SEPTIÈME LEÇON
SoMMAiEE : Essai de critique expérimentale appliquée à l’étude glycémie.
— Manière de traiter le sang pour y rechercher et doser le sucre : emploi de l’eau bouillante, de l’alcool, du sulfate de soude; avantages de ce dernier procédé. — Des substances qui peuvent réduire la liqueur cuivrique. — Élimination de ces substances (urates et chloroforme). — Formule de la liqueur cuivrique pour doser le sucre. — Procédé opératoire. — Expériences. — Dosage. — Calculs et tableaux. — Résultats obtenus sur divers animaux. — Recherche du sucre dans divers liquides (chyle, liquide céphalo-rachidien). — Gomment la présence du sucre dans le sang a-t-elle échappé à nombre d’observateurs. — Précautions à prendre pour conserver, dans le but de l’analyse, le sang obtenu par la saignée, chez l’homme. • — Expériences et résultats.
Messieurs,
Nous reconiiaissons tous les jours davantage rimportauce des détails les plus minutieux dans l’analyse critique des expériences : c’est à ce prix seulement que pourra se constituer la science vraiment digne du nom àe science expérimentale.
En réalité, la médecine ne fait que de commencer à entrer dans cette voie expérimentale; les expériences sont si délicates, on les entreprend si souvent avec des idées préconçues et sans observer de règles précises, que souvent elles demeurent fatalement infructueuses, et ^ûême, dans ces conditions, ne font qu’entraver la science. Il arrive en effet qu’on discute aujourd’hui comme au plus beau temps de la scolastique; seule-
ment, au lieu de s’opposer des arguments de logique, le adversaires se combattent avec des expériences, à résultats eu apparence opposés, parce qu’on n’a précisé ni les conditions, ni les procédés qui doivent régler une expérience faite dans un but donné. Il faut doue étudier ces procédés pour chaque cas particulier, et fixer d’une manière exacte et jusqu’à un certain point définitive^ la méthode qui'nous guidera dans leur application.
Cet essai de critique expérimentale, nous l’appliquerons aujourd’hui à la recherche du sucre danslesang^ ici, plus peut-être encore que pour toutes les autres questions, il faut fixer des procédés qui règlent d’une manière classique la marche à suivre, afin que chaque expérimentateur n’ait pas à opposer son procédé à ceux des autres: il faut qu’il en soit ici comme en chimie, où l’opérateur, sous peine de passer pour un ignorant, n’a pas d’autre procédé à choisir que celui dont la valeur a été définitivement et scientifiquement reconnue, et qui a été adopté pour telle ou telle recherche, pour telle ou telle préparation.
En étudiant l’historique de la question de la présence du sucre dans le sang ^ nous avons vu à quels résultats contradictoires étaient arrivés ceux qui s’étaient occupés de ce sujet.
Or, pour juger de la valeur du résultat positif obtenu par tel ou tel auteur, il faut savoir au juste comment il a procédé dans ses recherches. Quand un physiologiste dit qu’il a trouvé du sucre dans le sang ou dans un autre liquide, ce résultat ainsi énoncé, et qui paraît un
fait^MV et simple, n’est rien moins que cela; ces prétendus faits ne sont que de pures abstractions. En disant qu’il y a du sucre dans un liquide, l’expérimentateur sous-entend le plus souvent qu’il a procédé à telles et telles opérations, constaté telles et telles réactions qui lui permettent de conclure logiquement à l’existence d’une matière ayant les propriétés du sucre. — Mais si ces opérations sont mal dirigées, sites réactions observées sont d’une valeur douteuse, la conclusion ne sera plus valable. — Il faudrait donc aujourd’hui, dans l’historique de toute question du genre de celle-ci, renoncer à citer seulement les résultats négatifs ou positifs, mais, de l’exposé même du mode de recherche et des procédés employés, déduire directement la valeur de l’affirmation ou de la négation énoncée par chaque auteur.
Nous avons vu, dans une leçon précédente (1), quels sont les caractères qui nous permettent de reconnaître le sucre : nous ne reviendrons ici ni sur l’extraction du sucre en nature, ni sur son dosage par le polarimètre, ou la fermentation. Tout au plus aurons-nous, à propos du dosage du sucre dans le sang, à donner quelques nouveaux détails sur l’emploi du réactif cuivrique.
Mais disons d’abord que ce n’est pas tout que de savoir caractériser la présence du sucre par ces réactions chimiques appropriées. Ces réactions ne peuvent avoir lieu, ou tout au moins ne peuvent présenter la netteté nécessaire, que dans un liquide transparent et ne ren-
(1) Voy. p. 112.
fermant pas de substances albuminoïdes. Ce sont là des conditions qu’est loin de remplir le sang en nature, p faut donc lui faire subir un certain nombre de manipulations, qui, tout eu respectant le sucre, arrivent à l’isoler en une solution où il puisse être décelé.
Plusieurs procédés ont été mis en usage à cet effet.
Le plus simple et le plus anciennement employé consiste à recevoir le sang dans l’eau bouillante : il ne faut pas oublier dans ce cas d’ajouter au liquide quelques gouttes d’acide acétique ou d’un autre acide, de façon à neutraliser la réaction alcaline du sang; il faut même obtenir une réaction légèrement acide pour éviter que les alcalis ne détruisent le sucre. On obtient, par l’action de la chaleur, un coagulum ; on l’exprime dans un linge sous une presse et l’on filtre. Ce procédé ne donne jamais une liqueur suffisamment claire et dans laquelle les faibles réductions du réactif cuivrique soient parfaitement visibles. C’est pourquoi on a cherché à clarifier ce liquide, après l’avoir concentré, pour obvier à la trop grande dilution du sang mêlé à l’eau. Parmi les procédés mis en usage pour clarifier ce liquide, il en est un qu’il est bon de rappeler ici, pour montrer combien il est important de bien se rendre compte des conditions dans lesquelles se sont mis les expérimentateurs, avant d’adopter les conclusions de leurs expériences, quelque probables que soient d’ailleurs leurs conclusions. Nous voulons rappeler les travaux d’Ambrosiani : nous savons que ce chimiste italien, recherchant le sucre dans le sang, après avoir traité celui-ci par l’eau bouillante, clarifia avec du blanc d’œuf le liquide obtenu après
filtration ; ü fit un collage^ comme on le pratique pour les vins. Le liquide fut parfaitement clarifié, et Ambrosiani y constata la présence du sucre. Mais nous avons montré (1) que le blanc d’œuf contient du sucre, qu’il en contient même plus que le sang à l’état normal : il n'était donc pas surprenant qu’Ambrosiani retrouvât dans sa liqueur la substance sucrée qu’il y avait introduite par le collage. Mac Gregor a opéré de même. Leurs expériences doivent donc demeurer non avenues, et quoique leurs conclusions affirmatives ne soient pas en opposition avec ce que nous avons démontré depuis, la présence constante du sucre dans le sang, nous ne saurions, au point de vue de la critique expérimentale, leur accorder aucune valeur.
Nous employons la vapeur d’eau surchauffée qui crispe le sang sans l’étendre et convient beaucoup mieux que l’eau chaude.
On a, dans une autre manière de procéder, remplacé beau bouillante par l’alcool. On reçoit, dans un flacon plein d’alcool à 40 degrés, le sang qui se coagule immédiatement ; on le malaxe pour obtenir une crispation complète; on jette ce magma sur le filtre, et l’on obtient un liquide clair qui renferme tout le sucre en dissolution. Dans ce cas encore, il est une précaution, déjà indiquée et que l’on ne saurait négliger quand on fait évaporer le liquide au bain-marie : c’est d’ajouter quelques gouttes d’acide acétique ou chlorhydrique, afin
(1) Voyez Claude Bernard et Barreswill, Comptes rendus de la Société biologie. — Et CI. Bernard, Cours du Muséum {Revue scientifique, 1874, n“ 19),
d’éviter la destruction du sucre par les alcalis du sang. 11 faut laver à plusieurs reprises, avec de l’alcool, ce qui reste sur le filtre, afin d’en extraire tout le sucre.
Mais pour obtenir nettement les caractères d u sucre, on ne peut le faire dans une solution alcoolique trop diluée: il faut donc enlever l’alcool et le remplacer par de l’eau. A cet effet on évapore très-lentement au bain-marie et l’on obtient d’abord une alcoolature concentrée.
C’est dans cette alcoolature préalablement filtrée que l’on peut, comme nous le disions plus haut, et suivant Lehmann, produire du saccharate de potasse en y versant une solution alcoolique de potasse; on obtient ainsi un précipité sous forme gélatineuse.
Mais il vaut mieux pousser l’évaporation au bain-marie jusqu’au bout, àsiccité, et reprendre le résidu par l’eau, de façon à opérer sur une solution aqueuse.
Dans cette solution aqueuse, on cherche le sucre; s’il est assez abondant, on cherche à le faire cristalliser et à l’obtenir en nature (1) : ou bien on fait fermenter la liqueur, ou bien on produit les réactions sus-indiquées : destruction par la potasse; réduction des sels de cuivre, etc.
On le voit, le procédé qui consiste à traiter le sang par l’alcool, qui est un des plus recommandés et des meilleurs, se compose encore de manœuvres longues et compliquées. Les résultats ainsi obtenus sont excellents, à l’abri de toute objection, mais ils coûtent beaucoup de temps. Dès qu’il faut faire simultanément un
(1) Dans ce cas, il est préférable d’agir avec le sulfate de soude et en opérant des concentrations successives des liqueurs sucrées (voy. ci-après).
<rrand nombre d!expériences comparatives, ces coagulations dans l’alcool, ces lavages successifs, ces évaporations avec reprise du résidu par l’eau, etc., rendent ce procédé d’une application laborieuse.
Depuis longtemps (1) nous mettons en usage un procédé tout aussi sûr, mais beaucoup plus expéditif et plus pratique; cela nous permet d’exécuter rapidement les expériences, ce qui est un grand avantage en physiologie, quand il s’agit d’instituer une série de recherches comparatives. Ce procédé, comme celui de l’alcool, a essentiellement pour but d’éliminer tout ce qui peut masquer la réaction du sucre, c’est-à-dire les matières albuminoïdes. L’agent dont nous voulons parler est le sulfate de soude. Voici le manuel opératoire que nous employons.
On prend le sang au sortir des vaisseaux : on y ajoute un poids égal de sulfate de soude en petits cristaux (2) ; on mêle le tout' et l’on fait cuire vivement à feu nu sans ajouter d’eau, et en remuant le mélange pour qu’il ne brûle pas. Bientôt la cuisson produit un caillot noir et spongieux, qui nage, par fragments, dans un liquide plus ou moins abondant, selon l’état de concentration du sang (3). On jette le tout sur un filtre, et l’on obtient un liquide transparent incolore qui ne contient
(1) Voyez Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine, 1855, t. l», p. 51 et suivantes.
(2) Il n’y aurait aucun inconvénient à ajouter un excès de sulfate de soude.
(3) Cet état de concentration du sang est variable selon les cas. Nous avons observé que dans les saignées successives que l’on pratique, le liquide ®st bien plus abondant avec les dernières qu’avec les premières.