‹ Leçons sur le diabète et la glycogénèse animaleChapitre 90 sur 156 · QUATORZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LEÇON

SoMMAiEE : Examen de critiques faites à la théorie de la glycogenèse hépatique. — Théorie vitaliste : la formation du sucre dans le foie serait un phénomène cadavérique. — Expériences qui réfutent cette théorie. Influence de certaines conditions pathologiques. — Observation clinique.

Messieurs,

Les connaissances auxquelles je suis arrivé relativement à la fonction glycogénique du foie, n’ont pas été acquises toutes en même temps, mais par un travail lent et successif. Il en résulte que la découverte de faits nouveaux est venu éclairer à plusieurs reprises les idées que je m’étais faites d’abord des phénomènes : les explications provisoires que j’avais fournies ont dû se modifier et se compléter : les interprétations sont devenues plus exactes et plus générales.

Les critiques qui ont essayé de me mettre en contradiction avec moi-même, en opposant les conclusions de mes recherches nouvelles avec les théories provisoires de mes travaux précédents, me paraissent n’avoir pas bien compris les conditions du développement scientifique. Ce qui importe, ce qui est inébranlable, c’est le fait : l’expérimentateur répond de l’exactitude d’un phénomène et précise les circonstances de sa production. 11 en fournit une théorie provisoire qui est destinée à subir des amendements successifs, jusqu’à ce que la théorie définitive soit enfin constituée.

3/l/l LEÇONS SUR LE DIABÈTE.

Après avoir signalé ce premier fait nouveau, la présence du sucre dans le foie, après avoir montré sa persistance, malgré la variété de l’alimentation et la diversité des espèces animales, j’avais cherché à déterminer les quantités de sucre du foie. J’avais donc fait des analyses, mais dans des conditions moins bien déterminées que celles que j’ai faites plus tard.

Les déterminations chimiques qui furent faites d’abord pour évaluer la quantité de sucre du foie me donnèrent des résultats que je publiai dans un premier travail (i).

Telle fut la première étape de la question glycogénique.

Divers physiologistes confirmèrent les faits que j’avais avancés, et cherchèrent ensuite à expliquer cette formation du sucre que j’avais découvert dans le foie en si forte proportion. Schmidt, Lehmann, etc., firent, ainsi que je vous l’ai déjà dit, l’hypothèse que le sucre se produisait dans le foie par suite du dédoublement de certains matériaux du sang qui traverse cet organe. Moi-mème je partageai cette manière de voir, l’admettant comme une explication provisoire dont il fallait chercher à donner la démonstration.

La question a bien marché depuis; cependant, dans ce progrès, les faits n’ont pas été contredits ; il n’y a eu de changé, comme on va le voir, que leur interprétation et la détermination plus exacte de leurs conditions expérimentales.

(1) Voyez ma thèse : Nouvelle fonction dufoie^ etc. Thèse de la Faculté des sciences de Paris, 1854.

En répétant plus tard mes dosages du sucre du foie, je m’aperçus que parfois ces dosages présentaient les plus grandes variations. J’avais été frappé de ce résultat, et je m’assurai qu’il ne tenait cependant à aucune imperfection du procédé d’analyse ; qu’il était bien réel.

Je cherchai la loi de ces variations et je m’assurai que la quantité de sucre, pour le même foie, était d’autant plus grande que j’opérais plus longtemps après la mort. 11 semblait que la production de glycose continuait après que l’animal avait cessé de vivre et que le foie était retiré du corps. Ce fut l’observation de ce fait singulier et imprévu qui me conduisit, comme vous savez déjà, à faire l’expérience du foie lavé , et qui m’amena à une nouvelle constatation, à celle de la matière glycogène dans le tissu hépatique (1).

La découverte de la matière glycogène fut donc la seconde étape dans la question. Mais ce nonveau fait ne détruisit pas l’ancien, la présence du sucre dans le foie ; il força seulement de l’interpréter autrement. Il fallut dès lors renoncer à expliquer la formation du sucre par le dédoublement direct des éléments du sang qui traverse le tissu hépatique; il fallut corriger les dosages. Ceux-ci effectivement étaient trop forts ; on devait en défalquer les quantités formées, après la mort, aux dépens de la matière glycogène. Je donnai en effet toutes ces explications dans mon mémoire (2), et je terminai en disant qu’il fallait recommencer tous les dosa-

(!) Voyez Comptes rendus de f Académie des sciences, t. XLI, p. 461,

(2) Voyez Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XLl, p. 469.

ges du sucre dans le foie, en tenant compte des nouveaux faits que je signalais. Les faits nouveaux qu’on découvre doivent servir à rectifier les anciens, mais ils ne sauraient jamais les détruire. Mes anciennes expériences restaient intactes dans les conditions où je les avais pratiquées; seulement je les rectifiais en y ajoutant de nouvelles conditions d’exactitude. Il en fut de même des analyses du sang de la veine porte et des veines sushépatiques. 3’avais d’abord annoncé qu’il n’y avait pas sensiblement de sucre dans le sang de la veine porte, parce que j’attendais un certain temps avant d’en faire l’analyse. Plus tard, ayant découvert que le sucre sé détruit très-rapidement dans le sang après son extraction des vaisseaux, je rectifiai sur premières analyses, en trouvant qu’il y a toujours une certaine proportion de sucre qui passe du système artériel dans le sang de la veine porté comme dans toutes les autres veines ; mais ces rectifications, je le répète, ne détruisent pas les premières recherches et les conclusions qui en découlent à savoir qu’il y a plus de sucre dans le sang qui sort du foie que dans celui qui entre dans cet organe. Toutes ces rectifications et ces corrections ne sont donc que l’expression même d’une science qui avance. Autrement des idées fixes seraient l’expression de systèmes a priori.

Mais on ne prit pas garde ou plutôt on n’accorda pas d’attention à cette marche naturelle des idées et des faits. Le phénomène de la formation du sucre dans le foie après la mort fut considéré comme une négation de la fonction glycogénique pendant la vie. On soutint que la production du sucre était un phénomène cada-

vérique. D’où la conclusion que jamais le tissu hépatique ne contient de glycose pendant la vie, mais seulement après là mort.

Ces idées ont été soutenues en particulier par M. Pavy (1), physiologiste anglais qui a commencé ses expériences sur le sucre animal précisément dans mon laboratoire, au Collège de France.

Mais cette théorie de M. Pavy, qui est un reflet des anciennes doctrines vitalistes, est à la fois obscure et inexacte. 1“ Elle est obscure, car on ne comprend guère celte transformation cadavérique instantanée dans un organe tout à l’heure vivant. Les phénomènes de décomposition cadavérique sont des phénomènes lents. L’animal ne meurt pas tout d’un coup et dans toutes ses parties. Les choses ne se passent pas com me les vitalistes le croyaient autrefois. Ils imaginaient que la force vitale disparaissait brusquenent de la scène, et qu’au moment où elle abandonnait ainsi l’organisme, partout la mort faisait place à la vie.

Aujourd’hui on possède des notions plus justes sur ces sujets : nous n’admettons pas plus la réalité d’une force vitale, que nous n’admettrions celle d’une force mortelle. En acceptant pour des entités réelles toutes les créations logiques de l’esprit, on se trouve entraîné à des exagérations qui font éclater l’absurdité de cette méthode. Y aurait-il donc, des fonctions de la mort, fonctions cadavériques et des fonctions de la vie, fonctions vitales?

(1) Voyez Pavy, On the nature and treatment of Diabètes. Londres,

La vérité est que chaque tissu a ses propriétés particulières, son irritabilité propre, son autonomie. Lorsqu’un animal a été sacrifié, alors que l’on dit deTui qu’il n’est plus qu’un cadavre, il n’est pas vrai que tous ses tissus soient morts, qu’il cesse brusquement de manifester les phénomènes ordinaires ou qu’ils donnent lieu à des manifestations nouvelles qu’on pourrait appeler cadavériques. Les muscles, par exemple, conservent leur contractilité pendant un temps plus ou moins long: la réaction de leur tissu qui est alcaline pendant la vie, devient acide, cela est vrai. Mais dira-t-on que cette contractilité, celte acidité sont des phénomènes cadavériques? En aucune façon. - Seulement l’acide qui se produit pendant que l’animal est en santé est à chaque instant repris par la circulation, et emporté avec le sang qui sort de l’organe. Au contraire, il s’accumule et devient facile à manifester lorsque la circulation a cessé.

De même l’apparition du sucre est un phénomène normal. L’accroissement de quantité après la mort est particulièrement dû à l’accumulation de ce produit que le torrent circulatoire Aenlève plus, puisqu’il a cessé. Ce n’est point un fait cadavérique.

Mais quoi qu’il en soit de ces conceptions vitalistes qui sont d’un autre temps, restons dans les faits. M. Pavy a avancé pour soutenir son opinion qu’il n’y a de sucre dans le foie qu’après la mort, et que pendant la vie, cette substance n’existe ni dans l’organisme ni dans le foie. En tant que partisan de l’école expérimentale, nous devons juger les théories par leur accord avec les faits d’expérience. Or, celle-ci ne s’accorde pas avec les faits.

Elle est, comme nous l’avons dit, inexacte. C’est une erreur de fait que de soutenir qu’il ne se produit pas de sucre dans le foie pendant la vie chez l’homme ou chez l’animal , et que cette substance ne se rencontre dans l’organisme qu’après la mort. M. Pavy serait ainsi conduit à considérer le malade diabétique comme un cadavre ambulant, conception qui est certainement bizarre.

Les expériences et les opinions de M. Pavy ont été admises par quelques physiologistes, tels que M. Pflüger, Ritter, etc. Mais ce sont précisément les expériences qui servent de base à l’opinion de ces auteurs qiie nous devons maintenant examiner au point de vue pratique et théorique.

M. Pavy admet qu’il n’existe pas de sucre dans le foie d’un animal quand on le surprend dans l’état de vie pleine et entière. Pour cela il enlève aussi rapidement que possible un morceau de foie sur un animal vivant et le jette, comme je l’avais autrefois recommandé, dans l’eau bouillante. On constate alors, dit M. Pavy, que le tissu hépatique est absolument exempt de matière sucrée. Gela n’est pas exact, car si l’on fait cuire le tissu du foie ainsi extrait avec son poids égal de sulfate de soude, ou mieux, si on broyé immédiatement, comme nous le pratiquons, le tissu du foie dans un appareil où passe de la vapeur d’eau surchauôée, on- trouve toujours dans le liquide qu’on obtient, une réduction manifeste du réactif de Fehling. J’ai toujours rencontré du sucre dans le tissu de foie extrait aussi rapidement que possible du corps d’un animal bien portant et en pleine vitalité. Tous les expérimentateurs qui ont examiné ces

faits sans idées préconçues sont arrivés au même résultat

que moi. Récemment, M. Dalton, professeur de physiologie à New-York (1), a publié sur cette question un travail fait avec beaucoup de soin, et je transcris ici un tableau qui contient les chiffres d’un certain nombre d’expériences.

Sucre contenu dam le tissu du foie extrait imtantanément de l'organisme.

- (Toutes les expériences ont été faites sur des chiens.)

TEMPS ÉCOULÉ BURÉE PROPORTION DE CLYCOSE

depuis de pour 1000

Je dernier repas.

l’opération.

do tissu du foie.

4 heures. ...

9 secondes ....

Ainsi, on trouve en

moyenne de 2 à

3 pour 1 000 de

sucre dans le tissu du foie. C’est un chiffre supérieur et presque double de celui que nous avons trouvé dans le sang. Nous avons constaté, en effet, en moyenne 11/2 pour 1000 de sucre dans le sang artériel.

Toutefois, nous devons dire que nos expériences nous ont appris que ce sucre trouvé dans le tissu hépatique ne doit pas être, dans l’état normal et pendant la vie, attribué au tissu même du foie, mais au sang dont il reste nécessairement imprégné. En effet, nous vous démou-

(1) De la formation du sucre dans le foie. New-York, 1871 .

CRITIQUE EXPÉRIMENTx^.LE. 351

trerons dans une des séances prochaines que dansles conditions ordinaires de la circulation hépatique, le sucre n’imprègne pas la cellule hépatique, mais se forme à l’aide delà matière glycogène etse dissout dans le sang qui l’emporte à mesure qu’il se produit. Après la mort, lorsque la circulation est arrêtée dans le foie, il en est autrement ; le sucre créé par la transformation de la matière glycogène n’étant plus emporté incessamment par le courant sanguin, et sa. formation étant exagérée par la suppression d’influence du système nerveux, se condense et s’accumule dans le tissu hépatique lui-même. C’est pourquoi, ainsi que jel’ai annoncé en 1855, lorsque j’ai découvert le mécanisme delà glycogenèse du foie par le moyen de la matière glycogène, on voit la proportion de matière sucrée augmenter trèsrapidement à mesure qu’on s’éloigne du moment de la mort. C’est cette découverte qui m’a amené à dire qu’il fallait reprendre tous les dosages du sucre que J’avais faits antérieurement.

Un de mes anciens élèves et ami, M. le professeur Panum (de Copenhague), a publié des expériences en 1866 qui montrent bien cette accélération croissante de la formation du sucre dans le foie. Il a pris des quantités égales du tissu du foie, à différents moments, depuis l’ouverture du ventre d’un animal, et il a recherché la quantité de décoction du foie qu’il fallait employer pour décolorer la même quantité de réactif bleu ou de liquidé cupro-potassique, et il a observé que cette quantité diminuait d’autant plus qu’on s’éloignait davantage du moment où la circulation du foie avait été arrêtée.

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