QUATRIÈME LEÇON
§ 19. — Du strabisme intermittent ou périodique divergent, ou par insuffisance des muscles droits internes.
Nous avons décrit, dans le § 14, les apparences et la symploraatologie du strabisme proprement dit et confirmé, et que nous avons distingué sous les noms de strabisme concomitant ou mécanique. C'est, en effet, sous cette forme, que cette difformité se présente le plus habituellement, et ce n'est que dans des circonstances particulières qu'il est permis de l'étudier à son début. Dans la première période, quand il est donné au médecin d'en suivre les phases, il ne présente point tout d'abord ces caractères de fixité. Mettant de côté, pour un moment, l'origine paralysie, qui est assez fréquemment une de ses causes, nous allons nous occuper aujourd'hui d'une forme particulière de cette affection, qui joue le plus souvent le rôle d'une première période pour le strabisme permanent, mais dont la durée est cependant assez longue pour qu'on soit en position de l'observer comme une affection spéciale et bien définie. Ainsi donc, tout en annonçant que le strabisme intermittent, intercurrent ou périodique n'est généralement qu'une première étape conduisant au strabisme permanent, nous l'étudierons ici dans sa symptomatologie et dans ses origines , comme une variété bien caractérisée.
Sous le titre de strabisme divergent, intercurrent ou périodique, ou par insuffisance des mmcles droits internes, M. de Graëfe décrit une dissociation du regard observée dans les circonstances et les conditions mécaniques que voici :
L'œil des myopes, on le sait, par le fait du rapprochement plus ou moins considérable de la limite éloignée du champ de
m STRABISME.
la vision, voit se rapprocher également de lui le pmctum proximum de ce môme champ de vision; son accommodation, en conservant la même latitude, qui est le partage de l'œil normal, s'est transportée entre des limites plus rapprochées de l'œil du sujet. Ce transport du champ de la vision exige, par voie de conséquence, pour l'exercice du regard associé, ou de la vision binoculaire, une convergence beaucoup plus grande que dans l'état normal, et, comme moyen d'amener celle convergence, un déploiement d'énergie et plus soutenue et plus considérable dans le jeu des muscles droits internes. La vision des objets de petite dimension par le myope, amènera donc ime fatigue plus ou moins supportable, en proportion de la vitalité, de la puissance originelle des agents de la convergence, c'est-à-dire des muscles droits internes.
Cette énergie en excès existe toujours, dit M. de Graëfe, dans le cas de myopie relativement normale ; elle se décèle déjà par une diminution de l'étendue du mésoroptre, qui pourrait en imposer, à un examen superficiel, pour un léger strabisme convergent. Mais il arrive souvent qu'au lieu d'être en excès, cette énergie soit à peine suffisante ; il est des yeux pour lesquels la fixation binoculaire devient impossible au delà de quelques instants, pour une distance de quelques pouces. Quand on persiste, l'œil se fatigue ; à la longue surviennent de vives douleurs dans les rameaux sus-orbitaires du nerf de la cinquième paire, et du larmoiement qui obligent à cesser toute tentative.
Ce trouble de la vision, que détermine chez les myopes une légère diminution des muscles droits internes, se manifeste aussi chez ceux dont les yeux ont leur réfringence normale, si l'énergie musculaire est relativement affaiblie. Le trouble visuel qui survient chez les myopes, pour de petites dislances, existera, dans ces cas, pour une distance visuelle de 6, 8 à dO ou 12 pouces.
En ftice de celle fatigue, qu'arrive-t-il ? Ou de l'asthénopie douloureuse, suspension de tout travail, ou bien, si le sujet persiste, on notera les phénomènes suivants : quand la fixa-
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tion aura duré quelque temps, l'un des yeux déviera en dehors: ce qui aura pour résultat, ajoute M. de Graëfe, la perception d'images doubles croisées, permanentes ou temporaires. Bientôt cette déviation en dehors, qui n'avait lieu primitivement que dans les fortes convergences, se présente encore pour celles qui correspondent aux. objets éloignés, et le strabisme divergent se manifeste pour toutes les distances, cessant d'abord lors du regard indifférent, pour ne se manifester que dans le regard attentif, mais finissant par devenir permanent.
Nous reviendrons un peu plus loin sur les indications de thérapeutique ou d'hygiène que commande ce sujet; ne perdons pas de vue, pour le moment, le côté pathogénique de celte importante question.
§ 20. — Du strabisme intermittent convergent, dans l'hypermétropie.
Si, pour M. de Graëfe, il est un strabisme intermittent ou périodique et divergent par insuffisance des muscles droits internes, nous avons entendu au Congrès ophthalmologique de 1862, un savant non moins autorisé, développer le tableau pathogénique d'une autre espèce de strabisme intercurrent périodique, mais se liant, celui-là, à la vision des objets éloignés et se rapportant, non plus à la myopie, mais à l'anomalie opposée, à l'hypermétropie. En outre, ce genre de strabisme, au lieu de se manifester dans le sens de la divergence, présente au contraire, dans l'exposition de M. Donders, les caractères de la convergence. Pour expliquer le mécanisme de ces deux genres opposés de déviation, l'une se rattachant à la myopie, l'autre à l'hypermétropie, l'illustre professeur d'Utrecht entre dans les développements suivants.
Après avoir décrit l'hypermétropie, M. Donders s'exprime ainsi :
«En étudiant, au point de vue clinique, l'état de la réfraction chez les din-érents sujets, on reconnaît que cette maladie (l'hypermétropie) est extrêmement fréquente. Nos statistiques nous la montrent comme beaucoup plus répandue que la
co DU STRABISME.
myopie elle-même. Mais celle môme étude clinique nous a révélé sur son compte des circonstances encore plus dignes d'atlenlion ; c'est qu'elle est la mère, la cause productrice de deux maladies jusqu'ici mal connues, à savoir : l'asthénopie et le strabisme convergent.
« L'asthénopie ordinaire, Vhebetudo visûs, dépend en effet de l'hypermétropie. Dans les cas extrêmes et exceptionnels, on rencontre, en outre, l'asthénopie musculaire, dont une voix savante et qui nous est, chère, nous a si brillamment entretenus hier. Or, d'après nos recherches statistiques, sur 20 cas d'asthénopie, nous trouvons 19 hypermétropes. Il est difficile, d'après cela, de ne pas voir dans l'hypermétropie, état matériel, anatoraique, la cause de l'asthénopie, désordre fonctionnel.
0 Des considérations, que nous allons développer tout à l'heure, nous ont conduit à penser que le strabisme convergent devait se rattacher aussi plus ou moins directement à ces dix-neuf cas. La nécessité d'une statistique établieavec soin s'imposait d'elle-même. M. le docteur Hoffmann nous a aidé à l'établir. Nous avons analysé ensemble 280 cas ; on y a déterminé toutes les conditions anatomiques, optiques et mécaniques ; l'étendue et les limites du mouvement de chaque œil ont été mesurées et précisées séparément. Ainsi a-t-il étéfaitde la latitude de l'accommodation, de l'acuité de la vision; l'âge et l'époque du début, les conditions présentées par le sujet, les complications, les traitements précédents, l'hérédité, ont été notés avec soin. On a trouvé de la sorte que, sur iOO cas de strabisme convergent, il y avait 77 fois hypermétropie ; et de la môme manière a-t-on pu noter également que dans le cas de strabisme divet^gent, la myopie s'observait 2 fois sur 3 ou 66 fois sur dOO. Le rapprochement de ces résultats nous autorise certainement à penser que les anomalies de réfraction sont les premières et les plus positives causes de strabisme convergent ou divergent.
(( Quant aux autres causes, on a dû les attribuer : r aux paralysies et aux autres lésions primitives de l'innervation.
Pour peu que la paralysie ait duré un certain temps, un muscle peut s'ÔIre nourri en état d'allongement ou de raccourcissement relatifs, et conserver conséquemment cet état après la guérison.
<( On rencontre aussi les taies de la cornée, qui semblent avoir déterminé le strabisme; on a vu là une condition matérielle qui provoquait un changement dans l'axe de la vision. Nous ne partageons pas celte opinion; nous voyons là les suites d'une inflammation de la cornée s'étendant, par contiguïté, jusqu'aux muscles ; mais, dans la plupart des cas, les taies de la cornée ont été des conditions qui favorisent l'origine du strabisme dans les cas d'hypermétropie.
n Quant aux autres cas, comme nous le disions, ils appartiennent presque tous à l'hypermétropie.
« On peut nous demander maintenant quelle relation de mécanisme peut exister entre l'hypermétropie et son effet consécutif, le strabisme. Cela exige, en effet, explication.
« Quand un emmétrope regarde au loin, les axes de la cornée, qu'on est habitué à considérer, dans ce cas, comme parallèles, ne le sont point du tout. Ils présentent très-manifestement une divergence de 9' à 10»; ainsi, dans les cas ordinaires, la ligne visuelle ou la ligne qui joint le centre optique, ou le second point nodal, au centre de la tache jaune, fait avec l'axe de la cornée un angle de 4' à 5°, ce dernier en dehors. C'est un fait qui a été établi de faç.on non douteuse par MM. Senff, Knapp et Helmhollz. Tel est l'état physiologique.
« Il n'en est plus ainsi chez les myopes et les hypermétropes. C'est chez le myope que cet angle est le plus petit. Il y a môme, dans quelques cas, coïncidence chez lui de la ligne visuelle et de l'axe de la cornée. Dans les hauts degrés de myopie, c'est l'axe de la cornée qui est en dedans. On en trouve aisément la cause dans la distension subie par les membranes profondes, distension connue sous le nom de staphylôme postérieur. Le déplacement du nerf optique et de la tache jaune ayant lieu de dehors en dedans, la ligne visuelle peut être par là amenée à coïncider avec l'axe de la cornée, et môme à le dépasser 11 suit
de là que pendant le regard vers les objets éloignés, le myope doit présenter l'apparence du strabisme convergent.
<( Par suite de conditions inverses, l'hypermétrope, au contraire, offrira l'apparence du strabisme divergent.
« Or, nous disions à l'instant que l'hypermétropie étaitl a cause du strabisme convergent. Il y a là une contradiction apparente qu'il importe de lever.
« Ainsi, dans le regard indifférent vers les objets éloignés, quand il ne fait aucun effort, l'hypermétrope présenterait à un regard attentif un état de strabisme apparent divergent. Mais voilà qu'il veut accommoder pour y voir plus distinctement; comme l'accommodation se lie, dans de certaines limites, à la convergence, cet état de strabisme divergent devra diminuer d'autant. Nous ne voulons pas dire que l'accommodation se mesure exactement par la convergence, ou celle-ci par l'accommodation ; mais il existe néanmoins une liaison entre elles et un certain degré de dépendance (§ 12). On peut s'en faire une idée en concevant que pour les degrés légers de convergence, l'accommodation entrave le jeu pour le tiers ou la moitié de son pouvoir total. L'hypermétrope, chez lequel ce pouvoir accommodatif est plus ou moins en déficit, peut venir en aide à cette action défectueuse au moyen de la convergence.
(( D'après cela, tous les hypermétropes seraient enclins à converger; ce qui n'a pas lieu pourtant.
«Et pourquoi cela n'a-t-il pas lieu le plus souvent? c'est qu'il y a encore une cause dont il faut tenir compte, et dont nous n'avons pas parlé.
« La convergence , en changeant la ligne visuelle, amène à sa suite des images doubles ; et nous avons horreur des images doubles ! La question se pose donc ainsi : Il y a combat entre la force accommodatrice, le besoin d'avoir des images nettes, et la nécessité non moins impérieuse de voir simple. Le plus souvent on sacrifie l'accommodation; quelquefois pourtant on sacrifie la vision simple binoculaire. C'est ce qui arrive, par exemple, quand entre les deux yeux existe une différence no-
DU STRABISME INTERMITTENT OU PÉRIODIQUE. ti3
table, soit dans le degré de l'anomalie de la réfraction, soit dans le degré de l'acuité de la vision. Dans ces cas-là , on sacrifie sans hésitation l'image la moins nette. Alors la convergence est, sans crainte, appelée au secours de l'accommodation en défaut, et il se produit un strabisme convergent.
«On observe souvent encore cette différence d'acuité ou cette amblyopie, comme effet d'astigmatisme ou de faiblesse de la rétine. Alors le strabisme se développe pendant que l'œil dévié s'obscurcit de plus en plus. Quoique le strabisme convergent doive ainsi reconnaître pour principale cause l'hypermétropie, un fait, en apparence singulier, doit être noté ici; c'est que dans les hauts degrés de cette anomalie, le strabisme ne se rencontre point; on se rend cependant facilement compte de ce paradoxe apparent. C'est que, dans ces cas-là, la convergence elle-même est impuissante à corriger l'anomalie et à amener un degré suffisant d'accommodation : ce sont les degrés de un quinzième ou de un dixième d'hypermétropie qui amènent les cas les plus réels de strabisme. A.lors, en effet, le strabisme arrive à vaincre l'hypermétropie. Aussi observe-t-on que quand le strabisme se développe un peu tard, l'hypermétropie n'est pas très-considérable. ,
«Telle est donc la circonstance la plus générale à laquelle il faut rapporter la production du strabisme convergent. En dehors d'elle et des autres circonstances que nous avons mentionnées plus haut, nous ne rencontrons plus que deux ordres de conditions auxiliaires qui, dans le cas d'hypermétropie, contribuent à engendrer cette affection. La première est une certaine facilité native trop grande à converger, et que l'on doit rattacher à l'insuffisance fréquente d'action du muscle droit externe; la seconde a des causes extérieures. La plus fréquente d'entre elles est une trop grande convergence latérale habituelle, comme celle à laquelle seraient soumis de petits enfants cherchant l'éclat de la lumière toujours d'un môme côté. C'est alors que la vision binoculaire n'existe pas, et qu'un des yeux peut être tourné en dedans sans produire des images doubles. Mais encore ces causes, nous le faisons remarquer
ne produisent pas le strabisme, à moins qu'il n'y ait hypermétropie.
a Le strabisme n'est pas, en général, héréditaire, et cependant l'hypermétropie, elle, est héréditaire. Mais il ne faut pas oublier que l'hypermétropie n'entraîne pas fatalement le strabisme, que le strabisme fait exception. Dans les familles riches en hypermétropes, vous ne manquerez pas de rencontrer quelques cas de strabisme ; vous les rencontrerez chez ceux où une ou plusieurs des conditions auxiliaires mentionnées existent.
« Le strabisme convergent dû à l'hypermétropie revêt une forme particulière. II se développe ordinairement vers l'âge de cinq à huit ans, quand l'œil commence à observer et à examiner avec plus de soin. Jl est d'abord lié à la fonction, pour devenir constant plus tard ; des images doubles ne sont pas accusées, sans doute, parce qu'au commencement ce n'est qu'en fixant expressément un objet déterminé que la déviation se développe, et que la seconde image rétinienne du môme objet est assez éloignée de la tache jaune.
«Le strabisme, le plus souvent, est simple et concomitant : cependant, dans l'œil sain, le mouvement en dedans va aussi trop loin, ce qui s'explique par l'habitude de tenir l'objet fixe du côté de l'œil dévié. En couvrant l'œil bien dirigé, l'œil dévié dans le premier temps fixe encore l'objet, quoique l'acuité de la vision soit déjà diminuée. Plus tard, cet œil ne fixe plus, mais reçoit les images sur la partie interne, restée normale, de la rétine; tandis que par la suppression mentale des images de la tache jaune et de la partie externe de la rétine, ces parties ont perdu en grande partie leur sensibilité; la sensibilité, alors, ne se rétablit plus. Sous ce rapport, l'opération n'a plus d'effet; la réline, examinée à l'ophthalmoscope , ne montre pourtant aucun changement, la cornée n'a pas changé de forme.
« Quand le strabisme convergent s'est développé d'une autre manière, ou ollVe des symptômes difi'érents, on a droit de supposer que ces cas dépendent de causes étrangères ii l'hypermé-
tropie; des spasmes, et surtout des paralysies et des inflamluations l'ont alors déterminé. Mais ces cas, comme nous l'avons dit, sont relativement races (1). »
§ 31. — Considérations nouvelles sur ces deux formes de strabisme, ou plutôt sur le mécanisme de leur production.
Ainsi donc, dans l'opinion de M. de Graëfe, le strabisme divergent intermittent ou périodique, celui qui se manifeste comme conséquence de quelque défaut d'harmonie entre les forces qui concourent à la vision binoculaire, le strabisme divergent purement fonctionnel et indépendant de toute lésion primitive de l'innervation, s'observerait dans les circonstances suivantes : lors de la fixation binoculaire d'un objet relativement rapproché, les muscles de la convergence seraient impuissants à maintenir, ou môme à associer les deux axes optiques polaires à intersection surle point visé. De cette impuissance dériveraient à l'instant la sensation d'images doubles croisées, et bientôt un strabisme divergent des plus apparents, mais délivré alors de l'inconvénient des images doubles.
D'autre part, comment, dans l'exposition de M. Donders, trouvons-nous décrit le mécanisme générateur du strabisme mtermittent ou périodique convergent? Le savant Hollandais dit simplement :
« Lors du regard indifférent vers les objets éloignés, quand Il ne fait aucun effort, l'hypermétrope présenterait à une observation attentive un état de strabisme apparent divergent. Mais voilà qu'il veut accommoder pour y voir plus distinctement : comme l'accommodation reçoit un puissant secours de l'acte synergique de la convergence, l'hypermétrope, chez lequel le pouvoir accommodatif est plus ou moins en déficit peut vemr en aide à cette action défectueuse au moyen de la convergence.
«Mais la convergence, en changeant la ligne visuelle, amène
à sa smte des images doubles ; et nous avons horreur dos images doubles ! Il y a donc combat entre le besoin d'avoir des images nettes et la nécessité, -nori moins impérieuse, de voir simple. Le plus souvent on sacrifie l'accommodation; quelquefois on sacrifie la vision simple binoculaire. C'est ce qui arrive, par exemple, quand les yeux sont très-inégaux en qualité. Dans ces cas-là, on sacrifie sans hésitation l'image la moins nette. Alors la convergence est, sans crainte, appelée au secours de l'accommodation en défaut, il se produit un strabisme convergent. »
Acceptant complètement et avec reconnaissance le fait d'observation bien remarquable découvert par M. Donders, et qui rattache, dans la grande majorité des cas, à une anomalie de la réfraction la production du strabisme, qu'il nous soit permis cependant d'avouer que l'explication présentée par l'illustre professeur nous satisfait moins que la découverte du fait en lui-môme. Il existe pour nous une lacune, un desideratum dans l'exposition du mécanisme par lequel l'hypermétrope est transformé en strabique. Sans vouloir rien diminuer de la haute valeur de la découverte de M. Donders, je vais, messieurs, si vous voulez bien, opposer à la brillante exposition qui précède, quelques critiques qui nous conduiront, je l'espère, à établir sur des bases plus certaines encore, celte remarquable doctrine, en la rattachant à celle du savant professeur de Berlin.
Suivant M. Donders, l'hypermétrope, en présence d'images peu nettes, pour y voir mieux, agit sur l'accommodation insuffisante, au moyen de la convergence des axes optiques, en relation de synergie naturelle avec cette dernière.
Il converge volontairement pour y voir plus net. Mais ce fait le met en présence de deux images homonymes.
Un combat a lieu alors entre le besoin de voir plus netlemcnl l'une d'elles, et le besoin non moins impérieux de ne pas voir double.
On sort du dilemme en sacrifiant l'une ou l'autre des deux nécessités : si l'on sacrifie la vision nette, on se place dans les
conditions pathogéniques de l'aslhénopie, ou hebetudo visûs , si l'on sacrifie la deuxième iinage, on devient au contraire strabique.
Telle est bien la manière dont pose la question l'illustre professeur d'Utrecht.
Pouvons-nous l'adopter?
Il nous en coûte de dire que non ; elle nous semble en opposition avec les faits.
D'après nos expériences répétées, il ne suffit pas du tout de la circonstance du défaut de netteté de l'une ou de l'autre, ni des deux images, ni de celle d'une grande inégalité dans cette netteté, pour que les yeux se portent d'eux-mêmes dans la convergence ou dans la divergence. Il faut que les images soient doubles, et que le sujet ne puisse donner à ses axes optiques le mouvement propre à les fusionner. Nous avons fait, pour nous en convaincre, bien des fois l'expérience suivante : Nous avons armé l'un de nos yeux d'un verre concave relativement fort (—13), l'autre œil étant garni d'un verre convexe de môme numéro, nous rendant ainsi hypermétrope d'un côté et non moins myope de l'autre; fixant alors nos regards vers un objet éloigné, nul elTort n'a jamais réussi à dissocier les deux images, pour obscures et inégales qu'elles fussent. Le besoin d'une sensation unique, au moyen de deux images, est bien trop impérieux pour permettre une telle dissociation d'images déjà fusionnées.
C'est là un premier point sur lequel il importe que chacun soit fixé. Avons-nous le pouvoir de détruire par un acte spontané et par l'Influence de la volonté seule sur le fonctionnement instinctif de la vision, avons-nous le pouvoir de dissocier deux images déjà fusionnées, de séparer, par la volonté, les composantes de la vision simple?
En ce qui nous concerne, l'expérience ci-dessus relatée est décisive. Non , nous n'avons pas ce pouvoir ; quelque difl-érence de netteté qu'il puisse y avoir entre les deux images dessinées au fond des yeux, pourvu que cette différence toutefois n'aille pas d'un côté jusqu'à l'amblyopie, le besoin de voir simple est
un souverain absolu dès que la convergence naturelle est sans etlbrt atteinte.
Mais les choses changent d'aspect, si celte convergence ne se peut pas l'aire ou n'est que difficilement atteinte.
Ainsi, les yeux fixés à l'horizon, plaçons-nous devant un de nos yeux un prisme à sommet externe d'un petit nombre de degrés (chez nous de 6 à 7°), à l'instant nous nous trouvons en strabisme convergent relatif; tout d'un coup, deux images homonymes sont suspendues devant nous et toute notre volonté est impuissante à les fusionner.
La signification de cette double expérimentation est importante à peser.
Dans le premier cas, l'inégalité, la confusion des images sous une convergence praticable, ne saurait détruire la vision simple, décomposer la résultante de la vision unique.
Dans le second, la netteté des images ne peut prévaloir contre l'insuffisance musculaire môme légère : deux à trois degrés de chaque côté au delà du parallélisme, et voilà la vision simple à jamais détruite.
Ainsi se trouvent différenciées, au point de vue de la vision unique, l'influence de la netteté des images et celle de la convergence musculaire.
Un supplément d'expérience va nous montrer ce que devient le principe de la vision unique en présence de l'impuissance où nous venons de mettre le système musculaire de le satisfaire.
§ 22. — Ce que devient le principe de la vision simple, en présence de doubles images, au delà ou en deçà des limites de la convergence des axes optiques, mais dans le voisinage de cette convergence.
Nous sommes toujours en face de l'objet pris pour point de mire, et un prisme de quelques degrés, le sommet dirigé en dehors, crée des images doubles homonymes que nos efforts sont impuissants à fusionner. Nos muscles, en cette situation, sont en un étal d'équilibre synergique ou mutuel, tel que nul degré supérieur de divergence des axes ne saurait être alleint
DU STRABISME INTERMITTENT Oa PERIODIQUE. 6 9
par eux. Les droits internes sont au maximum de l'allongement simultané auquel ils peuvent être amenés. Soit L le point lumineux visé :
Au moment de l'interposition du prisme à sommet externe P, le rayon Lg est dévié suivant H^; d'où apparition d'images doubles homonymes, L pour l'œil droit, H pour l'œil gauche.
Les deux axes optiques sont, en ce moment, en convergence mutuelle sur la distance L , et peuvent se transporter indifféremment sur L ou sur H , en partie liée.
Mais le sensorium ne pouvant demeurer en présence ] d'images doubles, fusionne alors L et H, en faisant exécuter aux axes optiques un mouvement mutuel de divergence, ou, si les muscles s'y refusent, produit la série des phénomènes suivants :
La divergence ne se pouvant exécuter, c'est la convergence qui se fait : les yeux se portent automatiquement en une convergence relative plus grande, l'attention se détache d'une des images pour se concentrer sur l'autre, généralement sur la plus distincte. Dans l'expérience, on produit aisément le phénomène en dirigeant son attention sur une seule des images et faisant abstraction de l'autre. On constate alors les phénomènes objectifs et subjectifs que voici :
Phénomènes objectifs :
Supposons que le sensorium fasse abstraction de l'image de gauche H ; un observateur placé près de vous constate alors que l'œil gauche g se porte, par un mouvement lent et insensible, dans une convergence extrême, marchant vers l'angle in-
Fig. 3.
terne de façon à se porter dans une direction telle que OG.
Pendant ce temps, l'œil droit d reste immobile, toujours dirigé sur L.
Phénomènes subjectifs :
Qu'éprouve le sujet pendant cette observation? Le sujet déclare que l'image H, qui correspond à l'œil en mouvement^, s'est graduellement effacée ; tandis que l'image L, qui correspond à l'œil immobile d, s'est transportée d'un mouvement lent et graduel dans la direction GK, tout à fait à sa droite. En même temps, elle est devenue confuse comme sii'œil fût devenu de plus en plus myope. Un verre concave plus ou moins fort, placé devant Fœil droit d, lui rend en effet sa nétteté, dans cette position extrême.
Au lieu de faire l'expérience avec nos deux yeux égaux, la répétions-nous avec des yeux rendus inégaux par des verres, l'un convexe et l'autre concave, l'attention pouvait encore , avec quelque volonté, faire abstraction de l'une ou de l'autre; mais pour peu qu'on lui laissât son libre arbitre, elle choisissait la plus nette pour s'y attacher, généralement celle placée chez nous du côté du verre concave; et l'autre, devenant de plus en plus obscure et indistincte, disparaissait comme nous l'avons dit, pendant que la première se portait vers la limite externe du champ périphérique de la vision.
Des expériences rapportées au §21 et de celles qui précèdent, il résulte que l'inégalité ou la faiblesse de la vision, le peu' de netteté dès images ou d'wwe image ne suffisent point' du' tout pour que les yeux les dissocient. Cela ne peut arriver que dans le càs oh l'une d'elles serait assez faible pour ne point pouvoir agir sur l'attention. Mais hors ce cas d'amblyopie marquée, le besoin devoir les objets uniques est invincible et le défaut de clarté n'y change rien.
Mais sépare-t-on les deux images par une déviation prismatique de l'une d'elles assez grande pour dominer les efforts musculaires, alors le besoin invincible de l'unité de vision •ne trouvant pas de force à sa disposition pour fusionner ces images doubles, semble changer de tactique. Il exagère leur
distance relative el se réduit à la vision monoculaire ; cet effet est la conséquence immédiate et automatique de la concentration de l'attention sur l'une d'elles et de l'oubli de l'autre.
Il importe de faire observer que cette discussion et ce mécanisme supposent un faible écart des images, ou une faible disproportion dans les longueurs musculaires. Dès que l'écart est prononcé, les doubles impressions rétiniennes tombent sur des régions rétiniennes assez différentes pour ne pouvoir pas réveiller dans l'esprit l'idée d'une unité dissociée, ni occasionner, par conséquent, le trouble si connu qui suit la diplopie. Nous supposons, en un mot, que la déviation n'est pas dès le début extrême; auquel cas, le mécanisme dont la description précède n'aurait pas de raison d'être.
§ 23. — Tableau des angles des axes optiques entre eux et avec les lignes des centres, ainsi que des prismes correspondant aux divers degrés de convergence.
Pour bien fixer les idées et donner à cette discussion toute la clarté désirable, nous allons reproduire ici le résumé même des expériences dont nous invoquons les enseignements.
Nous commencerons par présenter auparavant un tableau qui servira puissamment à l'intelligence des développements ultérieurs et qui, dans un grand nombre de cas, pourra être utilement consulté.
Ce tableau donne les angles que font les axes optiques entre eux, et avec la ligne qui joint les centres de mouvement des globes, pour toutes les convergences depuis 45° jusqu'au parallélisme, ou pour toutes les distances depuis 2 pouces jus- . qu'à l'infini, en faisant varier, suivant les règles proposées par M. Donders, ces distances par vingt-quatrièmes des la latitude de l'accommodation.
Une dernière colonne donne en outre l'angle du prisme à sommet externe qui, pour chacune de ces distances, ferait prendre au rayon parallèle la convergence correspondante marquée dans la colonne B.
TABLEAU donnant, pour un écartement de 64nim (2" (/2) des centres des
pupilles lors du regard parallèle (ou des centres de mouvement des yeux : (Colonne A), l'angle de convergence des axes optiques entre eux, (Colonne B), l'angle de chaque axe optique avec la ligne des centres, (Colonne C), l'angle du prisme qui inclinerait sous ce dernier angle le rayon
parallèle, ou le ferait converger aux distances marquées
dans la première colonne.