au f die Erzeugung des Diabètes, Würzburg, 1859. Dans cet ouvrage considérable, Schiff soutient au fond mes idées sur la fonction glycogénique du foie et sur le diabète artificiel. Cependant, plus tard, Schitf émit une opinion analogue à celle de Pavy (1) , niais au lieu d’admettre que le sang contient normalement un ferment, dont le système nerveux empêcherait l’action par une sorte d’influence mystérieuse de la vie, Schiff nia l’existence de ce ferment. Il n’y a pas pour lui de ferment diastasique ni dans le sang ni dans le foie à l’état normal. Ce ferment prend seulement naissance après la mort ou dans des circonstances pathologiques. D’autres physiologistes, tels que Meissner, etc., partagèrent les idées de Pavy et publièrent des faits en leur faveur (2).

J’arrêterai ici cet historique dans ce qufil a d’essentiel; je pourrais l’étendre bien davantage si je voulais tenir compte de tous les travaux et de toutes les discussions auxquels mes recherches ont donné lieu dans tous les pays. J’espère toutefois que cet. aperçu suffira pour vous montrer combien il est difficile d’établir la vérité dans des sciences aussi complexes que la physiologie et la médecine expérimentales. Il ne faut pas s’étonner de pareille chose, il faut prendre patience et compter sur

(1) Schilf, Nouvelles recherches sur la glycémie animale {Journal de l’anat. et de la physiologie de Ch. Robin, 1866).

(2) Voyez les travaux du Tommasi, Tscherinoff, Saikovsky, etc. (in Arnaldo Gantani, Du diabète et de son traitement. Traduction française par H. Charvet. Paris, 1876, p, 54 et suiv.).

le temps. Je n’ai jamais répondu à aucune des attaques qui ont été dirigées contre mes opinions et mes travaux J’ai continué à poursuivre des investigations nouvelles persuadé que les faits bien observés ne changeraient au gré de personne et que la lumière finirait par se faire jour après l’obscurcissement, des controverses sincères ou passionnées. Aujourd’hui des expériences nombreuses se sont accumulées et sont présentées dans la plupart des ouvrages élémentaires de physiologie d'une manière obscure et imparfaite parce qu’on a voulu concilier des interprétations insuffisantes et contradictoires. Les faits sont néanmoins acquis, il faut les reprendre, en faire la critique et en donner une interprétation qui prenne place dans la science actuelle. Tel est le seul but que je désire maintenant poursuivre, beaucoup moins pour faire prévaloir mes opinions que dans rinlérêt de la physiologie qu’il est si utile de fonder aujourd’hui afin de donner à la médecine une base vraiment scientifique.

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