PASSAGES DES GLYCOSES DANS LE SANG
et surtout par la veine porte, de telle sorte qu’elles doi- Tent finalement arriver dans le cœur, ou, comme on le dit, dans le torrent de la circulation. Or comment se fait-il que ces matières sucrées ne donnent pas alors dans lé sang une exagération de la glycémie? Nous avons vu en effet par nos analyses du sang artériel chez des animaux alimentés, soit exclusivement de viande cuite, soit uniquement de pommes de terre, soit d’un mélange de sucre et de viande, nous avons vu, dis-je, que la proportion, de sucre ne variait pas sensiblement dans le sang. Que dévient donc alors le sucre? Serait-il changé partiellement en acide lactique dans l’intestin comme on le supposait autrefois. Cette opinion n’est pas admissible, parce qu’on ne trouve pas d’acide lactique dans l’intestin dont la réaction est même toujours alcaline dans l’alimentation féculente. D’un autre côté, on trouve dans le sang de la veine porte, chez les chiens en digestion d’aliments sucrés, une grande quantité de glycose, ce qui prouve clairement que le sucre a été absorbé en nature. Or ce sucre absorbé en très-forte proportion par la veine porte n’enrichit pas très-notablement le sang artériel en sucre ; il se détruit donc eu route dans la veine porte ou bien dans le foie qui est le seul organe que le sang de la veine porte ait à traverser avant d’arriver au cœur.
Nous voici arrivés, comme vous le voyez, à un point d’importance capitale et sur lequel il convient d’insisfer. C’est dans le foie que le sucre de l’intestin semble disparaître et s’évanouir. Que devient-il? Le sucre est là retenu et devient en réalité un aliment en réserve.
Qu’est-ce en effet qu’un aliment? C’est une substance qui, introduite dans l’organisme, est rendue capable d y rester, de s’y assimiler, eu prenant part aux échanges interstitiels qui constituent la nutrition. Mais une substance qui ne fait que trayerser l’économie sans s’incorporer aux tissus ou aux organes, en se conservant toujours libre et idenlique avec elle-même, une pareille substance, disons-nous, ne doit pas être- considérée comme un aliment.
D’après ce que nous avons pu voir, la propriété alibile d’une substance alimentaire n’est pas uniquement inhérente à une substance donnée. Elle dépend aussi de la voie par laquelle celte substance pénètre dans l’organisme. Le sucre de canne injecté dans les veines n’est point un aliment, puisqu’il est rejeté hors de l’organisme ; injecté et absorbé par la veine porte, il devient un aliment, puisqu’il est retenu dans l’organisme et qu’il prend part au mouvement nutritif. Le foie, qui le rend apte à ce rôle, mérite d’être considéré comme un organe de sa digestion, mais d’une digestion plus avancée.
Les idées des physiologistes ont beaucoup varié, relativement au rôle du foie : les faits que nous venons de signaler jettent une lumière nouvelle sur les fonctions longtemps obscures de cette glande.
Les anciens, sans connaître d’une façon précise l’importance du foie, la jugeaient très-grande. Galien le considérait comme le lieu de la sanguification ; dans ses idées, cet organe était celui qui donnait aux aliments la forme sanguine.
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Les opinions galéniques régnèrent longtemps. Elles étaient fondées sur des vues de sentiment plutôt que sur jes faits : l’étude des faits ne tarda point à les renverger. Galien ne consentait pas à considérer comme inutile l’organe volumineux qui occupe une si grande place dans la cavité abdominale et se trouve en relation avec des vaisseaux si nombreux, avec des veines si considérables. En cela, il ne se trompait point; mais il se trompait, loi’squ’ il voulait préciser les fonctions si importantes qu’il soupçonnait. Il admettait que les veines rayonnaient toutes de là comme d’un foyer central : il croyait que le foie sécrétait deux liquides, la bile ordinaire, jaune ou verte, et la bile noire ou atrabile, cause de la mélancolie.
Au XVI® siècle, les recherches anatomiques avaient fortement entamé les théories de Galien. La découverte des vaisseaux lymphatiques leur porta le dernier coup. En 1622, Gaspard Aselli, professeur à Pavie, reconnut définitivement l’existence des vaisseaux chylifères ou vaisseaux lactés.
Mais on n’en connaissait point encore le trajet exact, les aboutissants. C’est Jean Pecquet qui, en 1647, démontra leur continuation avec le canal thoracique : il prouva que ces vaisseaux ne traversaient point le foie, comme on l'avait pensé d’abord, et il voulut destituer le foie de l’importance qu’il avait usurpée jusque-là, sur l’autorité de Galien.
Ce n’est plus au foie que venait se rendre la quintescence des matières alimentaires : ce n’est plus cet organe qui présida à la sanguification, ce fut le poumon.
Une grande discussion, une dispute, pourrait-on dire s’engagea alors entre les médecins; les uns tenaient pour les anciens, et contestaient l’existence et le rôle des chylifères. Tel Riolan, un de mes prédécesseurs dans cette chaire; telle l'École de Montpellier. Les autres proclamaient la découverte nouvelle et rejetaient les opinions galéniques. A la tête de ces derniers s’était placé, soutenu par une ardeur polémique et batailleuse appuyée sur un grand renom, l’anatomiste suédois Thomas Bartholin. Il revendiquait contre Rudbeck la découverte des lymphatiques généraux; il prétendait que le foie était un organe sans importance, qu’il ne servait à rien, que la bile était de nulle utilité. Toute l’influence que l’on avait attribuée à la glande hépatique revenait légitimement, d’après lui, aux vaisseaux chylifères. Et comme à cette époque toutes les armes étaient bonnes aux savants pour le triomphe de leurs opinions, ils ne dédaignaient pas de recourir contre leurs adversaires au pamphlet, à la plaisanterie et au ridicule. C’est ainsi que Bartholin écrivit une petite pièce intitulée les Funérailles du foie^ qui se répandit beaucoup dans le cercle des intéressés.
Il y ajouta même une épitaphe du foie qu’il enterrait dans ces termes :
Siste viator.
Claudilur hoc tumulo qui tumulavit Plurimos ;
Princeps corporis tui cocus et Arbiter,
Hepar notum seculis Sed
Iguotum naturæ ;
rôle du foie. — HISTORIQUE. 267
Quod
Hominis majestatem et dignitatis Fama firrnavit Opinione conservaYit.
Tamdiù coxit
Donec cum cruento imperio seipsum Decoxerit.
Abi sine Jecore, viator.
Bilemque hepati concédé Ut sine bile bene
Tibi coquas illi preceris.
La réaction contre cette manière de voir a été lente. C’est Magendie qui a restitué à la veine porte le rôle qui lui appartient dans l’absorption des matières de la digestion ; il a montré que l’absorption ne se faisait pas exclusivement par les lymphatiques, et qu’elle s’opérait d’une façon prépondérante par la voie veineuse. En plaçant un poison dans une anse d’intestin, si l’on vient à lier les veines en conservant les lymphatiques intacts, l’intoxication ne se produit pas : si au contraire on lie les lymphatiques en conservant la perméabilité des veines, l’animal est empoisonné.
Les matières alibiles ne sont donc pas entraînées et absorbées seulement par les chylifères; une portion seulement de ces matières prend la voie des lymphatiques, à savoir, les matières grasses mêlées à la lymphe.
Le rôle des lymphatiques, relativement à la digestion ^1 à l’absorption, avait donc été considérablement exagéré. 11 doit être ramené à des proportions infiniment plus modestes. La veine porte est la véritable voie d’ab- ^rption. La plus grande partie des produits de la digestion traverse le foie. C’est par cet organe vasculaire
208 LF.ÇONS SUR LE DIABÈTE.
que se fait surtout l’absorption du sucre digéré dans l’intestin.
Lorsqu’on examine le sang au delà du foie, dans la veine cave inférieure, dans le cœur, dans les artères on y trouve toujours une proportion à peu près égale de sucre (glycose) , quel que soit le genre d’alimentation quand on examine le sang de la veine porte avant le foie, on y trouve au contraire une proportion de sucre variable selon l’alimentation. Le foie est donc un organe qui équilibre les proportions de sucre versées dans le sang.
Nous pouvons prouver ce rôle remarquable du foie de plusieurs manières. Si par exemple nous injectons dans la veine jugulaire d’un chien 10 grammes de glycose ordinaire dissous dans 30 grammes d’eau tiède, nous voyons que la proportion de matière sucrée devient trop forte dans le sang, et que cette substance déborde et passe dans l’urine, ainsi que cela a lieu chez un diabétique. Mais si au lieu d’injecter la solution par la veine jugulaire, nous faisons avec les précautions convenables l’injection par la branche rectale de la veine porte, nous constatons que le sucre ne passerait plus dans les urines, lors même qu’on augmenterait la dose. Le foie a donc agi dans ce cas comme une sorte de barrière qui a retenu le sucre et l’a empêché de se montrer en aussi forte proportion dans le torrent circulatoire.
Le foie agit bien comme organe spécial pour retenir le sucre, et ce n’est pas le sang de la veine porte qui détruit le sucre en plus forte proportion. Pour le