VARIÉTÉS DIVERSES DE R. MORI
sont petits, grossiers, de peu de valeur. Il faudrait que la main-d’œuvre fût à vil prix et la feuille surabondante pour qu’on eût intérêt à élever ces races. Ce cas se présente, parait-il, au Bengale; mais il en est tout autrement en Europe. Nous devons donc nous attacher exclusivement à l’élevage des races annuelles , dont les cocons sont de qualité supérieure.
Parmi les races annuelles, il y en a dont les vers subissent quatre mues avant de faire leur cocon, tandis que d’autres font trois mues seulement. Les races à quatre mues sont de beaucoup les plus répandues en France.
On en distingue de trois sortes, suivant que la couleur des cocons est jaune, verte ou blanche. Chacune de ces sortes présente en outre des variétés nombreuses, caractérisées par la forme ou par la taille des cocons, ou encore par la coloration de la peau des vers. D’ailleurs toutes ces races ou variétés peuvent se croiser entre elles et se modifient plus ou moins en changeant de climat ou de nourriture, de sorte qu’il serait impossible d’en faire une énumération. En France, les variétés les plus recherchées sont tirées des Cévennes, des Pyrénées et du Yar ; leurs cocons sont jaunes, de dimension moyenne ou au-dessous de la moyenne ; on estime moins celles des Alpes et du Cher, dont les cocons sont plus gros. Celles du Japon, à cocons verts, valent moins encore. On a dû cependant y recourir lorsque, en 1864, une maladie épidémique, la pébrine , dont nous aurons occasion de parler plus tard, eut détruit presque totalement les races jaunes d’Europe ; mais, depuis lors, celles-ci ont été reconstituées à l’aide des méthodes indiquées par M. Pasteur, et les races du Japon leur cèdent de nouveau la place. En France, on n’en conserve plus guère que dans
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quelques régions de l’Isère, de l’Ardèche et de la Drôme, où elles réussissent assez bien. En Italie, de même, on voit le Piémont cultiver les races vertes avec persistance.
Statistique des récoltes de cocons dans le monde entier. — Il n’est pas facile d’évaluer d’une façon précise la quantité de cocons récoltée annuellement dans le monde entier ; on ne peut en effet obtenir des contrées d’Orient que des évaluations approximatives. En moyenne, on peut admettre les chiffres ci-après1 ;
Italie
de kilogr.
France
Turquie d’Europe
Russie
Caucase
Turkestan
EsDasne
Autriche-Hongrie
Suisse
CIrérp. - T- -
oen 000
Portugal
Allemagne
Chine
Japon
Indoustan
Bengale
Géorgie, Perse, Koracan
Anatolie
Svrie
Cochinchine française
Maroc
Algérie
Etats-Unis
170 OOO
Chili
Total 240.823.000 kilogr.
1 Ces chiffres, tires du rapport de M. Fuzier sur l’Exposition de Paris (1878), sont applicables aux années 1873 à 1877.
NOTIONS HISTORIQUES
Notions historiques sur le ver du mûrier. — Le
ver à soie du mûrier est connu en Chine depuis un temps immémorial. Les annales les plus anciennes de ce pays attribuent à Silingchi, femme de l’empereur Hoang-Ti, qui vivait environ 2600 ans avant l’ère chrétienne, l’honneur d’avoir élevé la première des vers à soie et dévidé leurs cocons. Mais les peuplades de la Chine n’occupaient alors qu’un territoire peu étendu, sur les bords de la mer Jaune, et elles n’avaient aucune communication avec l’Occident. C’est seulement au 11e siècle avant Jésus-Christ qu’elles exportèrent des soieries dans l’Asie occidentale, d’où ces produits se répandirent en Europe. On les y payait au poids de l’or. Sous Marc- Aurèle (165 ap. J.-C.), une ambassade romaine pénétra jusqu’à la Chine. Mais le secret de la production de la soie y était gardé avec un soin jaloux. Ce n’est que par artifice, et au péril de sa vie, qu’une dame chinoise, femme du roi de Kôtan, porta cette industrie dans ce dernier pays, en 419. Vers la même époque (en 462), le Japon aussi parvint à s’en emparer.
On ne saurait dire si l’Inde et la Perse l’ont aussi puisée à la même origine, ou si au contraire ces contrées ont connu la soie et le dévidage des cocons aussi tôt que les Chinois.
Quoi qu’il en soit, cette industrie était pratiquée, au vie siècle, dans une région appelée alors Sèrinde , limitrophe de la Perse; c’est de là que, en 552, deux moines rapportèrent à Constantinople des œufs de vers à soie qu’ils firent éclore et qu’ils nourrirent des feuilles de mûriers noirs qui existaient déjà dans le pays. Mais ni l’empereur Justinien, qui régnait alors, ni ses successeurs ne surent profiter de cet événement; iis ne créé-
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rent dans l’empire byzantin aucun centre d’industrie séricicole capable de rivaliser avec les pays d’Orient.
Il faut arriver au vme siècle pour voir ce progrès s’accomplir ; la gloire en revient entièrement aux Arabes. Dans toute l’étendue de leur immense empire, depuis la Perse et le Caucase j usqu’en Espagne, en Sicile, et tout le long de la côte africaine, ils répandirent la culture des mûriers et l’élevage des vers à soie.
De la Sicile et de l’Espagne, ces industries furent portées en Italie et en France. Vers l’an 1300, on élevait des vers à soie à Modène, Bologne, Florence; en 1360, paraissait le premier traité connu sur ce sujet, écrit par Bonafldo Paganino, en dialecte bolonais. Il est à peu près certain qu’à la môme époque la Provence et le comlat Yénaissin produisaient aussi une petite quantité de soie, et que cette soie était mise en oeuvre à Avignon, Montpellier et Marseille. Là, comme en Italie, c’était le mûrier noir qui servait à la nourriture des vers. Le mûrier blanc fut importé du Levant assez tardivement : la Toscane ne le posséda qu’en 1434 ; sous Charles VIII, en 1495, on le transporta de Naples en France.
Importance de l’industrie séricicole depuis Henri IV jusqu’à notre époque. — François Ier, Catherine de Médicis, Henri III, donnèrent quelques encouragements à cette culture. Mais l’industrie des vers à soie ne commença à prendre pied sérieusement en France que sous Henri IV. En 1599, sur la demande expresse de ce prince, le célèbre agronome Olivier de Serres publiait sa Cueillette de la sole ; en 1601, il portait à Paris vingt mille pieds de mûriers blancs, pour être plantés aux Tuileries. Laffémas, valet de chambre du roi et con-
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trôleur du commerce de France ; Traucat, jardinier de Nimes, aidèrent aussi à cette propagande : le premier, par des brochures et des avis au Conseil de Commerce ; le second, par la création de vastes pépinières d’où il se vante d’avoir tiré plus de 4 millions de mûriers dans l’espace de quarante ans. Le clergé et les nobles durent en planter partout pour être agréables au roi L Malheureusement, la mort de celui-ci (1610) fit crouler toute l’entreprise.
Cinquante ans plus tard, Colbert la reprit à l’aide de moyens analogues ; des primes furent données aux planteurs ; les protestants se distinguèrent surtout parmi les
1 Un historien de cette époque, Palma Cayet, s'exprime comme il suit au sujet des entreprises de Henri IV :
« Et d'autant que les soyes ne se peuvent fournir pour les ouvrages susdits en quantité suffisante si non qu’il y en eust une continuelle production en France, Messieurs les commissaires du roy, pour le faict du commerce et des manufactures, donnèrent avis à S. M. de faire une ordonnance et commandement aux généralités de Paris, Orléans, Tours et Lyon, de faire des pépinières de meuriers pour nourrir les vers à soye ; et pour ceteffect, par gens à ce commis, suivant l’édict qui en fut faict, il fut distribué à toutes les paroisses des dites généralités des meuriers blancs et des graines, avec un livre de la manière de les planter, et comme il faillait nourrir les vers à soye pour eu faire des ouvrages. Les espreuves en avaient été faites dans le château de Madry, près Paris, où il y a grande quantité maintenant de vers à soye, de moulins et autres instruments pour leur donner toutes ses façons. Et depuis, en beaucoup d'endroits des dictes généralités, on a planté force meuriers blancs et noirs pour avoir foison de nourriture aux dicts vers à soye, qui font leurs bobines et leurs œufs aussi heureusement qu'en Italie ou Avignon, et s’en tire de la soye aussi belle et fine qui se peut dire, tant blanche que jaune, qui sont les espèces qui se procréent de la dicte nourriture. Et au lieu que telle industrie n’estait que pour A vignon et la Provence, à cause qu’ils sont plus exposés au midi, à présent en la voisinance de Paris qui est au septentrion, les vers à soye et les meuriers y croissent et produisent heureusement. ( Chronologie septénaire, 1603.)
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plus zélés dans la production de la soie. Mais survint la révocation de l’Édit de Nantes (1685) : beaucoup de familles protestantes s’exilèrent alors, pour fuir les persécutions, et leurs talents profitèrent à l’Angleterre, à la Suisse, à l’Allemagne. La France ne produisait, à cette époque, pas plus de 1 5,000 kilogr. de soie grège, ce qui correspond à environ 200,000 kilogr. de cocons frais. Les manufactures de Lyon, Tours, Paris, etc., mettaient en œuvre environ 500,000 kilogr. de soie grège qui venaient principalement du Levant, de la Sicile et du reste de l’Italie.
Il fallut le rude hiver de 1709, qui gela tous les châtaigniers des Cévennes , pour obliger les paysans à chercher une ressource dans la plantation des mûriers. Depuis cette époque, l’éducation des vers à soie tint une grande place dans l’agriculture du Languedoc et y prit autant d’importance, pour le moins, que dans la Provence et le Dauphiné. Elle s’étendit aussi dans le Lyonnais, le Vivarais et la Gascogne.
Ni le reste de la France ni les autres pays d'Europe situés hors du versant méditerranéen n’ont réussi dans leurs tentatives pour s’emparer de cette culture; en effet, elle ne convient pas aux pays qui sont trop pluvieux pendant la saison du printemps, ni à ceux qui sont trop froids pour que les mûriers apportent bien la taille annuelle, ni enfin à ceux où la main-d’œuvre, à l’époque des éducations, serait trop coûteuse.
De 1760 à 1780 , la production annuelle de soie grège, en France, a été de 400 à 500 mille kilogr. Ce chiffre s’est élevé, de 1 820 à 1840, à 1 million de kilogr., et enfin à 2 millions de 1840 à 1855.
Durant cette dernière période, les éleveurs, enhardis
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par leurs succès et désireux, d’autre part, de réduire les frais de main-d’œuvre, qui allaient en s’élevant considérablement, commencèrent à donner plus d’importance à leurs chambrées, sans trop se soucier du choix des graines ni des exigences de l’hygiène. De là, l’extension rapide de diverses maladies épidémiques. Elles se manifestèrent d’abord en France, puis dans toutes les contrées séricicoles. Depuis lors, l’élevage des vers à soie n’a plus été qu’une lutte perpétuelle contre ces maladies. Il a fallu rechercher dans le monde entier, jus* qu’au Japon, des graines saines. La production de la France1 est tombée à une moyenne de 500 à 600 mille kilogr. de soie grège ; celle de l’Italie s’est réduite de 4 à 2 millions de kilogr.
Cependant cette situation déplorable a été améliorée singulièrement dans ces derniers temps , à la suite des travaux de M. Pasteur. On doit à cet illustre savant des moyens préventifs certains contre la pébrine : nos races jaunes sont reconstituées ; les vers sont soignés d’une manière plus méthodique, et on arrive le plus souvent à éviter la maladie la plus redoutée, la flacherie , de sorte qu’il n’est pas rare de constater des rendements de 40, 50 et même 60 kilogr. de cocons à l’once de 25 grammes. Seulement on a dû restreindre l’importance des chambrées, par des motifs économiques que nous allons maintenant exposer.
Conditions économiques actuelles de l’industrie séricicole. — A peine M. Pasteur avait-il fourni aux éducateurs de vers à soie les moyens de régénérer leur
1 Nous donnons ci-après (pag. 16) le Tableau de la production de la France en cocons, dont les chiffres sont empruntés, jusqu'en 1856, à un
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industrie et de la développer même au delà des limites où elle s’était jusqu’alors renfermée, qu’une difficulté nouvelle surgissait. A la suite de l’amoindrissement des
Mémoire de M. Dumas inséré aux Comptes rendus de l'Académie des Sciences de Paris (1857); ensuite, jusqu’en 1871, à la Statistique de la France, par M. Block ; enfin, depuis 1871, aux Statistiques annuelles du Syndicat des marchands de soie de Lyon.