CL. BEENARD
là où il n’y a pas ce symptôme caractéristique et pathognoQionique : la glycosurie.
Si l’on pique dans un espace très-limité le plancher dq quatrième ventricule, la production du sucre s’exagère et l’animal devient diabétique. L’espace dont nous parlons est compris entre l’origine des nerfs vagues et celle des nerfs acoustiques,
Je n’ai pas besoin de rappeler en détail par quelle idée préconçue j’ayais été conduit à tenter l’expérience. Je croyais augmenter la sécrétion du foie et la production du sucre en excitant les origines du pneumogastrique, comme j’avais, dans d’autres circonstances, augmenté la sécrétion salivaire en excitant les origines de la cinquième paire,
Le foie reçoit trois espèces de nerfs.
1“ Des rameaux du grand sympathique, Ceux-ci proviennent du plexus cœliaque, et cheminent vers le foie en suivant les divisions de l’artère hépatique,
2° Des rameaux du pneumogastrique gauche et quelquefois du pneumogastrique droit.
,3° Des rameaux des nerfs phréniques qui vont se dis- Iribuer aux parois des veines sus-hépatiques,
Eu piquant les origines du pneumogastrique j’obtins, comme je m’y attendais, le phénomène de la glycosurie. Je coupai alors les pneumogastriques, pour contrôler mon explication et savoir si le diabète cesserait. Il n’en fut rien ; le diabète persista malgré la section des vagues au cou. L’action ne consistait donc point, comme je l’avais cru, en une excitation des pneumogastriques transmise par ces cordons nerveux jusqu’au tissu hépa-
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tique. J’électrisai le bout périphérique des nerfs coupés sans modifier auGunement lu glycpgenèse ; an contraire, gn galvanisant leur bout central, je constatai une pro^ duçtioo exagérée dii sucre, L’excitation nerveuse se faisait dope par aptiOP réflexe sur la moelle*
Les voies de transmission par le pneumogastrique étant éliminées, l’action, en effet, n’avait plus d’autre chemip que la moelle. Les régions supérieures de la moelle pouvaient seules être mises en cause i car, en dépassant la première vertèbre dorsale, je ne produisais plus le phénomène. L’excitation efdQace se transmet donc par la moelle jusqu’à la hauteur de la première paire rachidienne et, à partir de fie point, elle suit la seule route qui conduise au foie, le grand el le petit splanchniques, branches du sympathique*
L’aption nerveuse est donc toujours transmise, fina-^^ lement, au tissu hépatique*
Si l’on examine l’état des viscères abdominaux che2 un animal qui a subi la piqflre diabétique, on voit que la circulation y est considérablement activée* L’influence nerveuse paraît donc s’exerper par l’intermédiaire de la circulation. Et ceci se comprend. Les pellules hépatiques, foyers de matière glycogène, se trouvent entourées d’une sorte de réseau sanguin i la circulatien devenant plus active dans l§ réseau, le çontafit du liquide sanguin avec les liquides cellulaires mieux assuré, raption est plus énergique sur la matière glycogène, la transforma^ bon devient plus abondante, et le sucre produit est immédiatement entraîné; '
L’augmentation de rapidité de la circulation du
foie accroît la glycémie. Voilà la théorie de l’opération
Lorsque la glycémie dépasse un certain degré, lors qu’elle devient excessive, le phénomène de la glycosurie apparaît ; le diabète est déclaré. Les choses se passent on le voit, comme si l’on avait injecté directement dans les veines d’un animal une trop grande quantité de sucre de diabète.
Pourquoi le rein élimine-t-il le sucre quand il est en excès et le laisse-t-il subsister dans le sang lorsqu’il s’y trouve en plus petite quantité ?
Par une raison d’ordre général. Les substances ne sont expulsées du sang que lorsque leurs proportions dépassent une certaine limite. Par exemple, l’excès de sel, NaCl, introduit par l’alimentation, est expulsé au dehors ; mais il en reste toujours une quantité constante qui ne subit pas de changement. Les choses se passent comme si le rein était une sorte de trop-plein par où s’échapperaient les éléments surabondants. Son activité n’entre en jeu que lorsque la susceptibilité de l’organe est excitée au delà d’un certain degré.
Examinons maintenant les procédés par lesquels on peut produire le diabète artificiel. Étudier ces procédés, c’est en somme constituer la pathogénie de l’affection ; or, la connaissance pathogénique de la maladie doit précéder, avons-nous dit, toute autre étude et servir de base, dans l’avenir, à une thérapeutique rationnelle. Dans l’ordre des problèmes qui se posent à propos de tout état pathologique, le premier est de connaître le mécanisme du dérangement morbide, de le reproduire à volonté ; les autres questions découlent de celle-là.
Nous appellerons d’abord l’attention sur un procédé de diabète artificiel que nous avons signalé il y a longtemps (1) ; à savoir l’empoisonnement curarique.
Il faut naturellement que l’empoisonnement ne soit pas complet, qu’il n’ait pas été poussé trop loin. La dose de curare doit être réglée avec le plus grand soin, quand on veut que les mouvements respiratoires soient conservés. C’est une opération difficile, parce que la composition exacte de ce poison n’est pas connue et que tous les échantillons n’ont point la même énergie. On n’arrive que par des tâtonnements successifs à bien connaître l’échantillon particulier dont on doit faire usage. On peut alors en faire des solutions titrées. Malheureusement la conservation de ces solutions est elle-même difficile ; elles s’altèrent avec le temps et de nouveaux tâtonnements deviennent nécessaires à chaque nouvelle période d’expériences.
J’ai montré, il y a longtemps, que le curare porte son action sur l’extrémité des nerfs moteurs volontaires. Les membres sont d’abord paralysés du mouvement, tout en conservant une sensibilité inaltérée. Les mouvements respiratoires ne sont atteints que beaucoup plus tard, en sorte que si la dose du poison est convenablement réglée, les muscles du thorax pourront échapper à la paralysie, tandis que tous les autres seront frappés (2). Dans ces conditions, l’animal continuant à respirer pourra continuer à vivre : sauf le soulèvement régulier et lent de sa poitrine, ou les mouvements
(1) Voyez mes cours au College de France, t. l'‘‘, p. 356, 1855.
(2) Yojez Leçons sur les anesthésiques. Vaiis, 1875.
brusques de son diaphragme, on n’apercevra chez lui aucun autre mouvement ; la paralysie des membres sera complète; Peu â péü^ le pOisoii s’éliMinera, la paralysie cessera, et l’aninial teviendra à son état ordinaire.
Si la dose précise qüi éonvieüt à rempoisonnemeDt partiel que noUs vètioils de déotire a été dépassée, les mouvements respiratoires cessant, l’ânimal périra asphyxié^ â moins quë hoüs n’ayons recoüts à un artifice pour entretenir la fonction respiratoire. Grâce à la respiration artificielle, la vie peut être entretenue jusqu’au naohient Où le Curare aura été rejeté au dehors.
Nous allonS} niessieurs, vous rendre témoins de cette expérience dé diabèté artificiel Curarique, et nous allons . suivre avec tous pas à pas le mécanisme par lequel la glycosurie Sürviënt; NoUS aurons ainsi une contreépreüvé des faits qüé noüs vous avons exposés jusqu’ici sur la glycémie : il est certain qüé nous devons avoir, sous l’influence dés moyens qui amènent le diabète artificiel une glycémie exagérée qui précédera le passage du sucre dans l’urine ou l’apparition de la glycosurie.
“ Yôici un Chien que nous avons empoisonné par le curare; il est maintenant étendu sur la gouttière à expérience; un tube de caoutchouc terminé par une sonde amène à ses poumons l’air qui est comprimé à intervalles égaux par un soufflet. G’ést là uné imitation gros^ sière des inspirations et expirations physiologiques.
Avant l’administration du curaré nous avions trouve les doses suivantes dans le saUg artériel et veineux du membre postérieur :
de sucre pour 1000 de sang artérieL
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\P,\0 de sucre pour 1000 de sang veineux.
La proportion de sucre dans îe sang veineux était moindre que dans le sang artériel ; ce qui est dans l’ordre. .
Avant l’action du curare, nous avons également examiné Turine et nous avons constaté qu’elle ne renfermait pas de sucre.
Après que l’empoisonnement curarique a duré quelque temps, nous recueillons l^uriné. Nous voyons, par l’essai qui est tenté sous vos yeux, que la liqueur cupropotassique est décolorée et que la présence de la glycose est ainsi mise en toute évidence.
Les analyses du sang vont nous montrer l’accroissement glycémique qiii a entraîné la glycosurie. Ën effet, le sang retiré des vaisseaux artériel et veineux du membre postérieur, nous donne maintenant :
2®'',80 de sucre pour lOÔO de sang artériel.
2='', 60 de Sücre pour 1000 de sang veineux.
Je dois ici, messieurs, vous signaler un fait intéressant. Nous avions déjà fait f expérience sur un premier chien qui, bien qu’empoisonné par le curare et insufflé artificiellement 'jusqu’au retour du mouvement, ne s était pas montré diabétique. Ses urines recueillies avant, pendant et après l’expérience, ne contenaient pas de sucré. Nous en avons conclu que le chien était à jeun et c’est en effet ce qui était arrivé. Le chien n’avait rien mangé depuis vingt-quatre heures. J’ai toujours observé que, pour rendre facilement diabétique un animal quelconque, chien ou lapin, il faut qu’il soit bien portant et en pleine digestion.
S’il est à jeun, le sucre n’apparaît pas ordinairement dans les urines; la glycémie a cependant augmenté mais pas assez pour faire apparaître la glycosurie. C’est ce quemous avons pu constater chez notre chien curarisé à jeun.
Avant l’empoisonnement nous avions eu :
Pour le sang artériel, 1^%10 pour 1 000 grammes de sang.
Pour le sang veineux, pour 1000 grammes de sang.
Pendant l’empoisonnement nous avons constaté :
Pour le sang artériel, pour 1000.
Nous voyons par les expériences qui précèdent que la limite inférieure de la glycémie, qui entraîne la glycosurie, doit être chez le chien près de 3 pour 1000 de sucre. La limite supérieure peut être beaucoup plus éloignée et, dans certains diabètes intenses, elle doit être très-élevée ; mais il n’y a d’intérêt pour nous ici qu’à fixer la limite inférieure : nous reviendrons plus tard sur cette circonstance intéressante, à savoir que la digestion est une condition essentielle du diabète artificiel.
Comment le curare agit-il pour rendre un aniuial diabétique? C’est le mécanisme qu’il nous importe de connaître beaucoup plus que le fait brut luimême.
On pourrait contester dans l’expérience que nous venons de rapporter que ce soit le curare qui ait produit le diabète. Notre animal Curarisé a été soumis en effet à la respiration artificielle, et des expérimentateurs ont
voulu attribuer à l’influence de la respiration artificielle l’effet que nous rapportons au poison. C’est M. Schiff qui a élevé cette objection et je l’ai trouvée reproduite dans des ouvrages français de pathologie. Cette objection n’est pas fondée.
11 est possible, en effet, de supprimer l’influence de la respiration artificielle en réglant la dose du curare de façon que les mouvements respiratoires ne soient point paralysés. C’est ce que nous avons fait pour le lapin qui est sous vos yeux. L’animal est devenu diabétique sans qu’on puisse incriminer l’action de la respiration artificielle.
Les phénomènes ont eu lieu néanmoins chez cet animal de la même manière que chez celui qui était insufflé;, nous avons eu d’abord glycémie exagérée, puis glycosurie.
Nous avons trouvé dans le sang artériel de cet animal :
Avant l’administration du poison, les urines sans sucre et 1^,6 pour 1000 dans son sang artériel.
Après curarisation, les urines étaient sucrées, et le sang renfermait
La quantité de glycose du sang a donc presque doublé.
Quant au mécanisme, il paraît, au premier abord, facile à expliquer. Le curare paralyserait les nerfs vasomoteurs du foie; les vaisseaux, dès lors, augmenteraient de calibre, et la circulation deviendrait plus active. C’est ainsi que les cellules hépatiques s’étant trouvées en rapport avec une plus grande masse de sang, la
production de sucre se serait exagérée. La suractivité du tissu serait donc la conséquence dé la paralysie vàscülâiÈe.
Les choses sembléraiéni devôic se passer de la même manière dans le cas de la piqûre au plancher du quatrième ventficule. Un professeur dé Saint-Pétersbourg, M. Owsjaniskôff, a dit que îe plaüchec du quatrième ventricule pouvait être considéré comme un des centres vaso^mpteurs les plus nettement définis.
S’il en était ainsi, nous serions conduit à ramènera un mécanisme Unique tous les moyens de produire le diabète artificiel, soit par le curare soit par l’opitlffl, soit par là piqûre du plancher du quatrième ventricule ; ce Sont là des explications sur lesquelles nous aurons encore à revenir dans la leçon qui và suivre.