RÉDUCTION INCOMPLÈTE DU SANG
cation du globule est incomplète elle-même. Nous savons que l’hémoglobine saturée d’oxyde de carbone donne deux bandes d’absorption à peu près comme l’hémoglobine oxygénée du sang normal : mais vous vous souvenez que ce qui les distingue, c’est que, tandis que les deux bandes d’absorption de l’hémoglobine intoxiquée sont irréductibles, les deux bandes de l’hémoglobine oxygénée sont réductibles en une seule bande qui donne le caractère de l’hémoglobine pure. Or, suivant que le sang renferme des proportions différentes d’hémoglobine oxygénée ou oxycarbonée, il y aura des demi-réductions qu’il sera possible d’apprécier par la coïncidence simultanée des deux ordres de caractères de la réductibilité et de l’irréductibilité de l’hémoglobine du sang. C’est ce qu’on peut voir facilement dans la figure comparative ci- jointe (voy. fig. 7, 1-3).
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Fig. 7. — Comparaison des spectres de l’hémoglobine oxygénée et de l’hémo¬
globine à demi réduite (mélange d’une partie dé sang rouge et d’une partie de sang oxycarboné réduit par le sulfhydrate).
Peut-être aussi pourrait-on faire l’hypothèse que l’hémoglobine de certains globules est saturée- d’oxyde de carbone, tandis que celle de quelques autres est encore saturée d’oxygène, puisque chacun de ces gaz semble fournir avec l’hémoglobine une combinaison définie. Le
spectre de la demi-réduction serait alors le résultat delà combinaison des deux spectres de l’hémoglobine oxycarbonée et de l’hémoglobine réduite. Le résultat serait le même dans les deux cas, et nous n’avons pas besoin, pour le moment, de préciser davantage le point de vue théorique.
Maintenant, ce qui nous intéresse particulièrement, c’est de savoir ce que devient l’oxyde de carbone une fois qu’il est entré dans l’économie, et de nous rendre compte de la manière suivant laquelle il s’élimine. Sur ce point, diverses opinions ont été émises.
Je vous ai déjà dit que M. Ghenot, le premier à ma connaissance qui nous ait donné une théorie de l’action de l’oxyde de carbone, avait supposé que si l’oxyde de carbone était nuisible, c’était uniquement parce que, une fois introduit dans le sang, il se combinait à l’oxygène de l’air inspiré pour se transformer en acide carbonique avec dégagement excessif de chaleur, etc. Ensuite est venue ma théorie, dans laquelle j’admettais que l’oxyde de carbone forme avec , le globule sanguin une combinaison très-sîable et telle qu’elle tue, minéralisé en quelque sorte le globule du sang qui, dès lors, doit mourir ou être éliminé de l’économie.
Mais un physiologiste russe, dont nous aurons plusieurs fois à citer le nom dans le cours de ces études, M. Pokrowski, a repris l’idée, sinon la théorie deM. Ghenot (1). Après avoir constaté que des animaux asphyxiés par
(1) Voy. Pokrowsky Veher die Vergiftung mit Kohlenoxydgaz {Virchow' s Arch,, 1864, t. XXV), p. 526 et 540) ; Zur Frage über das Schicksal des Kohlenoxyds bei Co-Vergifimgen {Ibid., 1866, t XXXVI, p. 482).
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l’oxyde de carbone pouvaient souvent être ramenés à la vie, si l’on pratiquait à temps sur eux la respiration artificielle, ce physiologiste a admis que l’oxyde de carbone introduit dans l’organisme se change lentement en acide carbonique, et que c’est sous cette forme qu’il est éliminé. Il appuie du reste cette opinion sur des expériences dans lesquelles il dit avoir constaté une plus grande quantité d’acide carbonique dans Tair exhalé par les poumons, à mesure que l’oxyde de carbone s’éliminait du sang de l’animal.
Mais sans mettre complètement en doute la rigueur de ces expériences, elles ne sont cependant pas absolument concluantes, et l’auteur en convient lui-même, à cause de la difficulté presque insurmontable d’éviter toutes les causes d’erreurs multiples qui peuvent faire varier l’exhalation de l’acide carbonique.
Mais, en dehors de toutes les théories, il reste un fait bien évident que nous avons pour la première fois constaté avec le spectroscope, c’est que l’oxyde de carbone, une fois entré, dans l’économie, peut en sortir, disparaître ou s'éliminer assez rapidement. Mais la question théorique qui subsiste toujours est celle de savoir sous quelle forme se fait cette disparitiori ou cette élimination? Est-ce à l’état d’acide formique, ou de formiate ? Est-ce en nature sous forme d’oxyde de carbone? Est-ce enfin sous forme d’acide carbonique ?
On n’a jamais pu constater la formation d’aucune trace d’acide formique pendant cette élimination ou cette disparition d’oxyde de carbone : il faut donc écarter de suite cette première hypothèse.
ASPFIYXIE.
Voyons maintenant si l’oxyde de carbone s’élimine en nature. L’expérience seule pourra nous répondre à cette question. Et, en effet, il est permis de supposer à priori que le poumon peut être doué de ce pouvoir éliminatoire. Je vous ai déjà fait voir que certains gaz, et en particulier l’hydrogène sulfuré, introduits sous la peau d’un animal, s’éliminent en grande partie en nature par les poumons. En est-il de même pour l’oxyde de carbone? — Cela pouvait être ; car si ce gaz n’a pas la faculté de se dégager facilement du sang extrait de l’organisme, il pourrait se faire que les tissus pulmonaires ou autres exerçassent une action propre dans cette élimination.
J’avais, en effet, depuis longtemps observé qu’il réside dans le poumon une action toute spéciale favorisant certaines décompositions et par suite certaines éliminations. Ainsi, par exemple, en expérimentant sur les cyanures métalliques injectés dans le sang, j’avais remarqué que ces sels empoisonnent par l’acide cyanhydrique qu’ils dégagent en passant au contact du tissu pulmonaire.
Il serait donc possible que le tissu pulmonaire pût dégager l’oxyde de carbone de sa combinaison avec l’hémoglobine et mît ce gaz en liberté pour lui permettre de se dégager par le poumon. L’expérience seule peut, vous l’ai-je dit, répondre à cette hypothèse. J’ai prié M. Gréhant d’instituer diverses expériences pour rechercher si chez un animal il se dégage de l’oxyde de carbone en nature parles poumons après l’intoxication. Mais il n’a jamais pu constater la présence de l’oxyde de carbone dans l’air expiré par les animaux sains, préalablement
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soumis à l’intoxication par ce gaz, ou du moins, s’il en a constaté dans quelques cas, ce ne sont que des traces et dans des conditions exceptionnelles qui ne permettraient pas de penser que l’élimination de l’oxyde de carbone ainsi absorbée fût ainsi éliminée en totalité. D’ailleurs, M. Pokrowski n’a pas pu constater non plus cette élimination dans des expériences qu’il a tentées à ce sujet (1):
Cherchons maintenant s’il nous sera possible de démontrer que c’est à l’état d’acide carbonique que se fait
(1) Depuis cette époque M. Gréhant a repris ses expériences sur la rfeYer* mination quantitative de l’oxyde de carbone combiné avec l’hémoglobine et sur le mode d’élimination de l'oxyde de carbone {CompL rend, de F Acad, des sciences, 27 janv. 1873). Pour déterminer la quantité d’oxyde de carbone qui est combinée avec l’hémoglobine dans un cas d’empoisonnement partiel ou complet, M. Gréhant a employé un procédé qui consiste à évaluer \o plus grand volume d’oxygène que le sang puisse absorber. Cette évaluation est faite sur une première prise de sang, l’animal étant à l’état normal, puis sur une seconde prise de sang faite à l’animal après respiration d’oxyde de carbone. Lé second nombre est évidemment toujours plus petit que le premier, et la différence fait aussitôt connaître quel est le volume d’oxyde de carbone qui est combiné avec l’hémoglobine, puisque nous savons que dans cette combinaison un volume d’oxyde de carbone remplace un volume d’oxygène.
Quant à l’élimination de l’oxyde de carbone, M.. Gréhant est arrivé à une opinion différente de celle qu’avaient donnée MM. Chenot et Pokrowski. A l’aide d’un appareil spécial, il analyse le gaz de l’expiration d’un animal qui a absorbé de l’oxyde de carbone. Ce gaz passe d’abord sur de la pierre ponce imbibée de potasse, qui lui enlève entièrement son acide carbonique, ainsi que le montre un tube témoin à eau de baryte. Le gaz de l’expiration passe ensuite dans un tube de verre rempli d’oxyde de cuivre, et chauffé au rouge sur la grille à analyse, en arrivant ensuite dans un barboteur à eau de baryte placé à la suite du tube à oxyde de cuivre, le gaz produit un précipité abondant de carbonate de baryte. M. Gréhant considère l’acide carbonique ainsi obtenu comme le produit de l’oxydation complète de l’oxyde de carbone que le gaz expiré avait contenu. Mais parmi les produits de la respiration, il est tant de matières organiques dont la combustion peut produire de l’acide carbonique, que dans ces expériences on doit toujours conclure avec beaucoup de réserve.
cette élimination de l’oxyde de carbone. Nous pouvons dire tout d’abord qne s’il y a transformation de l’oxyde de jarbone dans le sang en acide carbonique, ce doit être par une réaction purement chimique, capable de s’opérer nonseulement dans l’économie, mais que nous pourrons aussi réaliser en dehors d’elle, si nous nous plaçons dans des conditions aussi identiques que possible avec celles qui se rencontrent dans l’organisme.
Yoici un chien que l’on a soumis ce matin à l’action de la vapeur de charbon : il est tombé sur le flanc à neuf heures : à ce moment, il n’y avait plus trace de réduction de son sang, ce qui prouve qu’il était bien intoxiqué. L’animal a été laissé ensuite à l’air pur, et il est revenu à la vie. A midi trente minutes, son sang nouvellement examiné se réduisit complètement, ce qui montre que l’oxyde de carbone en avait été complètement éliminé.
Mais au moment où l’animal est tombé soüs l’influence délétère du gaz, on avait eu la précaution de lui soutirer un peu de sang intoxiqué, qui a été divisé en trois parties.
La première, abandonnée à elle-même dans un vase, ne présente encore aucune trace de réduction.
La seconde partie a été placée dans un flacon, et Ton a fait depuis ce matin barboter à son intérieur un courant d’air froid pris à la température ambiante. Ce sang ne paraît avoir subi encore aucune modification : la réduction de l’hémoglobine est encore impossible.
Quant à la troisième portion, on Fa maintenue à une température de 38 degrés environ^ température moyenne du corps vivant, et on l’a fait traverser par un courant
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d’air chaud à la même température. Nous pouvons dans ce cas constater déjà une réduction incomplète : il y a donc eu dans ces conditions transformation ou élimination d’une portion de l’oxyde de carbone contenu primitivement dans le sang. Cependant l’action n’a pas été aussi rapide que dans l’organisme, puisque le sang du chien n’offre plus maintenant aucune trace d’oxyde de carbone.
Nous avons répété à plusieurs reprises l’expérience dont nous venons de vous rendre compte, et nous avons par là reconnu que la réunion d’une certaine température et d’un courant d’air sont deux conditions indispensables pour faire disparaître l’oxyde de carbone. Or, nous n’avons pas fait autre chose qu’une sorte de respiration artificielle. Ces faits nous prouvent donc ce que je vous ai dit au début de ces expériences ; ils nous montrent que les réactions se passent aussi bien dans l’organisme qu^au dehors, si l’on a soin toutefois de se placer dans des conditions physico -chimiques identiques (1).
Mais il nous reste toujours . la même question. Nous avons prouvé seulement que l’oxyde de carbone disparaît
(1) On peut cependant se demander encore à quoi tient cette manière différente de se comporter en présence de l’oxyde de carbone, du sang de vivant et du sang de cadavre. Le premier formant une combinaison assez rapidement détruite, le second une combinaison presque permanente. Il faut voir là une influence des tissus, des tissus vivants.
Parmi ces tisus, le tissu musculaire joue probablement le premier rôle pendant la vie. Il est du reste facile de s’en assurer. On comparera le sang qui entre dans le muscle chez un animal soumis à l’influence de l’oxyde de carbones! celui qui en sort. Le liquide sanguin doit être rutilant à l’entrée ; c’est un caractère de l’asphyxie que nous étudions. Mais si dans les profondeurs du tissu l’oxyde de carbone s’est transformé en acide carbonique, le liquide
du sang sous l’influence de la chaleur et d’un courant d’oxygène ; mais en quoi s’est-il transformé et sous quelle forme a-t-il pu réellement s’éliminer de l’organisme? Le problème est plus circonscrit, cependant il reste toujours sans solution.
M. Pokrowski, ainsi que nous l’avons déjà dit, avait admis dans le premier mémoire cité (1) que ce gaz se transformait pour s’éliminer du sang en acide carbonique ; mais il n’apportait pas d’expériences décisives pour démontrer cette transformation. Cependant, l’élimination
sanguin 'chargé de ce gaz à la sortie du muscle devra présenter plus ou moins la coloration noire du sang veineux et ne plus offrir à l’examen spectroscopique les caractères de la présence de l’oxyde de carbone.
La transformation dont nous parlons, dans le cas où elle s’accomplirait, ne serait pas assez énergique, elle ne s’opérerait pas sur des quantités assez Considérables pour présenter un caractère de netteté parfaitement tranché. Aussi pourrait-on tenter d’exagérer cette influence, de l’amplifier, en faisant entrer les muscles en fonction; nous exciterons son activité fonctionnelle, sa contraction, en agissant sur son nerf moteur. Si l’on fait cette expérience on verra le sang qui parcourt la veine crurale, après une contraction du membre inférieur, paraître plus noir, sa couleur trancher sur la teinte rutilante que nous voyons dans les autres parties.
Mais ce n’est pas seulement au contact des muscles que l’oxyde de carbone doit se détruire ; les autres tissus pulmonaires, nerveux, glandulaires peuvent y concourir. Quand on fait l’ouverture d’un animal venant de succomber à l’empoisonnement par l’oxyde de carbone, on voit tout d’abord, ainsi que je l’ai établi depuis bien longtemps, que son sang et tous les tissus et organes qui en sont imprégnés présentent une couleur rutilante. Mai?, après un certain temps, les tissus et les organes splanchniques peuvent quelquefois prendre une teinte noire qui dépend, sans aucun doute, de la destruction post mortem de l’oxyde de carbone. Je répète que cette modification dans la couleur du sang ne se manifeste pas aussi facilement dans le sang empoisonné, retiré des vaisseaux et placé dans un vase hors de l’organisme, ce qui me semble bien établir que c’est la présence des tissus qui hâte cette modification du sang, surtout, à ce qu’il m’a semblé, si l’on maintient le corps à une température élevée.
(1) Virchow’s Arehio, 1864, t. XXX, p. 540.
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de l’oxyde de carbone, par sa transformation en acide carbonique, paraissait l’hypothèse la plus probable. Nous avons vu en effet que, même en dehors de l’économie, en se plaçant dans des conditions convenables, il était possible de transformer en sang normal du sang primitivement intoxiqué. Si l’on se place seulement au point de vue des réactions connues de la chimie, on se rendrait peut-être difficilement compte de cette transformation de l’oxyde de carbone én acide carbonique sous la seule action du sang et de l’oxygène. En effet, cette réaction ne se réalise dans les laboratoires qu’à l’aide de moyens des plus énergiques. Mais cette idée ne doit pas nous arrêter; car il n’est pas rare de voir certaines réactions chimiques se faire au sein même de l’organisme beaucoup plus facilement que dans les laboratoires, à l’aide de procédés ou de moyens de toute autre espèce. Nous assistons tous les jours à une action de cette nature,, lorsque nous yoyons les parties, vertes des plantes décomposer l’acide carbonique versé journellement dans l’atmosphère par les animaux, fixer le carbone dans leurs tissus et exhaler l’oxygène.
Lorsque le sang d’un animal se trouve soumis à l’action de l’oxyde de carbone, il peut se comporter de deux ma^ nières : tantôt l’atmosphère dans laquelle se trouve plongé l’animal ne renferme que de faibles quantités d’oxyde de carbone, et, par suite, le sang n’absorbe ce gaz que par très-petites quantités ; il s’appauvrit en oxygène, mais il n’est pas complètement intoxiqué; il reste encore de la vie dans le globule du sang. C’est dans ce cas que l’oxyde de carbone présente les meilleures conditions pour être