LAPIN A SANG FROID
L’opération ayant été pratiquée au niveau précis que nous indiquons, voici ce qu’on observe. L^animal naturellement est paralysé de toute la partie postérieure du corps. Il se refroidit. Les respirations deviennent plus rares et la température s’abaisse , successivement ' en même temps que la circulation se ralentit. ,•
Si l’on examine alors le sang et le foie^ on les trouve- dépourvus de sucre, mais le foie renferme une ‘quantité énorme de matière glycogène. J’ai fait connaître cette expérience, il y a vingt ans, et personne ne me paraît lui avoir accordé l’attention qu’elle mérite (1).
Nous avons opéré, ce matin, il y a environ cinq à six heures, uniapin dont nous avons fait en quelque sorte un animal à sang froid. Au moment de l’opération, il y a eu accélération de la circulation et des mouvements respiratoires; mais peu -à peu cette excitation a cessé pour faire place à un état contraire.
Vous voyez maintenant cet animal couché sur le flanc ; il est refroidi ; sa température est dans le rectum à 28 degrés; elle était, avant l’opération, de 39 degrés. Les respirations sont faibles et de 12 à 15 par minute, nombre très- faible pour le lapin. Nous extrayons du sang de l’artère carotide ; nous le traitons par le sulfate de soude et par le liquide de Fehling; nous ne trouvons pas de réduction très-sensible, conséquemment pas de sucre ou seulement des indices qui ne seraient pas dosables.
Nous ouvrons l’abdomen de l’animal ; nous prenons
(l)-Voycz nos Leçons au Collège de France ;'1855, p. 363-375; 1858, -P- 44'j, etc. , ’ . . - -
un morceau de son foie, et nous en jetons une partie dans de l’eau bouillante ; la décoction est rendue trèsopaline par la matière glycogène, mais le réactif de Fehling n’y détermine pas de précipité et démontre l’absence du sucre. Au bout d’un instant, nous faisons cuire un autre fragment du même foie extrait du corps, et nous y trouvons toujours beaucoup de matière glycogène; il y a déjà des traces de sucre. Au bout d’une heure, nous y trouvons du sucre d’une manière beaucoup plus appréciable. Chez ce lapin, la formation du sucre était donc arrêtée par l’influence de la moelle épinière coupée, et reprenait quand cette influence cessait.
Mais par quel mécanisme cet arrêt est-il survenu? Serait-ce simplement par abaissement de la température de l’animal, abaissement qui aurait empêché le ferment hépatique d’agir sur la matière glycogène? L’analyse de l’expérience prouve clairement que ce n’est pas à la température seule qu’il faut attribuer ces phénomènes. En effet, la température de l’animal était de 28 degrés; de plus, en coupant un morceau de foie et en l’abandonnant dans le laboratoire, qui est à 15 degrés, par conséquent à une température bien plus basse que celle du lapin, le sucre apparaît bientôt dans ce milieu plus froid. D’ailleurs, en soumettant un morceau de foie pris dans les conditions ordinaires ou privé de sucre par le lavage, à la température de 28 degrés, le sucre s’y forme parfaitement; il apparaît encore dans une atmosphère à 15 degrés ou même plus basse. H faut arriver à la température de 0 degré si l’on veut paralyser complètement l’action du ferment.