III. — Maladies de la Larve
Éventualité de maladies diverses. — Il n’est malheureusement pas rare que les vers à soie, en dépit de tous les soins, deviennent malades et périssent dans un court délai, comme si quelque peste les avait frappés ; une telle éventualité est même considérée comme assez probable pour constituer un obstacle sérieux au développement de l’industrie séricicole dans nos contrées.
Nous n’avons de procédés curatifs pour combattre aucune des maladies auxquelles ces insectes sont sujets, mais en revanche nous possédons des moyens préventifs très efficaces contre la plupart d’entre elles, et le talent du magnanier consiste, pour une bonne part, à mettre ces moyens en pratique. C’est ce qu’il fera d’autant mieux qu’il aura mieux compris la nature des maladies dout il s’agit, et surtout leur mode de propagation. Nous allons donc étudier succinctement les principales de ces mala-
(lies, savoir : la Muscardine , la Pébrine , la Flacherie et la Grasserie.
Muscardine. — Un ver à soie atteint de muscardine conserve, même quand sa mort est imminente, les apparences de la santé ; cependant son corps est mollasse et de couleur légèrement rosée. Son sang devient très acide et les battements du vaisseau dorsal plus accélérés qu’à l'état normal. Une fois mort, il durcit, en conservant les empreintes des formes environnantes : on dirait une pétrification ; sa couleur, dans un air sec, devient brunâtre ; mais dans un air humide, par exemple sous les litières, il se revêt d’une moisissure blanche. Lorsque l’animal meurt à l’état de chrysalide, celle-ci devient aussi dure et sèche, et sonne dans le cocon comme le ferait un caillou ; à l’air humide, elle blanchit aussi, comme le ver. Cet aspect praliné des muscardins leur a valu le nom vulgaire de dragées.
Ces faits bizarres, signalés par Vallisneri dès 1725 et longtemps inexpliqués, sont devenus intelligibles depuis la découverte du DrBassi. En 1835, ce savant démontra que les efflorescences blanches dont nous venons de parler ne sont autre chose que les filaments fructifères d'un champignon microscopique, dont la végétation souterraine s’accomplit dans le corps de ranimai. Ce champignon a été nommé Botrytis bassiana ' .
* Le genre Botrytis a été défini comme il suit par Corda (I S 42) : Flocci sporidiileri erecti septati ramosi ; ramis ramulisque septatis ; capilulis sporarum nullis. Sporæ acrogenæ homogenæ, solitarim evolutæ, simplices, continuas, ad apices vel latera ramulorum irregulariter accuînulalæ vel inspersæ. — Montagne a ensuife caractérisé l’espèce B. bassiana : Botrytis Bassiana, floccis fertilibus candidis, erectis, simplicibus. dichotomis, breviter ramosis, ramis sparsis sporidiiferis, sporidiis globosis, circà apices ramorum parce collectis, tandem capitato-conglomeratis.
MUSCARDINE.
Balsamo Crivelli, Montagne, Audouin, Yittadini, l’ont étudié minutieusement.
On a reconnu que des myriades de semences ou spores dont le diamètre est de 2 millièmes de millimètre, s’échappent des efflorescences blanches , emportées par l’agitation de l’air ; que ces spores, tombant sur des vers sains ou sur la feuille qu’ils mangent, trouvent fréquemment des conditions favorables à leur développement, de telle sorte que les filaments qui sortent de ces spores traversent les membranes du ver, grandissent aux dépens de ses tissus, notamment du tissu graisseux, et produisent dans tout le corps une foule de petits bulbes ou conidies
Fig. 7. — Dessin schématique de la végétation du Bolrylis bassiana Grossissement : 500 diamètres.
AA, Épaisseur de la peau. — B B, Filaments fructifères et spores. — CG, Mycélium, conidies et cristaux.
capables d’émettre à leur tour de nouveaux filaments. A part la matière soyeuse, qui en demeure exempte, et peut-
être aussi le sang, toutes les parties se bondent de ces filaments, qu’accompagnent aussi de nombreux cristaux octaédriques. Le sang d’ailleurs devient de plus en plus rare et fortement acide ; une goutte séchée sur une lame de verre donne des cristaux en forme de losange, comme ceux d’acide urique.
Le ver une fois mort, le champignon émet à l’extérieur des filaments fructifères blancs, d’aspect cotonneux, qui bientôt se chargent de spores semblables à celles qui ont été le point de départ de la maladie.
D’après Montagne, les spores se forment à l’intérieur des filaments fructifères et s’échappent de leur extrémité en se revêtant d’une membrane visqueuse, grâce à laquelle elles restent groupées par deux, trois, quatre, au bout ou le long des filaments principaux.
La formation de ce champignon n’est pas le dernier terme des altérations que présentent les vers muscardinés; si, en effet, on enlève les efflorescences du champignon, le cadavre se couvre encore d’une poussière saline dont la nature est mal déterminée (phosphate ammoniaco-magnésien ? alloxanate d’ammoniaque?).
Toutes les chenilles, en général, et beaucoup d’autres insectes sont susceptibles de périr de la maladie de la muscardine, en offrant les mêmes phénomènes que le ver à soie.
Pour que le botrytis se développe sur un de ces animaux, il ne paraît pas nécessaire que le sujet en question soit préalablement affaibli par une indisposition quelconque : les plus robustes en sont atteints comme les autres ; seulement on conçoit qu’il y en ait quelques-uns qui résistent plus que d’autres à cet envahissement. La quantité des spores, leur état de végétation, le degré de chaleur et
jMUSCARDINE. 95
d’humidité de l’air doivent aussi amener des différences dans les effets obtenus; c’est pourquoi certains auteurs ont soutenu que la muscardine n’est pas contagieuse; elle l’est évidemment, d’après ce qui précède, et au plus haut degré.
Le mal se répand à distance par la dissémination des spores; par conséquent un ver muscardin n’est dangereux pour ses voisins que quand son cadavre a blanchi.
Il paraît qu’un air chaud et sec est une condition très favorable à la dissémination du champignon.
Entre l’époque de la chute des spores et celle de la mort des vers, il s’écoule généralement un intervalle d’une dizaine de jours : si donc la montée à la bruyère doit avoir lieu avant cette limite de temps, la récolte de cocons sera obtenue comme si les vers n’étaient pas malades, mais la mort les frappera dans ces cocons, qui dès lors n’auront pas le poids accoutumé. Les spores peuvent aussi être inoculées à l’aide d’une piqûre, et alors l’animal meurt au bout de trois ou quatre jours seulement.
La faculté de germer se conserve chez les spores pendant trois années au moins. El les sont capables de germer et de fructifier même sur des corps non organisés : sucre, gomme, colle, etc.
On ne connaît aucun moyen de guérir les vers une fois qu’ils sont envahis par le botrytis. Par conséquent, tous les efforts doivent tendre à prévenir cette maladie, ce qui ne peut se faire qu’en détruisant exactement tous les germes du fatal champignon dans le local où on élève les vers.
C’est une tâche heureusement assez facile, car le gaz acide sulfureux a la propriété de tuer spores et filaments;
si donc on développe ce gaz en quantité suffisante dans l’atmosphère de la magnanerie, la plus grande partie des champignons seront anéantis. Pour cela, avant l’éducation, on n’a qu’à brûler dans le local, préalablement blanchi à la chaux et clos aussi exactement que possible, pour 100 mètres cubes, 2 à 3 kilog. de soufre pilé avec 200 à 300 gram. de salpêtre. Si au cours de l 'élevage on voit un ver se muscardiner, on enlève les litières très soigneusement, en faisant le moins de poussière possible; puis, chaque jour après l’un des repas, on brûle, pour 100 mètres cubes de capacité, 25 à 30 gram. de soufre pilé avec 2 ou 3 gram. de salpêtre. On peut se servir à cet effet de poêlons en terre commune, qu’on met, de peur d’incendie, sur un lit de sable ou de terre assez épais.
Des fumigations de chlore produiraient la même action; on pourrait aussi employer la fumée du bois vert. Les vers ne souffrent d’ailleurs aucunement de ces diverses émanations.
Il n’y a pas lieu de poser la question de la transmission delà muscardine par hérédité, puisque tout ver muscardiné meurt avant d’arriver à l’état de papillon.
Pébrine. — La maladie de la pébrine est indiquée extérieurement par le dépérissement et l’inégalité des vers ; ils deviennent petits , c’est-à-dire que, mangeant peu, ils ne grossissent pas autant qu’à l’état normal. Au bout de quelques jours, on voit fréquemment des taches noires apparaître sur la peau, semblables à des piqûres ou à des brûlures (v. fig. 8); la pointe de l’éperon, les crochets des fausses pattes, les parties molles interannulaires, sont surtout le siège de ces taches noires. A l’inté-
PÉBRINE.
rieur du corps, l’observation microscopique permet de reconnaître la présence d’innombrables corpuscules ovoï-
Fig. 8. — Vers tachés de pébrine, d’après L. Pasteur. — Grossissement 2/i.
des (v. fig. 9), remplissant les cellules des parois stomacales, celles des glandes soyeuses, les muscles, le tissu
Oo O 0
Fig. 9. — Corpuscules de la pébrine. — Grossissement : 500 diam.
graisseux, la peau, les nerfs, en un mot toutes les régions du corps; souvent il y en a tant que les cellules des glandes soyeuses en deviennent boursouflées , blanches (v. fig. 10), et paraissent à l’œil nu parsemées de taches crayeuses : le liquide soyeux en demeure toujours exempt, mais il est beaucoup moins abondant que dans l’état de santé.
Les corpuscules, observés dès 1849 par M. Guérin- Méneville, ont été étudiés par une foule de savants, notamment de Filippi, Cornalia, Frey, Lebert, Vlacovich, Vittadini, Pasteur, Balbiani : on les considère aujourd’hui
comme étant des algues parasites unicellulaires qui appartiendraient au genre des psorospermies , section des microsporidies (Balbiani). Leur grand axe est d’environ 3
Fig. 10 — Glandes de la soie dans un ver très corpusculeux, d’après L. Pasteur. — Grossissement 2/1.
à 4 millièmes de millimètre; le petit axe est moitié plus court. Ni les acides ni les alcalis, à l'état dilué, ne les dissolvent. A l’état jeune, ils sont très pâles; plus tard, ils semblent massifs et réfractent vivement la lumière. Quel-
PÉBRINE.
ques-uns, dans l’estomac des vers, affectent la forme de poires.
Vlacovich a calculé qu’il en faudrait plus de quatorze millions pour occuper l’espace d’un millimètre cube.
La surface des microsporidies est entièrement lisse. La membrane enveloppante renferme une masse sarcodique qui, d’après M. Balbiani, peut s’en échapper par une ouverture produite à l’un des pôles. Cette masse, douée de mouvements amiboïdes, serait une sorte de matrice pour les nouveaux corpuscules : « En effet, dit M. Balbiani, on y voit d’abord apparaître de petits globules pâles, qui grossissent et se transforment en corps ovalaires ou pyriformes, mais toujours plus larges que les corpuscules mûrs : ce sont les jeunes spores. Dans ces spores, on voit se former une ou deux grandes vacuoles pâles; puis les spores se condensent, prennent plus de consistance ; les vacuoles s’effacent et tout le sarcode disparaît, absorbé par les éléments qui se sont formés dans son sein. Il ne reste alors qu’un petit amas de spores mûres qui s’éparpillent dans tous les sens, en raison de ce que la masse sarcodique disparue ne peut plus les retenir. Ils vont donc se développer ailleurs en d’autres masses sarcodiques, et c’est ainsi que l’organisme tout entier du ver se remplit de proche en proche de microsporidies. »
C’est toujours par le tube digestif de l’animal que le parasite s’introduit. Il suffit que la feuille de mûrier servie à des vers sains soit salie au moyen d’une bouillie contenant des corpuscules frais, pour que ces vers, au bout de cinq ou six jours, offrent tous les signes du mal. On ignore^cependant comment la pénétration du corpuscule s’effectue à travers la cuticule anbiste de l’estomac.
M. Pasteur, qui a fait le premier des expériences de contagion de cette sorte, a reconnu que les vers infectés après la quatrième mue font néanmoins leurs cocons ; mais les papillons qui en sortent sont horriblement corpusculeux et un grand nombre de leurs œufs, portant en eux les germes de l’infection, périront infailliblement lors de leur éclosion ; ils seront en même temps des causes de contagion pour les vers voisins, lesquels, infectés de très bonne heure, périront avant la montée.
On voit par là combien il importe de n’avoir dans une éducation aucun ver pébriné; par leurs déjections, par les débris de leurs cadavres, ils propagent le mal autour d’eux. On comprend aussi à quel point les papillons corpusculeux, par les graines infectées qu’ils produisent, deviennent des agents efficaces de propagation pour cette terrible maladie, dans tous les pays où ces graines sont élevées. Aussi les agglomérations trop vastes et les grainages mal faits ont-ils été, de 1845 à 1805, les principales causes de l’extension de la pébrine dans tous les pays d’Occident.
Les poussières corpusculeuses , après la dessiccation qu’elles subissent naturellement à l’air, deviennent impropres à propager la pébrine d’une année à l’autre.
On ne connaît aucun moyen d’arrêter les progrès de la maladie corpusculeuse dans les organes d’un ver, une fois qu’il est envahi par ce parasite. En revanche, des procédés préventifs d’une efficacité certaine ressortent des observations qui précèdent, et la démonstration de ces procédés par M. Pasteur est un de ses titres de gloire. Ces procédés consistent à n’élever que des graines absolument pures de corpuscules , dans des locaux purifiés et isolés.
PEBRINE.
La préparation de telles graines se fait au moyen de la ponte en cellules et de la sélection microscopique des papillons : nous en donnerons plus loin tous les détails.
Le nettoyage des locaux s’effectue en lavant les murs, les plafonds, les claies, étagères et ustensiles servant aux vers, avec un lait de chaux fraîchement préparé ou une solution de sulfate de cuivre, ou encore par des fumigations de chlore. Le chlore a l’inconvénient de corroder les métaux, mais il est très actif pour détruire les corpuscules. Pour le produire d’une façon commode, on prépare un grand baquet d’eau acidulée, et, au moment de sortir du local où on l’a placé, on y dépose un nouet de toile grossière contenant du chlorure de chaux serré en masse assez compacte ; l’acide pénètre peu à peu jusqu’au centre du nouet et fait dégager le chlore à l’état gazeux.
L’isolement de la chambrée s’obtient en l’installant loin des magnaneries suspectes d’infection, en n’y laissant point pénétrer les personnes qui sortent de ces dernières, ni les feuilles des mûriers situés dans leur voisinage. Le vent peut, à la vérité, apporter de loin des poussières corpusculeuses, mais il y a peu de probabilité que cet accident arrive avant la 4e mue ; après cette époque, les cas de pébrine qui en résulteraient ne compromettraient pas la récolte des cocons et ne porteraient préjudice qu’à leur qualité pour le grainage.
Ces moyens bien simples ont été appliqués depuis 1865 dans nos départements du Midi, et, grâce à eux, la pébrine a déjà disparu d’un grand nombre do localités où elle était jadis une cause de ruine ; elle n’existe plus que là où on néglige de la combattre.
Quand les graines qu’on veut élever ont été faites sans
le secours de la sélection, comme c’est le cas pour les cartons du Japon par exemple, il est bon d’en étudier une centaine d’œufs au microscope, après avoir amené ces œufs au point d’être prêts à éclore : suivant la proportion des sujets corpusculeux qu’on y trouve, on préjuge de la qualité de la graine à ce point de vue; cette méthode, employée dès 1859 par Vittadini etCornalia, est encore pratiquée en Italie.
Enfin si, malgré toutes les précautions employées, la pébrine apparaît dans une éducation, on profite d’une mue pour séparer les retardataires, qu’on jette au fumier, et on accélère la marche des vers qu’on a conservés, en chauffant, nourrissant copieusement, délitant souvent et donnant beaucoup d’espace. M. Pasteur a prouvé eu effet que l’espacement, produisant plus d’isolement pour les vers, suffirait à la rigueur à lui seul pour amener à bonne fin les sujets demeurés sains. On ne saurait donc trop le recommander, depuis le commencement jusqu’à la fin de l’éducation.
Flacherie. — Gattine. — Une troisième sorte de maladie, la flacherie ou maladie des morts flats, peut affecter les vers à soie. Non moins meurtrière que la pébrine et que la muscardine, elle est encore plus redoutée des éleveurs, à cause de la rapidité extrême de ses dégâts et aussi de l’incertitude qui plane sur ses causes premières.
En général, voici comment elle se présente : les vers arrivés à toute leur grosseur, ou même déjà au pied de la bruyère, deviennent languissants, paresseux dans leurs mouvements, puis s’allongent aux bords des claies ou le long des rameaux (v. fig. 11) dans une immobilité complète; les battements du vaisseau dorsal se ralentissent
FLACHF.ME.
peu à peu quelques vers font des excréments semiliquides qui salissent l’orifice anal, et, en se desséchant, le ferment tout à fait. En cet état, on les croirait encore
Fig. U. — Vers atteints deflacherie, d'après L. Pasteur.
vivants lorsque déjà beaucoup sont inertes et sans vie ; peu d’heures après, les cadavres se comptent par centaines. Ces cadavres, d'abord assez fermes, deviennent rapidement flasques, puis tout à fait mous, en noircissant à la surface, exhalant une odeur infecte, en un mot
présentant tous les signes de la putréfaction. Il n’est pas rare que la chambrée entière périsse de la sorte en un seul jour; d’autres fois le mal progresse plus lentement ; mais, dans tous les cas, la récolte en cocons est singulièrement réduite ; la mortalité se poursuit même dans les chrysalides, dont beaucoup pourrissent en salissant les cocons ; on donne à ceux-ci le nom de fondus.
Ces caractères de la maladie des morts flats sont tellement apparents qu’ils ont frappé les plus anciens observateurs: Boissier de Sauvages (1765), Nysten (1808), les ont décrits, et ils n’ont pas manqué non plus de remarquer que l’encombrement, le défaut de l’air, la chaleur humide, sont des conditions favorables au développement de ce fléau.
Mais l’étude approfondie des symptômes de la flacherie est de date récente ; c’est en 1867 qu’elle a été commencée par M. Pasteur. D’après cet illustre savant, lorsque la mortalité par flacherie règne dans une chambrée, la plupart des vers qui sont encore vivants, mais déjà languissants, ont cessé d’accomplir d’une manière normale la digestion de la feuille qui remplit leur tube digestif ; cette feuille est en train de fermenter ou même de se putréfier. La fermentation susdite est identique à celle qui survient dans une bouillie ou une décoction de feuille de mûrier abandonnée à l’air libre dans un vase de verre ; elle est due au développement d’un organisme microscopique spécial, véritable ferment formant des chapelets de grains dont chaque article n’a pas plus d’un millième de millimètre de long (v. fig. 12). Quant à la putréfaction, elle est causée par des myriades de vibrions bacillaires ou de microbes punctiformes qui s’agitent avec vivacité dans le liquide qui humecte les fragments
FLACHERIE.
de feuille clans l’estomac. Ainsi, des vers ayant encore extérieurement l’aspect de la santé ont déjà tout leur intérieur dans un état d’altération très grave ; cette alté-
Fig. 12. — Organismes de la flacherie. — Grossisement : 500.
A , Ferment en chapelet de grains. — B, Vibrions.
ration gagne rapidement la périphérie, et la mort de l’animal semble survenir d’une façon soudaine. Inutile de dire que tous les cadavres sans exception sont remplis de ferments en chapelet et de vibrions.
Ce mal est contagieux au dernier point. Si on met des vers mourants par flacherie parmi des vers sains, un grand nombre de ceux-ci offrent bientôt les mêmes signes de maladie.
Il en est de même si on fait manger à des vers sains des feuilles salies par des matières puisées dans l’estomac d’un ver Hat, ou par ses excréments, ou encore par une bouillie de feuille de mûrier en fermentation, ou enfin par une matière putride quelconque. Il résulte évidemment de là que c’est aux organismes microscopiques de la fermentation et de la putréfaction qu’on doit attribuer les désordres survenus dans l’estomac des vers, d’où résulte fatalement leur mort. La présence de vers qui résistent à la contagion ou à l’infection artificielle est d’ailleurs facile à expliquer. En effet, les liquides sécrétés par les glandes salivaires et stomacales agissent pour empêcher la multiplication dos ferments et des vibrions, peut-être même pour les tuer tout à fait. Ce n’est donc
que quand ces liquides sont insuffisants en quantité ou en qualité que les organismes microscopiques prennent le dessus ; jusque-là, il n’y a pas, à proprement parler, maladie .
Aussi ne pouvons-nous accepter l’opinion de l’École italienne, qui attribue la dénomination de flacherie à un état maladif des vers qui précéderait l’apparition des organismes. Assurément un tel état peut exister, il existe même certainement quand la graine a été mal conservée; mais tant que les organismes n’ont pas surmonté la résistance, si faible qu’elle soit, que leur opposent les sécrétions du ver. il n’y a pas de flacherie caractérisée. A l’appui de cette manière de voir, nous avons, non seulement l’autorité de M. Pasteur, mais encore les observations d’un savant médecin d’Apt, M. de Ferry de la Bellone, lequel a constaté que l’opacité de la tunique intestinale des versflats est due à un amas considérable de ferments en chapelets de graines : cette opacité est donc consécutive à l’apparition des ferments; en second lieu, M. de Ferry a reconnu qu’en injectant par l’anus à des vers sains quelques gouttes des liquides fermentés ou putrides propres à déterminer la flacherie, les vers succombent sans exception , avec les signes ordinaires de cette maladie; dans ces conditions, en effet, la résistance à l’infection est nulle, et les exceptions signalées plus haut n’auraient pas de raison d’ètre.
L’explication de la flacherie par la multiplication des organismes n’offre pas seulement l’avantage de coordonner d’une manière satisfaisante pour l’esprit tous les faits connus; elle nous conduit encore àprévoir les circonstances où cette maladie pourra éclater, et les moyens d’y faire obstacle autant que possible.
FLACHERIE.
Eq effet, il n’y a pas autre chose ici qu’une lutte pour l’existence entre le ver d’une part, et, de l’autre, les organismes qui souillent la feuille ingérée. Toutes les conditions propres à débiliter le ver ou à augmenter la quantité des organismes ingérés, seront favorables à la flacherie ; les conditions inverses seront au contraire celles qu’il faudra réaliser pour le bon succès des éducations.
Or, ne voyons-nous pas la flacherie apparaître le plus fréquemment parmi les graines provenant d’une chambrée affaiblie par quelque maladie, ou parmi celles qui, étant saines et robustes d’abord, ont été détériorées par une mauvaise conservation? et aussi parmi les vers qu’un entassement excessif ou une mauvaise aération a rendus débiles? Et, d’autre part, n’est-il pas certain que, plus la voracité des vers est excitée par une forte chaleur, plus ils sont sujets à la flacherie, surtout lorsqu’on leur donne une feuille malpropre ou avariée ?
Si maintenant nous recherchons les procédés à l’aide desquels on est arrivé, depuis peu d’années il est vrai, à réduire les cas de flacherie dans une proportion considérable, nous y trouvons encore la confirmation de la théorie pastorienne. D’abord on a grand soin d’exclure de la reproduction toute chambrée affectée de flacherie. Ensuite on veille d’une manière plus intelligente à la bonne conservation des graines, depuis la ponte jusqu’à l’éclosion. On espace les vers dès leur jeune âge. On leur accorde un cube d’air suffisant et bien souvent renouvelé. On se rapproche un peu des conditions naturelles en ne chauffant pas au delà de 18° R. On choisit autant que possible la feuille saine ' et propre, et on évite de la
1 Les actes du Congrès séricicole international de Paris mentionnent d'une manière très inexacte une communication que j’ai faite au sujet des
salir par des balayages intempestifs. Les locaux d’ailleurs ont été préalablement débarrassés de leurs poussières par des nettoyages énergiques. Toutes ces précautions ne peuvent-elles pas se résumer en cette formule : porter au maximum la robusticité du ver et réduire au minimum la quantité des poussières malfaisantes!
C’est surtout à fortifier la constitution du ver qu’on doit viser, car, dans les circonstances ordinaires, les microbes qui salissent la feuille ne sont pas en quantité telle qu’un ver bien portant ne puisse les digérer sans en être incommodé; c’est en effet ce qui arrive perpétuellement dans les chambrées en bon état. Un ver déjà débile s’affaiblit au contraire de plus en plus par cette ingestion quotidiennement répétée, et finit par succomber. Notons aussi qu’il y a dans l’année des époques où les organismes destructeurs du ver semblent plus abondants ou d’une activité plus énergique, par exemple en juin et juillet; la saison aurait donc aussi sa part d’influeDce. Nous avons signalé déjà celle des conditions mêmes de
vers nourris de feuille avariée par le froid. Voici comment le texte doit en être rétabli : * J’ai eu l’occasion d’observer que la même graine donne des résultats différents suivant que les vers nourris de ces feuilles qui ont souffert de la gelée sont gouvernés avec du feu ou sans feu. Dans le premier cas, on a une flacherie générale; dans le second, très peu de flats. C’est que, si les vers ne sont pas chauffés, ils ne font que deux repas; si au contraire on les chauffe à 22 ou 24 degrés centigrades, on est obligé d'augmenter le nombre des repas, de faire ingurgiter aux vers une plus grande quantité de feuilles, et par suite une plus grande quantité de germes et de sucs végétaux altérés ; or l’action de ces germes est mortelle s’ils viennent à se multiplier, s’ils ne sont pas paralysés parles sucs digestifs. Il résulte de là que les vers nourris de mauvaise feuille peuvent être, avec avantage, menés lentement en étant tenus au froid.» V. Congrès et conférences du palais clu Trocadéro, n° 23 de la série, pag. 65. Paris, imprimerie Nationale, 1879.
FLACHERIE, GATTINE.
l’élevage : température, aération, nombre et abondance des repas, etc. Si l’on songe qu’en outre les chambrées diffèrent parle degré de vigueur des vers, et que dans tel ou tel cas les poussières développeront, soit des ferments à l’exclusion des vibrions, soit des vibrions de telle ou telle espèce plus ou moins destructive, on comprendra que les effets résultant d’actions aussi complexes ne soient pas absolument identiques : ainsi s’explique très bien la rapidité si variable du développement de la flacherie. On pourrait presque dire : autant de cas particuliers, autant de variétés de flacherie.
Il est très probable que c’est parmi ces variétés qu’il faut ranger les vers appelés arpians ou gattinès : ils ressemblent aux flats ordinaires en ce que la membrane interne du tube digestif est épaisse et opaque, et que l’intérieur de ce tube abonde en ferments à chapelet; mais ils en diffèrent en ce que ce tube contient peu de feuilles et peu de liquide ; en outre, au lieu de pourrir, ces vers s’amaigrissent et dépérissent lentement, à la façon des corpusculeux, sans cependant avoir aucun corpuscule. Les lucettes ou clairettes sont encore une variété de gattinés dont la peau devient translucide ; on n’a d’ailleurs pas d’études assez précises à leur sujet pour en parler plus explicitement.
Une autre conséquence qui ressort de ces explications sur les causes de la flacherie, c’est l’impossibilité de l’éviter avec une certitude absolue : il y a en effet une multitude de circonstances qui peuvent affaiblir les vers ou empoisonner la feuille, et on n’est jamais sûr d’avoir tout prévu. C’est pourquoi, outre les moyens préventifs signalés plus haut, on a cherché et on cherche encore des moyens curatifs de la maladie ; malheureusement les anti-
septiques appliqués à la feuille (acide phénique, acide salicylique, etc.) et les fumigations de chlore, qui semblent à priori les moyens les mieux appropriés, n’ont pas donné des résultats satisfaisants. Ce qui paraît le mieux réussir quand la flacherie est bien déclarée, c’est de déliter, d’espacer les vers survivants et de les laisser jeûner quelque temps en élevant la température à 22° R. ou même davantage; cette opération présente encore plus de chances de succès si on la pratique dans un locM neuf où on aura transporté les vers afin de les soustraire entièrement aux émanations et aux poussières de la première magnanerie.
La même diversité que nous avons reconnue dans les allures delà flacherie, en considérant les vers qui succombent à cette maladie, se retrouve encore dans la qualité des cocons produits par les vers qui ont survécu, si on considère ces cocons au point de vue de la reproduction. Ed général, on constate que les graines issues de cocons d’une chambrée où la flacherie a sévi , ne donnent que des sujets débiles, qui deviennent flats très facilement ; cela se comprend, puisque les mêmes causes qui ont fait périr une partie des vers de la première chambrée ont dû affaiblir plus ou moins les survivants Mais, suivant la durée pendant laquelle ceux-ci ont subi ces influences déprimantes, leur affaiblissement est plus ou moins marqué ; on ne doit donc pas être surpris si parfois des graines issues de chambrées où on a vu des flats, réussissent néanmoins. Donc, au sens strict du mot, la flacherie n’est pas héréditaire. Mais, en fait, on agit très prudemment en excluant de la reproduction toute chambrée qui n’a pas été parfaitement exempte de flacherie, de la 4e mue à la montée inclusivement.