‹ Leçons sur les anesthésiques et sur l'asphyxieChapitre 21 sur 127 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

PREMIÈRE LEÇON

SOMMAIRE : Les anesthésiques. — Histoire des moyens mis en usage pour produire l’anesthésie. — L’éther. — Le chloroforme. — Procédés pour l’usage des anesthésiques. — Anesthésie des animaux mis en expérience.

— Usage presque exclusif du chloroforme, — Sensibilité au chloroforme variable selon les animaux ; explication de ce fait. — Ordre dans lequel la sensibilité disparaît des diverses parties. — Procédés pour anesthésier les grenouilles (immersion en eau chloroformée). — Injection sous-cutanée.

— Ce procédé ne réussit pas chez les animaux à sang chaud ; explication,

— Avantages de l’inhalation.

Messieurs,

On appelle anesthésiques {av privatif, et -zïo-S-flctç, sensibilité) les substances qui suppriment la sensibilité, la faculté d’éprouver de la douleur, qui amènent ainsi la résolution des membres, et par suite l’immobilité de l’homme et des animaux, qu’elles plongent dans une sorte de sommeil.

La chirurgie emploie les agents anesthésiques comme la physiologie. Nous avons emprunté aux chirurgiens un procédé qu’ils avaient vulgarisé et dont nous pouvions tirer profit à notre tour. Mais la chirurgie et la physiologie ne se proposent pas tout à fait le même but dans l’emploi des agents anesthésiques. La chirm’gie y cherche avant tout un moyen d’épargner la douleur aux patients,

■ C. BERXAR11. 3

quoiqu’elle profite aussi des facilités que donnent l’insensibilité et la résolution des- muscles.

En physiologie, au contraire, on ne se propose pas seulement d’obtenir l’anesthésie proprement dite, c’est-àdire de soustraire l’animal expérimenté aux conséquences douloureuses des vivisections qu’on lui fait subir ; on veut aussi trouver un moyen contentif et immobiliser l’animal pendant la durée de l’expérience. Aussi, à côté des agents anesthésiques proprement dits, étudierons nous les narcotiques, surtout les alcaloïdes de l’opium. Sans doute ces derniers agents ne suppriment pas complètement la sensibilité à la douleur ; mais ils l’émoussent cependant beaucoup, et ils plongent les animaux dans un sommeil léthargique, pendant lequel on peut pratiquer sur eux des opérations douloureuses sans qu’ils s’agitent trop ni cherchent à s’échapper.

L’usage des agents anesthésiques est très-nouveau en chirurgie et plus encore en physiologie expérimentale. Il ne remonte, en effet, qu’à une vingtaine d’années. J’entends un usage méthodique et raisonné ; car les chirurgiens s’étaient, de tout temps, préoccupés de supprimer oü de diminuer la douleur chez les malades qu’ils opéraient. Des la plus haute antiquité, on avait essayé divers procédés pour atteindre ce but. Mais aucun des moyens imaginés, même à une époque récente, ne s’était beaucoup répandu et n’était arrivé à établir d’une manière claire son efficacité réelle. Aussi la plupart de ceux qui n’étaient pas tombés promptement dans l’oubli passaientils plutôt pour des recettes de charlatans que pour des procédés véritablement médicaux.

HISTOIKE DE l’ ANESTHÉSIE.

Déjà chez les Assyriens, il paraît qu’il était d’usage de comprimer les vaisseaux 'dïï^côiT cfiéz les enfants qu’on voulait circoncire, afin de les rendre insensibles à l’opération flT. Il elf probable qu’on opérait cette compression au moyen d’une ligature embrassant le cou tout entier, et par suite agissant à la fois sur les troncs nerveux et sur les vaisseaux. Cette pratique, qu’on retrouve encore en Europe au moyen âge, a soulevé beaucoup de controverses à cette époque, et elle a même donné lieu, dans les temps modernes, à un certain nombre d’expériences dont les résultats sont restés contradictoires.

A la fin du siètîle dernier (en 1784], un chirurgien anglais, James Moore (2), essaya d’établir une méthode anesthésique fondée sur la compression des nerfs. Il déclare qu’il parvint à obtenir une insensibilité complète du membre postérieur à l’aide d’un double compresseur disposé sur le trajet du nerf sciatique et du nerf crural ; il décrit même une amputation de jambe qu’il pratiqua dans ces conditions sans que le malade' donnât aucun signe de douleur. Ce procédé fit d’abord beaucoup de bruit en Angleterre; mais on l’oublia bientôt. Cependant il a été repris chez nous, en 1837, à la veille de Eavénement des anesthésiques, par M. Liégeard (3), mais toutefois avec

(-1) Gasp. Hoffmann, De Thorace, lib. II, caput xxix. Edit, de 1625, p. 77. (Voyez du reste pour le complément des indications bibliographiques : MM. Per* rin et L. Lallemand, Traité d’anesthésie chirurgicale. Paris, 1863.

(2) James Moore, A méthode of preventing or diminishing pain in séveral operations of sur g erg. London, 1784.

(3) Liégeard (de Caen)j De la compression circulaire très-exacte des membres, etc. in Mélanges de médecine et^de chirurgie pratiques. Caen, 1837, in-8®, p. 350.

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une modification très-nofable. Au lieu de comprimer seulement les troncs nerveux, M. Liégeard pratiquait une compression circulaire du membre tout entier, do sorte que celte compression agissait tout aussi bien sur les vaisseaux que sur les nerfs.

Les Chinois n’ignoraient pas non plus l’usage des agents anesthésiques. En effet, M. Stanislas Julien a communiqué à l’Académie des sciences de Paris (1) la traduction d’un document d’où il résulte qu’ils employaient, il y a deux mille ans déjà, une plante de la famille des urticées pour rendre les malades insensibles à l’opération de l’acupuncture, très-fréquente dans ce pays.

Chez les Grecs et chez les Romains, 'Oioscoride et Pline mentionnent une pierre de Memphis qui, broyée dans du vinaigre, avait la propriété de rendre insensibles les membres qu’on voulait opérer. M. Littré suppose que cette « pierre de Memphis » était tout simplement une espèeè de marbre (carbonate de chaux) portant le nom de son lieu d’origine. La réaction du vinaigre sur ce marbre devait produire un dégagement d’acide carbonique, et ce dégagement d’acide carbonique serait capable de produire dans une certaine mesure une anesthésie locale. Dioscoride cite également la mandragore, qui était alors employée comme agent anesthésique dans les opérations chirurgicales et qui conserva longtemps sa réputation, car on s’en servait encore à la fin du xvi® siècle, comme le constate Bodin (2).

Au moyen âge, un chirurgien de l’école de Bologne,

(1) St. Julien, Compter rendus, l, XXVlll, p. 198.

(2) Bodin, Bémonomunie des sorciers, in-l2, 1598, p. 247.

HISTOIRE DE l’aNESTHÉSIE, 37

Théodoric, endormait ses malades, avant de les opérer, en leur faisant respirer un mélange dont la recette assez compliquée nous a été conservée par Jehan Canapé (l). On y voit figurer notamment, à côté du suc de beaucoup de plantes, la mandragore et l’opium,. Cette préparation resta longtemps usitée, comme le prouve la mention même de Jehan Canapé, bien postérieure à Théodoric.

Porta (2) parle d’une substance somnifère volatile que l’on conservait hermétiquement renfermée dans des vases ■de plomb, faute de quoi elle perdrait ses vertus en s’évaporant, et avec laquelle on pouvait plonger une personne dans le sommeil le plus profond en plaçant sous ses narines le vase qui la contenait. Porta ne nous dit pas quelle était cette substance ; mais nous savons que l’on connaissait au moyen âge diverses préparations propres à donner de l’alcool concentré : il se pourrait donc que Porta' fît allusion, à l’alcool ou peut-être même à une préparation éthérée.

I En 1781, Sassard, chirurgien de l’hôpital de la Charité de Paris, proposa (3) de donner des préparations narcotiques aux malades qui devaient subir des opérations chirurgicales ; il se préoccupait moins de la douleur du patient que de l’ébranlement nerveux provoqué, d’ordinaire par les grandes opérations, et qui peut souvent avoir des conséquences funestes. Mais l’idée fut reprise plus tard, au point de vue de la suppression de la douleur.

(2) Canapé, Guidon enfrançoys, 1538, p. 258, traduction en français du Guidon de Gui de Chauliac.

(3) Porta, Magianaturalü. Anvers, 1561.

(1) Sassard, 1781. .

Hermann Demme, chirurgien de Berne, pratiqua une désarticulation coxo-féinorale chez une femme narcotisée par l’opium, qui ne poussa qu’un seul cri, et resta endormie pendant toute la durée de cette opération si douloureuse (1).,

Vers l’époque où l’éthérisation fut découverte, Gerdy, chirurgien de la Charité de Paris, employa aussi l’opium dans un assez grand nombre de cas, pour diminuer la douleur des opérations chirurgicales-

En 1795, un médecin et chimiste anglais nommé Beddoes, qui s’était fait le promoteur des inhalations gazeuses pour le traitement d’un certain nombre de maladies, avait établi aux environs de Bristol une institution pneumatique {Medical pneumatic Institution)^ où l’on recevait des malades pour les soumettre aux inhalations des divers gaz ou airs artificiels {factitious airs) que la chimie venait de découvrir, et quelquefois aussi des gaz plus anciennement connus. Humphrybavy, alors tout jeune, fut placé à la tête du laboratoire pour préparer les gaz et observer leurs effets sur l’organisme.

Davy remarqua bientôt que les inhalations de protoxyde d’azote, prolongées pendant quelques minutes, provoquaient une sorte de rire convulsif accompagné de divers autres phénomènes curieux, ce qui lui fît donner à ce corps le nom de gqz hilarant. Il soupçonna que ce gaz pourrait bien exercer aussi une certaine action sur la sensibilité, et crut remarquer en effet que, dans un cas donné, il avait suspendu la douleur produite par une

(1) Courty, Thèse de concours, Montpellier, 1849, p. 17.

HDMPHRY DAVY.

opération sur une dent. Davy publia ses observations en 1799 (1), constata, que le protoxyde d’azote semblait avoir la propriété de détruire la douleur, et émit l’idée qu’on pourrait peut-être l’employer avec avantage dans les opérations chirurgicales qui ne s’accompagnent pas d’une grande effusion de sang.

Les expériences de Humphry Davy parurent curieuses, elles furent fréquemment répétées, surtout à titre d’amusement, soit en Angleterre, soit même sur le continent. Mais elles ne donnèrent point toujours, tant s’en faut, les résultats qu’il avait observés; on éprouva souvent des effets nuis ou très-variables, et, comme ces inhalations entraînèrent, dans plusieurs cas, des conséquences fâcheuses pour ceux qui les avaient subies, on y renonça bientôt.

Mais il paraîtrait, d’après une tradition encore existante aujourd’hui en Angleterre, que l’Institution pneumatique de Beddoes et les expériences d’Humphry Davy laissèrent après elles, — chez les personnes qui avaient à leur disposition des substances chimiques, comme les étudiants ou les élèves pharmaciens, — l’habitude de se soumettre à l’inhalation de divers gaz ou liquides volatils pour sé procurer l’amusement d’en ressentir les effets plus ou moins curieux. Il paraîtrait même qu’on en arriva bientôtà respirer ainsi les vapeurs d’éther sulfurique ou éther ordinaire de préférence à tout autre corps. Mais la ma-' nière dont se faisaient ces observations empêchait de les considérer d’une manière sérieuse, et ne laissait pas naître

(1) Davy, Researehes Chemical on the gazeous Oxyd of Azote. , • >

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ridée de chercher à les utiliser en les appliquant aux opérations chirurgicales.

D’un autre côté, il s’était produit accidentellement un certain nombre de faits qui avaient mis en évidence les propriétés anesthésiques de l’éther sulfurique; beaucoup de ces faits avaient été observés parades médecins, et quelques-uns même publiés par eux. Ainsi, en 1818, le Quarterly Journal of Sciences rapporte l’histoire d’un homme qui, à la suite d’inhalations d’élher, serait resté trente heures en léthargie et aurait été en danger de mort.

Christison (1 ) observe une suppression complète de la sensibilité chez un jeune homme qui avait respiré un air fortement chargé d’éther ; ïhornton provoque le même phénomène par mégarde chez un de ses malades. La servante d’un droguiste, couchée dans une pièce où venait de se briser une jarre d’éther, succombe sous l’action des vapeurs qui s’en échappent. Enfin, les propriétés anesthésiques de l’éther sont formellement constatées par Ürfîla (2), par R.-C. Brodie (â), par Giacomini (h).

Mais tous ces faits n’avaient été remarqués qu’à titre d’accidents, avec la préoccupation de les éviter, de sorte qu’on était bien loin alors de songer à en tirer parti pour soustraire les malades aux conséquences douloureuses des opérations chirurgicales. La première application de ce genre, qu’on puisse considérer comme authentique, est due à un médecin d’Athènes, W.-C. Long, qui em-

(1) Christison, Onpoisons, 1836, p. 804.

(2) Orfila, Toxicologie générale, édit., t. II, p. 531.

(3) Brodie, Journal de médecine Leroux, t. XXVI, p. 32.

(4) Giacomini, Traité de matière médicale et thérapeutique, traduit en français, 1839, p. 157.

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