HUITIÈME LEÇON
Sommaire ; Le sucre est un élément physiologique et non morbide du sang. — Analyse du sang de l’homme. — De la saignée et de sa fréquence dans la première moitié de ce siècle. — Analyse de sang fourni par un sujet normal. — Recherche du sucre dans le sang des différents vaisseaux, — Nouvelles expériences. — Sang des artères et des veines. — Excès de sucre dans le sang artériel. — Indication d’un foyer glycogénique.
Messieurs,
Nous avons constaté l’existence du sucre dans le sang, non-seulement chez les diabétiques, mais chez l’homme et les animaux dans toutes les conditions de la vie. Le point de départ de nos recherches ultérieures est donc cette proposition : le sucre est un élément physiologique et non un élément morbide du sang.
L’expérience sur les animaux n’est pas contestable, elle n’est pas douteuse. Vous en avez été témoins dans la séance dernière, et vous en avez vérifié la netteté parfaite. Chez l’homme il en est de même.
Vous avez vu que si la présence constante du sucre dans iesang a été si longtemps méconnue, c’est qu’on n'y avait pas cherché le sucre, ou qu’on l’avait mal cherché, dans de mauvaises conditions, ou avec des idées préconçues.
Nous avons montré en effet que le sucre est un elé-
de la saignée en médecine. 221
ment très- destructible, très -instable, au milieu des liquides organiques qui le renferment. Après quelque temps, il se détruit au contact du sang; il se transforme ^tse dédouble par fermentation soit alcoolique, lactique, soit par des dédoublements d’autre nature, en produits plus simples. De là la nécessité d’éviter un long séjour de la matière sucrée dans les liquides organiques et de rechercher le sucre immédiatement, sans attendre.
Dans les analyses anciennes, cette précaution n’était pas suivie, cette prescription n’était pas observée. Rappelez-vous en effet comment on opérait généralement autrefois. A cette époque, dans les hôpitaux, on saignait beaucoup ; dans les maladies inflammatoires, on saignait coup sur coup. On obéissait en cela à une idée préconçue et systématique : c’était le temps du système de Broussais.
Aujourd’hui les idées systématiques ont perdu du terrain. Il est probable que le système de Broussais sera le dernier système médical. La médecine se débarrasse de ces vaines hypothèses qui l’ont si longtemps dominée. Elle est en bonne voie. Déjà on peut prévoir que la physiologie la guidera désormais dans les régions scientifiques où elle aspire.
Quand j’ai commencé mes études médicales, on saignait beaucoup. Le sang était recueilli dans des palettes, et l’on en conservait de grandes quantités dans les salles d’hôpitaux. L’examen du sang présentait alors autant de lacilités qu’il offre de difficultés aujourd’hui, eù la saignée est devenue très-rare. Les recherches d’hématologie pouvaient prendre un grand développe-
ment; c’est à cette époque que MM. Andralet Gavarreî purent exécuter leurs importants travaux.
D’ordinaire, on abandonnait à lui-même le liquide sanguin tiré de la veine. On observait la coagulation de la fibrine et la formation de cette couche dite inflammatoire ou couenne qui se formerait plus spécialement à la surface dans les affections phlegmasiques. Le délai nécessaire à la constatation de ces phénomènes aurait suffi au delà dans la plupart des cas à amener la disparition du sucre, lors même qu’aucune autre raison ne serait intervenue.
Il y a vingt ans, quand j’ai fait mes premières expériences dans les hôpitaux, j’ai souvent en vain cherché la présence du sucre dans le sang des saignées au bout de vingt-quatre heures, tandis qu’au moment où il coule de la veine j’en constate aujourd’hui toujours la présence, non-seulement chez l’homme sain, mais aussi chez les malades.
Ainsi, une condition essentielle pour la réussite des expériences dont nous parlons, c’est d’opérer extemporanément ou bien de recourir à quelque artifice qui empêche la destruction de la matière sucrée.
J’ai fait plusieurs essais dans le but d’entraver et de ralentir les fermentations destructives du sucre. Parmi les substances qui m’ont donné de bons résultats, je vous ai déjà dit que l’acide acétique m’a paru être le plus convenable (1) ; non qu’il empêche absolument la destruction de la matière sucrée, mais il la modère et la ralentit suffisamment pour les besoins de l’expéri-
(1) Voy. Leçon VU, p. 208.
déterminisme expérimental.
meutateur. Quelques autres substances minérales pourraient remplacer Facide acétique. Le borate de soude serait probablement dans ce cas.
Quand on connaît bien les conditions des expériences^ on peut les répéter à coup sûr : elles réussissent toujours. Je n’éprouve donc aucun embarras à vous prédire d’avance le résultat de celles que nous allons répéter devant vous. Je suis aussi certain du résultat que s’il s’agissait d’une expérience de physique ou de chimie, parce que le déterminisme, je ne cesse de le répéter, est, aussi absolu dans les phénomènes des êtres vivants que dans les phénomènes des corps bruts.
Voici trois lots de sang provenant d’un même chien. L’un vient d’être extrait. Vous allez voir qu’il renferme du sucre : nous le mêlerons à son poids de sulfate de soude, nous filtrerons, et la liqueur cupro-potassique chauflée avec le liquide filtré donnera la réaction caractéristique. Voici un deuxième lot qui a été extrait dans la journée d’hier et abandonné à la température chaude du laboratoire : la matière sucrée a dû se détruire, et vous constaterez dans ce sang traité de la même manière que le premier par le sulfate de soude que le réactif cupro-potassique est exempt de réduction et conserve sa coloration bleue. Voici une troisième partie de sang, extraite également dans la journée d’hier, mais à laquelle nous avons ajouté quelques gouttes d’acide acétique. Le sucre n’est pas sensiblement détruit; le liquide cupropotassique se décolorera à son contact et l’oxydule de cuivre se précipitera sous la forme d’une poudre rougeâtre.
Quand on voudra rechercher le sucre dans le sang de l’homme sain ou malade, ce n’est pas le lendemain qu’il faudra opérer, mais immédiatement. Si parfois on en trouve encore le lendemain, c’est qu’il y en avait une assez grande proportion pour que tout n’ait pas été détruit ; mais si l’on n’en trouve pas, on n’est pas fondé à dire qu’il n’y en avait pas, parce qu’il a pu disparaître en totalité. Chez les animaux à l’état physiologique, le même fait peut se présenter ; quand il y a beaucoup de sucre dans le sang et qu’on le conserve à une température basse, on en constate encore la présence le lendemain, tandis que s’il n’y en a que des quantités moindres, on n’en découvre plus, quoiqu’il y en eût réellement au moment de l’extraction.
Après vous avoir montré expérimentalement que le sucre existe constamment dans le sang des animaux, je voulais vous prouver qu’il se rencontre également dans le sang de l’homme. J’ai fait demander du sang à l’hôpital de la Charité ; on n’a pu m’en procurer, on n’avait pas fait de saignée ce jour-là. Cet incident ne se serait certainement pas présenté il y a vingt ou vingt-cinq ans dans les hôpitaux. Le sang y coulait à flots, et maintenant on n’en peut pas trouver une seule palette dans un grand hôpital de Paris! Que dire quand on voit la médecine sujette à de pareilles fluctuations; et comme les exemples de ce genre sont bien faits pour rabattre les prétentions scientifiques des médecins ! Il y a vingt ans, un médecin qui n’eûl pas saigné, et saigné parfois à outrance dans la pneumonie, eût été considéré comme un ignorant ou comme un
mobilité de li pratique médicale. 225 novateur dangereux. Aujourd’hui tout est changé, on ne saigne plus.
II me revient à ce propos un souvenir que je demande la permission de vous raconter ; il vous montrera que l’initiative de cette révolution heureuse dans le traitement de la pneumonie est due à un médecin physiolégiste français, à Magendie. En lorsque j’étais
interne à l’Hôtel-Dieu, dans le service de Magendie, celui-ci s’opposait déjà depuis longtemps à ce qu’on saignât les 'pneumoniques, prétendant que la saignée, loin d’avoir une influence heureuse sur l’issue de la maladie, ne faisait au contraire qu’en rendre la convalescence plus difficile. Cette idée, en désaccord avec ce qui se pratiquait dans tous les autres services médicaux, paraissait tellement hardie et même si téméraire, que bien souvent, à l’insu de Magendie, les internes de garde ou l’interne du service se croyaient en conscience obligés d’enfreindre la prescription du maître et de saigner d’office les malades pneumoniques qui entraient avec une dyspnée intense,
A cette époque. Grisolle présenta au concours de l’Académie des sciences son Traité pratique de la pneumonie, dans lequel il établissait, à l’aide de la statistique et des observations, que la saignée est le meilleur traitement de la pneumonie'. Magendie, qui était juge du concours, protesta : « Je ne saigne pas, dit-il, les malades atteints de pneumonie à l’Hôtel-Dieu, ils n’en guérissent pas moins ; an contraire, ils sont plus vite rétablis. » Breschet, son collègue, qui faisait également partie de la commission académique, ne put s’empêcher