TREIZIÈME LEÇON
De la vision indirecte et du champ visuel
Messieurs,
Les fonctions de l'œil qui nous ont occupés dans les dernières conférences, acuité visuelle, réfraction, perception des couleurs, se rapportaient toutes à la vision directe ; en d'autres termes nous avons exploré uniquemeut les fonctions de la macula.
Mais, comme la rétine s'étend bien au-delà de la macula, notre vue est loin d'être bornée au point de fixation ; elle embrasse, au contraire, une grande étendue périphérique dans laquelle les objets sont vus indirectement, et l'on nomme cette étendue le champ visuel. Le champ visuel est donc l'ensemble des objets qu'un œil peut voir en gardant une position fixe. Et de même qu'on appelle vision directe celle qui s'exerce avec la macula, on appelle vision indirecte ou périphérique celle qui s'exerce avec le reste de la rétine.
C'est l'exploration de la vision indirecte et des limites du champ visuel, qui nous occupera aujourd'hui.
La vision in4irecte, quoique bien indistincte et imparfaite en comparaison de la vision centrale, n'est cependant pas moins importante que cette dernière pour l'individu. Sans la vision périphérique nous serions dans l'état d'un homme qui voudrait se conduire en regardant à travers un long tube étroit ne laissant apercevoir que l'objet fixé. Il lui
inexacte. En effet, nous ne désirons pas seulement déter-^ miner les limites du champ visuel, mais aussi les fonctions des parties excentriques de la rétine. Pour cela, nous nous servons d'objets témoinsa,nalogues à ceux que nous avons employés pour la vision centrale. Or, il est évident qu'en promenant sur un plan, soit une des lettres de Téchelle typographique, soit un carré coloré pour voir si ces objets sont distingués ou non par une partie donnée de la rétine, nous examinons les différentes parties de cet organe dans des conditions tout à fait inégales : Tobjet se trouvera en effet plus éloigné de la rétine à mesure qu'il s^écàrtera du point de fixation.
Ainsi, en supposant l'œil à 30 centimètres du tableau, une partie (a) située à 40 degrés de la macula (m) est éloignée de 39 centimètres [aA) du tableau et une partie &, située à 80 degrés de la hiàcula^ se ii^dutet^ à tthe distancé de 173 centimètres (tJBf).
Ce n'est que jusqu'à 45 degrés qttë lë§ diffît^ëtldcld de distance sont négligeables ; ftu-delà^ elles s*acct*oissent dans des proportions telles» que idUtë ëdmpârâisdh entré la vision directe et la tisidh indlreetë dëtiëht féelletnent
impossible. Pour pouvoir eîaminet* le châmj? visiiéi dans toute son étendue et dans des conditions comparables pour tous les. points de la rétine, il faut évidemment placer l'œil au centre d'une sphère dont il fixera l'un des pôles. On déterminera les limites du champ visuel à l'aide des angles maximums sous lesquels les objets seront encore distingués, et on examinera les fonctions de la vision indirecte en promenant des objets sur la surface interne de la sphère. Cette méthode est la seule rationnelle, parce que la sphère permet de déterminer le champ visuel jusqu'à ses dernières limites, et que, de plus, les objets témoins se trouvent toujours à la même distance de la partie de l'œil examinée.
Or, on peut obtenir une sphère de différentes façons. Le moyen le plus pratique est donné par le périmètre^ dont
1 lO —
AxjBERT s'est serri le premier, et auquel nous ayons donné la forme suivante {Fig. 22) :
Le périmètre consiste essentiellement en un arc de cercle de la yaleur d'une demi-circonférence, qui, en tournant autour de son sommet, décrit dans Fespace un hémisphère au centre duquel se trouve Tœil examiné.
Cet arc de cercle est représenté en P dans la figure, et
son sommet est supporté par une colonne de métal (A>. Vis-à-Tis de cette première colonne, et fixée sur le même support, se trouve une seconde pièce cylindrique B, d'une hauteur telle, que sa partie supérieure recooriiée légèrement soit juste au niveau de la paroi orbîtaire inférieure quand roeil examiné est au centre C de Tare. Pour que cette dernière condition «oit remplie, il fànt donc que celte
tige C vienne appuyer contre le bas de l'orbite correspondant. Reste à fixer le meaton : pour cela, une pièce de bois transversale peut glisser le long de la colonne B, soit en bas ou en haut, soit autour de l'axe. Cette pièce de bois est creusée de deux échancrures latérales fut l'une desquelles le menton peut s'appuyer.
' Veut-on, par exemple, examiner l'œil gauche, le menton, pour que la tôte garde sa rectitude, doit s'appuyer surfcj la rainure du côté droit ; on devra donc élever suflîsaiil' ment cette pièce pour que, la tête étant soutenue par ellej l'orbite inférieurs gauche soit juste au niveau du sommï^ de la tige et vienne s'appuyer sur lui. De cette façon, U centre optique de l'œil est au centre G de la sphère qui décrira l'arc en tournant autour de son pôle.
Notre arc est divisé en degrés, à partir "du point 0° qui indique son sommet, jusqu'à 90° de l'un et de l'autre côté. La division est tracée à l'extérieur de l'arc.
Quant à l'inclinaison méridienne de celui-ci, elle se lii sur un petit cadran vertical tangent au sommet de l'arc, ai ayant précisément ce sommet pour centre autour duquel meut.dans le plan de l'arc.une aiguille I tournant en mèm«l temps que ce dernier.
L'intérieur de l'arc est noirci, sauf le point de fixation centrale. Quanta l'objet dont on se sert pour explorer la vision indirecte, papier blanc ou coloré, figure ou lettre typographique, on peut, soit le faire mouToir avec une pince, soit le guider de l'extérieur en le plaçant dans un curseur qui glisse le long de l'arc et dont un bras postérieur indique le degré correspondant de l'arc.
Pour des mensurations délicates aux environs de la tache jaune, on a tracé à l'intérieur aux environs du centre jusqu'à 20", une division en demi-degrés. C'est à l'aide de cette division que nous avons fait nos déterminations de la distance entre le point de fixation et la tache de Hariotte, c'est-à-dire entre la macula et le nerf optique.
Pour déterminer les limites du champ visuel, voici comment on procède :
La tête du sujet étant fixée de la façon indiquée précé- I demmeot, et l'œil examiné se trouvant au centre de )a 1 sphère décrite par l'arc du périmètre, on recouvre l'oeil ' inactif à l'aide d'un baniipau pliilôt qu'avec la main ou un
' mouchoir, dont l'épaisseur pourrait rétrécir les parties internes du champ visuel.
On recommande alors au sujet de fixer exactement ie petit point blanc marqué au centre de l'arc, tandis que, se plaçant derrière l'arc du périmètre, l'explorateur con- LisnoLT. la
trôle avec soin la direction de l'œil A réprime ses moindres déplacements. Puis, Tare du périmètj^ étant maintenu dans un. plan déterminé, par exemple d'aboipd xians le plan horizontal, on fait avancer progressivement l'objet témoin de la périphérie vers le som|net, jusqu'au point ob il est reconnu par rœil en expètiem». Ca point indique la limite du champ visuel pour le |^laa mért^ dieu correspondante L*opération étant fUte pour un des câtôs de Tare, est recommencée pour Tâutre cdté>
C^tt ensuite le tour dHin autre méridien, dans le pkn duquel on place Tare du périmètre, et pour lequel on dé» tertnine de la même façon la limite à Laquelle Totijet est reconnu en partant de La périphérie.
il est d'ordinaire suffisant d'examiner seulement quatre inéridi^, l'horizontal, le vertical et les deux intermédiaires» t^est-à-à^ïe qu'on examine les méridiens de 43 en 43 degrés.
Le cbâimp visuel, ainsi détenniné, est inscrit sur uil •chéma <j[ui représente une projection de la s^ère (prtojee* tton éqûiéistante pola4ré). (JFig. J^). Ce schéma consiste en une série de cercles concentriques traversés par des dia» mètres. Le centre o de la figure coxrespond au point de âxation et les diamètres aux différents plans de Tane» c'est-À-dire aux méridiens dans lesquels on a exécuté là mensuration. Chaque diamètre porte à ses extrémités un jdhiffire qui indique le degré d'inclinaison du méridien cor* f^espondant sur la verticale; cette division correspond tisé^ cessairement à celle du cadran I du périmiètre. L^ rsyons sont eux-mêmes divisés, depuis le centre, en parties égales correspondant chacune à 5^ de la division de l'arc > le 0* correspond au sommet de l'arc, le ^^ k ison extrémité.
n est facile, d'après cela, de reporter sur ce schéma les résultats obtenus par Texamen du champ visuel. Deux de ces projections sont habituellement placées Tune à côté de l'autre sur la même feuille : celle de droite correspond à l'œil droit du malade, celle de gauche à l'œil gauche. La pÉG^tie externe du champ visuel de l'œil droit répond au côté droit de la âgure correspondante, la partie intense au
côté gauchie. L'inverse a lieu nécessairement pour l'autre œil.
Cela dit, supposons que Ton examine Tœil droit : ft-t-oi| d'abord exploré le méridien horizontal, et trouvé 85<> du côté externe, 40<* du côté interne, on cherchera, sur la figure de droite, le diamètre horizontal, et ^ur le rayon de droite on fera une marque à la division nu^aéroté^ 85«, tandis qu'où marquera le 40° degré sur le rayon 4e gauc}^. On passera ensuite, par exemple, au méridien Intermé-r diaire incliné de 45<> sur la droite par sa partie supérieure, on cherchera, sur la figure, le diamètre correspondant, et c'est sur lui que devront être marqués les degrés trouvée dans l'expérience. Quand on a ainsi reporté les chiffre^ oh» tenus pour chaque méridien, on n'a plus qu'à réunir, pay un trait continu, les différents points isolés.
La courbe interne de la figure 23 a été obtenue de cette manière et indique l'étendue du champ visuel de mon ml droit quand je fixe invariablement le sommet de l'arc (centre de la figure).
jlf 0» chao^p yisuel s'étef94 àom : en deh(^ ^ 95^, mt en haut à 53°, — en dedans à 47° — en bas à 65°.
Ainsi, le champ visuel est loin d'être circulaire, comme on pourrait le croire a priori. Il a sa plus grande étendue en dehors et à la partie inféro-externe. La partie supérieure et siuftout la partie interne sont beaucoup joaoin? étendues.
On serait tenté d'attribuer cette limitation .à la préseji^ des os 4u r^râne. Le rebord supérieur de l'orbite ejt le 4os du nez apportent, en effet, un obsta.cle sensible à la vision indirecte.
L'in&uence du tuez peut être élimméQ par une légère rotation du support mentonnier autour de son ax^, comm^ le permet oaotre périmètre. Pour écarter tous les obstacles, it faudrait, pour iChaque méridieiî, fixer un poiiiit situé à 30^ dans la direction opposée à celle de la mensuration, Pai^ ces conditions, on obtient la courbe «externe de ia figure ; mais vous voyez .que, malgré ces |>récaAjiitions, lechamp yisjuet resie .eocore rébtéci. 4aus iles taeçtiom indiqua.
Ce fait tient en partie à ce que la rétine ne s'avance pas autant en dehors qu*en dedans du globe oculaire, mais la raison principale est que sa partie externe est moins exercée que sa partie interne. En effet, nous nous orientons du côté gauche, non avec la partie externe de la rétine de Fœil droit, mais avec la partie interne de celle de Toeil gauche, tandis que la partie externe de cet œil gauche est également remplacée par la partie interne de l'œil droit. Il s'ensuit que les fonctions des parties moins exercées se développent moins, et que le champ visuel correspondant à ces parties est moins étendu. Cette explication, que j'ai donnée en 1872, est confirmée par les expériences récentes de Donders.
Après avoir déterminé ainsi les limites de la vision indirecte, nous devons en examiner les fonctions suivant les mômes principes qui nous ont guidés pour la vision directe.
I I m IF
Fir. U.
L'acuité visuelle des parties périphériques de la rétine n'a été le sujet que de très-peu de recherches. Nous l'avons, pour notre part, examinée à Utrecht avec notre confrère Ito. Nous nous servions, comme objets, de deux petits carrés noirs sur fond blanc, identiques à ceux (I, II, III, IV) reproduits dans la figure 24.
En les introduisant successivement dans le curseur de mon périmètre, nous déterminions, pour chacun, le degré où l'œil distinguait les deux points l'un de l'autre. Il est étonnant de voir jusqu'à quelle petite distance il faut rapprocher ces objets du centre pour que les deux points soient perçus séparément.
Les schémas que voici [Fig, 25) indiquent les limites des différents champs visuels pour chaque grandeur des objets périphériques ; les chiffres les plus rapprochés du centre de
[a figure correspondent an n" IV, les seconds au n" III, les troisièmes au n" II, les plus périphériques au u' I de nos objets types. Les expériences nous montrent que l'acuité tîsnelle est le mieux développée dans les parties supérieure et supéro -externe de la rétine, tandis qu'elle est au mluimura dans les parties inrérieures et exterues.
Quant à la perception des couleurs des parties excentriques de la rétine, on la détermine en introduisant dans le curseur du périmètre différents papiers colorés, et en les rapprochant de la périphérie vers le centre jusqu'à ce que la couleur soit reconnue; on trouve que les courbes 3es diverses couleurs diffèrent notablement des limites du idiamp visuel général, c'est-à-dire de celles du blanc.
En noos servant de papiers vivement colorés et d'une étendue de 4 centimètres carrés, nous avons constaté
d'abord que l'œil horinâl reconnaît les moutements de ces objets à la périphérie du champ Tisnel longtemps avant d'en distinguer les couleurs.
En partant de la périphérie, c'est la couleur bleue qui est reconnue la première ; son champ visuel s'étend près-» que jusqu'aux limites du champ visuel général. Puis vient le jaune clair, qui paraît d'abord blanc. L'orangé paraît longtemps jaune avant d'être reconnu dans sa vraie coulent*. Le rouge, 4ui tient ensuite, pat^ali d^abord presque noir, ptils lirtifl (bncé, brun et enén rougeé Le champ visuel du tert ^st encore moins étendu que celui du rouge. A la përiphéHe, il fait généralement l'impression de blanc ou de gris ; plus près du centre, le vert clair parait jaune; le vert foncé bleu grisâtre* Ce n'est généralement qu'après qu'il est reconnu comtne vert.
Quant au violet, il fait longtemps l'impression de bleu avant d*étre distingué comme violet, mais ses limites sont d'autant plus étendues que son ton est plus pur.
Bn pratique, il sufUt de mesurer les chatnps visuels du rouge, du vert et du bleu, parce que, comme nous l'avons constaté, le champ visuel du jaune diffère généralement peu de celui du bleu, et que celui de l'orangé est toujours situé entre les limites du jaune et celles du rouge ; le violet n'est pas une couleur très-propre aux expériences pratiques.
Vous vo3rej5^sur ce tableau {Fig. 26) les courbes qui indiquent les limites du champ visuel des différentes couleurs. Ce sont les limites moyennes que j'ai constatées sur plusieurs yeux normaux. Toute la partie comprise entre le centre (point de fixation) et chaque courbe distingue l'a couleur du carré, le reste de la rétine ne la perçoit pas (dans les conditions précédemment indiquées).
On se tromperait d'ailleurs gravement si l'on s'imaginait que la perception de chaque couleur est dans toute rétendue de son champ visuel, aussi vive qu'au centre. Il y a, en effet, une grande différence dans l'apparence de la môme couleur, selon qu'on la voit directement ou plus ou moins de côté. Les courbes indiquent seulement les limites du
champ visuel où l'fndWlda examine donne k la coulenp soa vrai nom, mais elle est alors enaore loin d'être saturée, Elle ne le devient complètement que dans la vision directe. On a longtemps cru, et voua trouverez encore cette opinion énoncée dans beaucoup de manuels d'optitlialmologie et d'optique physiologique, que les parties périphériques de la rëtiae étaient achromatopcs. On est encore allé plus