TREIZIÈME LEÇON
SoMHAiKE : De la destruction du sucre dans l’organisme. — Elle a lieu par fermentation. — Glycosurie expérimentale : lévuloBurie. — Observations cliniques [Diabète alimentaire dans les cas d’oblitération de la veine porte). — Possibilité de la transformation des matières azotées en glycogène. — Autopsie d’animaux ayant subi la ligature de la veine porte.
Messieurs,
Je vous ai expliqué, au début de ces leçons, de quelle façon la médecine expérimentale devait selon moi aborder la solution scientifique d’un problème morbide.
La maladie, ai-je dit, n’est point due à l’apparition d’un mécanisme nouveau; elle est constituée par le dérangement survenu dans un mécanisme fonctionnel normal. La physiologie, science de la vie, contient nécessairement la pathologie, science de la maladie. L’étude qui doit nous préoccuper est donc celle qui nous conduira à la connaissance complète de la fonction normale. Eu apprenant les conditions qui la déterminent, nous saurons les conditions pathogéniques qui la dérangent, du même coup nous connaîtrons les circonstances qui la rétablissent, et, comme résultat final, nous fonlierons la thérapeutique scientifique.
Telle est la voie logique, la voie scientifique qui est b’acée à l’esprit du médecin expérimentateur. Il veut scruter les phénomènes, remonter à leurs causes, à leurs conditions, connaître leur mécanisme avant de tenter
d’agir efficacement sur eux, pour les rétablir s’ils sont dérangés, pour les provoquer s’ils ont disparu. Telle est la méthode rationnelle opposée à la méthode empirique.
Mais les résultats de la méthode scientifique sont lents!
Il faut agir en médecine pratique ; c’est pourquoi l’empirisme est provisoirement nécessaire. La recherche empirique des remèdes est une sorte de loterie qui fournit une infinité de résultats négatifs pour un résultat heureux. La recherche expérimentale que nous proposons ne tente rien qui ne soit déduit d’une notion scientifique expérimentale.
Ces réflexions sont applicables au sujet qui nous occupe, à la maladie du diabète. Nous ne cherchons pas, comme vous voyez, à instituer un traitement empirique et aveugle contre cette affection ; nous cherchons d’abord à la connaître scientifiquement, certains que cette connaissance, si nous pouvons y atteindre, nous fournira les véritables moyens d’action. Le mécanisme du diabète étant lié au mécanisme de la nutrition, et ayant pour caractère la production exagérée du sucre, la poursuite de cette fonction physiologique devait précéder toute autre recherche. Ainsi avons-nous procédé. Nous avons constaté que la glycémie, condition de la glycosurie, était un phénomène normal; que le sucre du sang se détruisait dans les tissus et se formait dans le foie; que le sucre du foie provenait de la transformation de l’amidon animal, ou glycogène contenu dans les cellules hépatiques, transformation accomplie par un ferment- Enfin, cherchant les origines du glycogène lui-mèine,
destruction du sucre dans le sang. 327 nous trouvons que le sucre alimentaire est peut-êlre
une de ses origines.
Quant à la glycosurie, elle est produite par toutes les causes qui peuvenfaügmenterla glycémie, c’est-à-dire la proportion de glycose dans le sang ; 1" en produisant un accroissement dans la formation du sucre, la destruction restant la même ; 2“ en diminuant la destruction sucrée, sa production restant la même. On a fait les deux hypothèses.
La destruction du sucre dans ^économie a lieu probablement partout dans l’organisme, dans tous les organes, dans tous les tissus.
Dans le foie, il y a production de sucre, mais en même temps il s’en détruit une faible portion ; dans les membres, dans les muscles, il y a destruction. En augmentant l’activité respiratoire des tissus, par exernple, nous avons vu le sucre se détruire plus énergiquement dans le sang; si l’on arrête la circulation veineuse, la proportion du sucre s’accroît au contraire. Toutes ces circonstances qui peuvent modifier la destruction du sucre dans le sang ont d’ailleurs besoin d’être étudiées et examinées de plus près dans des investigations ultérieures.
Nous savons que la production du sucre dans le foie est due à l’action d’un ferment diastasique, la diastate hépatique, qui liquéfie la matière glycogène en le transformant en glycose. Mais la destruction du sucre est- elle due à un ferment ou aux alcalis du sang? En dehors de l’organisme les alcalis sont agents minéraux capables de détruire les gly-
coses ; mais au sein de l’organisme, les substances actives sont généralement des agents organiques, des ferments. J’ai, déjà insisté sur ce point très-souvent et j’ai montré en 1855, - dans mes leçons au Collège de France que, relativement au foie, l’eau bouillante ou un abaissement considérable de température arrêtent la fermentation glycosique. De même, il y a un ferment lactique qui détruit rapidement le sucre. Ce ferment lactique se rencontre dans le sang, dans les muscles, dans le foie lui-même ; car, j’ai constaté que les muscles et divers tissus ne deviennent acides après la mort qu’autant qu’ils renferment du sucre ou de la matière glycogène qui subit très-rapidement une fermentation lactique. J’ai reconnu autrefois (1) cette fermentation lactique de la matière glycogène, d’abord dans les muscles du fœtus, où elle présente son summum d’intensité; je l’ai constatée plus lard chez l’homme et les animaux adultes. J’ai vu également la fermentation lactique dans le sang. Quand on prend sur un animal qu’on vient de sacrifier le sang le plus sucré, celui des veines sus-hépatiques, on constate que sous l’influence d’une chaleur modérée le sucre disparaît du sang en lui donnant une réaction acide, au lieu de la réaction alcaline normale. Quand le sang est moins sucré, la quantité d’acide lactique produit ne suffît pas pour détruire complètement la réaction alcaline,;
J’admets donc, quant à moi, que la destruction du sucre a lieu par fermentation et non par l’influeuce
(1) Voyez Cours de physiologie, au GoUége de France, t. P’’, p. 379-392, 1855,
destruction DD SUCRE DANS LE SANG. 329 directe cîes alcalis du sang qui favorisent seulement cette réaction (1). Une expérience des plus simples suffit pour s’en convaincre. Si l’on prend deux parties égales du même sang sucré et si Fon fait cuire l’une d’elles de façon à coaguler ou à détruire le ferment lactique, on voit le sang rester alcalin et le sucre persister pendant très-longtemps dans la liqueur. Dans la portion du sang qui n’a pas été cuite, le sucre se détruit, au contraire, très-rapidement et perd en partie, sinon en totalité, sa réaction alcaline (2).
M. Blondeau et M. Hutson Ford (3) admettent que les globules rouges ou quelque autre ferment peuvent détruire le sucre dans le sang en le transformant en alcool et acide carbonique. Ce serait là un cas de fermentation alcoolique sans la présence de levûre de bière, qui ne pourrait s’exercer que sur les glycoses et non sur la saccharose.
On sait que le sucre interverti est constitué par deux glycoses : la lévulose et la glycose ordinaire. Or, les expériences ont appris que la glycose se détruit plus rapidement que la lévulose sous l’influence des ferments, tandis que c’est le contraire pour la lévulose qui disparaîtrait plus rapidement que la glycose sous l’influence des alcalis. L’expérience relative à l’action plus énergique des alcalis, nous ne l’avons pas vérifiée directement. Mais nous avons cru remarquer la
(1) C’est ainsi que l’acidité du suc gastrique, par exemple, favorise l’action de la pepsine, sans être lui-même l’agent digestif.
■ (2) Voyez mes Leçons au ColUge de France, t. I®”, p. 230, 1855.
(3) Journal médical de New-York.
destructibilité plus rapide des glycoses qui viennent d’être digérées, c’est-à-dire interverties par le ferment de l’intestin.
Quant à la destruction plus rapide de la glycose ordinaire par la fermentation, le fait est très-facile à vérifier. Il suffit d’observer au polariinètre la fermentation alcoolique du sucre interverti; on constate que dans les premiers moments de la fermentation, la déviation à gauche augmente, ce qui prouve que la glycose est détruite en plus forte proportion que la lévulose, ou même qu’elle seule est attaquée d’abord.
Ces remarques conduisent à une démonstration trèsélégante de l’opinion que nous défendons ici, de la destruction du sucre par la fermentation. Si véritablement le sang agit par des ferments, le sucre interverti mis en contact avec lui et contenant d’abord des proportions égales de glycose et de lévulose, ne tardera pas à présenter un excès de lévulose. Le polarimètre manifestera cet excès. L’épreuve pourrait être tentée avec le sang chargé de sucre interverti d’un animal soumis à une alimentation sucrée exagérée. Mais on n’a même pas besoin d’opérer sur le sang lui-même. On sait que l’excès de sucre s’élimine par les reins à travers lesquels il déborde pour ainsi dire. Il suffira donc d’examiner les urines. En opérant ainsi, on constate, en effet, que l’équilibre des deux sucres est rompu au profit de la lévulose. Toutefois, quand les quantités de sucre alimentaire passées dans les urines sont faibles, comme c’est le cas général, l’expérience devient très-délicate ; néanmoins, les expériences que nous avons tentées à ce sujet se sont mon-
destruction du sucre dans le sang. 331 irées favorables à la manière de voir que nous venons d’énoncer.
La glycosurie peut être produite non-seulement, avons-nous dit, par des modifications survenues dans la destruction du sucre par les ferments du sang; mais aussi par des variations d’intensité dans la fermentation glycosique du glycogène dans le foie. Dans de récentes recherches, Lüchsiuger, de Zurich, cherche à faire ressortir le rôle de la fermentation hépatique dans la glycosurie. Cet expérimentateur injecte sous la peau des animaux en expérience une certaine quantité d’une solution étendue de glycérine (30 à 40 centigrammes de glycérine pour 100 d’eau); jamais dans ces circonstances il n’y a eu, dit-il, glycosurie, bien que les animaux eussent été préalablement placés dans les circonstances qui font d’ordinaire apparaître le sucre dans les urines : par exemple chez deux lapins l’auteur piqua le quatrième ventricule après avoir injecté sous la peau la solution de glycérine; il rechercha toutes les deux heures le sucre dans les urines et ne put en constater la présence. Chez un lapin curarisé, traité d’après les mêmes procédés, ou ne trouva pas non plus de sucre (l ).
(1) Voyaz B. Luchsinger, Experiment. und kritische Beürage zur PUymlogie und Pathologie der Glykogenes ; Zurich, 1875. — Experiment. Hemmung einer Fermentwirkung der lehenden Thieres {Pf'luger’s Arch,, 1875, p. 502).
Nous devons ajouter que la glycérine a été administrée dans le traitement Jn diabète, dans l’idée de fournir un succédané des hydrocarbures, de même que Piorry avait administré du sucre de canne pour compenser la perte de "lycose qu’éprouvent les diabétiques; mais si la glycérine a paru produire quelquefois l’efifet cherché, c’est peut-être par le mécanisme que nous avons indiqué à propos des expériences de Luchsinger. Du reste, on en est
Il faudrait savoir si dans ces expériences les animaux ne se trouvent pas placés dans un état morbide qui empêche le diabète de se produire par une autre cause que par l’absence du ferment hépatique. Nous reviendrons sur ces questions plus tard.
MM. Schiff et Pavy ont attribué une grande importance au ferment du foie dans la production du diabète. Ils ont admis que ce ferment est en quelque sorte un produit pathologique, qui n’existe pas pendant la vie, mais qui se forme instantanément après la mort ou par une influence cadavérique ou morbifique. Ce sont là des opinions vitalistes que nous n’admettons pas parce qu’elles sont contraires à la fois aux faits bien observés et aux idées que l’on doit avoir aujourd’hui des phénomènes physiologiques. — Le ferment lactique, par exemple, existe normalement dans les muscles et agit pour les acidifier pendant la vie aussi bien qu’après la mort ; le plus simple examen suffit pour le démontrer-, seulement, ils peuvent agir avec une intensité bien différente selon lescondilions que comportent ces deux états. Il en est de même pour le foie; le ferment hépatique existe pendant la vie comme après la mort et se forme dans certains moments déterminés.
Nous reviendrons bientôt sur ces questions fondamentales; pour le moment, nous nous bornerons à conclure que ce sont des ferments qui président à la destruction du sucre aussi bien qu’à sa formation.
encore à se demander si ce traitement a obtenu de véritables succès. (Voyez T. Klein, Bu Diabète sucré, in Revue des sciences médicales, a.mllStQ, p. 783).