‹ Leçons sur les anesthésiques et sur l'asphyxieChapitre 23 sur 127 · ÉTHÉRISATION · texte numérisé non relu

ÉTHÉRISATION

en commun un brevet d’invention pour s’assurer le bénéfice de cette découverte que Morton, toujours dominé par des préoccupations pécuniaires, tenait beaucoup à exploiter. Mais bientôt des dissentiments éclatèrent entre eux; il y eut procès en février 1847, et chacun des deux compétiteurs voulut s’attribuer, à lui seul tout Thonneur de la découverte. C’est à Jackson qu’on a généralement' fait la plus large part ; mais l’esprit mercantile du dentiste Morton lui a peut-être beaucoup nui dans cette circonstance, Morton vient du reste de mourir, il y a peu de temps, dans une pauvreté voisine de la misère.

A peine faite en Amérique, la découverte de l’anesthésie chirurgicale par l’éthérisation se répandit en Europe avec la plus grande rapidité. Le 12 janvier 1847, Malgaigne (1) expose à l’Académie de médecine de Paris le résultat heureux de l’expérience qu’il venait d’en faire à l’hôpital Saint-Louis. Six jours après, le 18 janvier, Velpeau faisait à l’Académie des sciences une communication analogue.

Plusieurs physiologistes, notamment Flourens (2) et M. Longet, se mirent aussitôt à étudier l’action de l’éther sur l’organisme. On reconnut bientôt que d’autres cor^s pouvaient produire des effets analogues. Flourens, par des expériences sur des animaux, observa notamment l’existence de propriétés anesthésiques dans l’éther chlorhydrique, ce qui le conduisit à essayer le chloroforme,

(1) Malgaigne, Communications sur V emploi de l’éther {Bull, de P Acad, de Méd., 1847, t. XII, p. 262.)

(2) Flourens, Compt. rend, de P Acad, des Sciences, 1847, t. XXIX, p. 161,253, 340.

hll ANESTHÉSIQUES.

corps très-peu remarqué jusque-là, et dont la composition était fort analogue à celle de l’éther chlorhydrique. Il obtint avec cette nouvelle substance des effets anesthésiques encore plus rapides et plus énergiques que ceux de réther (1). Mais en France on n’eut pas l’idée de répéter ces expériences sur l’homme.

C’est en Angleterre que cette idée se produisit. Dans le courant de l’année 1847, un chirurgien d’Édimboufg, Simpson, se mit à employer le chloroforme au lieu de l’éther, pour anesthésier ses malades, et, le 10 novembre 1847, il pouvait exposer devant la Société médico-chirurgicale d’Edimbourg les résultats de cinquante chloroformisations, toutes suivies d’un complet succès, dans des opérations chirurgicales de tous genres (2). L’emploi chirurgical du chloroforme ne se répandit pas moins rapidement que l’avait fait celui de l’éther, et cette nouvelle découverte excita une sensation presque aussi vive que la première. Aujourd’hui le chloroforme a triomphé presque partout et il est beaucoup plus employé que l’éther, parce qu’il produit des effets anesthésiques bien plus complets et plus rapides.

L’éther ordinaire, ou éther sulfurique, et le chloroforme, ne sont pas les seules substances qui jouissent des propriétés anesthésiques ; les recherches provoquées par la découverte de l’éthérisation ont conduit à en trouver bien d’autres qui possèdent les mêmes propriétés à des degrés divers. On peut citer, outre ces deux corps, la plupart

(1) Flourens, Cornpt. rend. Acad, des Sciences, t. XXIV, p. 342 .(1^47)'

(2j James Miller, Surgical expériences of cMarofgnne. Edinburgh, 1848, traduit dans le Bulletin général de thérapeutique, t. XXXVJ, ç. 48 :(1849).. ;

des éthers, notamment les éthers ehlorhydrique, azotique, acétique, chlorique, le sesquichlorure de carbone, la benzine, l’aldéhyde ou hydrate d’oxyde d’acétyle, le bisulfure de carbone, l’amylène, l’hydrure de benzoyle, le protoxyde d’azote, etc.

Le chloroforme et l’éther sont les seuls anesthésiques usités dans la pratique chirurgicale ou physiologique, et nous ne parlerons par conséquent que de ces deux substances, les autres ne paraissant d’ailleurs avoir sur eux aucun avantage, au moins au point de vue de la physiologie expérimentale.

L’éther et le chloroforme présentent la plus grande analogie dans leur action physiologique; il ne paraît y avoir entre eux, sous ce rapport, qu’une simple diffé-. rence de degré, l’action anesthésique du chloroforme étant bien plus rapide et plus complète que celle de l’éther. Nous emploierons donc presque toujours le chlorôTorme,’ soit plus tard pour nos expériences de tout genre, soit dès maintenant pour démontrer les effets et le mécanisme de l’aneslhésie. Mais, bien qu’en général nous parlions spécialement du chloroforme, i! faudra étendre à l’éther ce que nous dirons de cette substance, en tenant compte toutefois de la différence de ces deux substances au point de vue de leur intensité d’action physiologique.

L’action des anesthésiques est très-générale ; ils agissent non-seulement sur les animaux, mais aussi sur les plantes : c’est ainsi qu’ils arrêtent les mouvements provoqués chez la sensitive par les excitations extérieures, ainsi que les mouvements des anthères de certaines fleurs

Il6 ANESTHÉSIQUES.

(de r épine-vinette par exemple) (1) . Dans une autre série de leçons, nous avons déjà montré que les cils vibratiles, dont les mouvements jouissent d’une immunité complète en ce qui concerne les diverses matières toxiques, sout cependant arrêtés par les anesthésiques. Nous avons insisté sur ce fait, qu’ici encore il ne s’agit que d’une simple suspension qui n’altère aucunement l’organe, car ces mouvements recommencent aussitôt que l’influence anesthésique a disparu (2);

Nos études sur les anesthésiques devront être surtout théoriques et nous conduire à l’explication de l’application pratique et empirique qu’on en fait à l’homme. C’est pourquoi nous considérerons en même temps l’emploi des anesthésiques chez les animaux dans les expériences physiologiques.

Avant d’étudier les effets et la théorie physiologique de l’action des anesthésiques, il faut d’abord exposer la manière dont on les emploie, les procédés et les appareils à l’aide desquels on soumet les animaux à leur influence. ^

Pour la pratique expérimentale, la technique des expériences physiologiques, il ne suffit pas, même en se plaçant au point de vue le plus étroit, de savoir appliquer les agents anesthésiques aux animaux, il faut encore savoir comprendre et pouvoir expliquer les expériences qu’on fait ainsi.

L’étude des propriétés physiologiques diverses des

(1) Voy. Gr.-W. Clemens, Üntersuchungen ûber die Wirkung dès Æthers imd Chloroforms auf Menschen, Thiere und Pflanzerii Bern, 1850.

(2) Voy. Bernard, Leçons sur les propriétés des tissus vivants. Cours dé physiologie générale de la Faculté des sciences de Paris, 1866, p. 149.

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agents anesthésiques ou contentifs est bien plus importante encore, à notre point de vue, et surtout plus difficile que celle du mode d’application de ces agents.

L’éther et le chloroforme ont été appliqués, soit par les vétérinaires, soit par les physiologistes, à presque tous les animaux. On les a employés d’abord pour les grands animaux, chevaux, boeufs, moutons, etc., mais surtout pour iC cheval. Quant aux bœufs et aux moutons, on ne les ! soumet pas à l’action du chloroforme ou de l’éther quand I ils doivent subir des opérations douloureuses. Les vétérinaires l’avaient bien essayé d’abord, mais ils y ont renoncé ; très-vite, d’une façon absolue, et cela par suite d’une circonstance tout à fait extra-scientifique: la chair des animaux anesthésiés par l’éther ou le chloroforme conservait toujours un goût insupportable, qui empêchait de la vendre comme viande de boucherie, si l’animal venait à mourir pendant l’opération; c’était donc une perte sèche.

Pour les chevaux, comme on ne pouvait pas de toute façon tirer parti de leur viande autrement que chez l’équarrisseur, la même raison n’existait pas, et l’on continua à : les anesthésier. Mais aujourd’hui l’usage de la viande de ; cheval a repris faveur ; il se répand de plus en plus dans l’alimentation des classes pauvres, et, si ces progrès se développent assez, il pourrait bien se faire qu’on cesse aussi d’anesthésier les chevaux, comme les bœufs et les moutons, avant de les opérer, afin de ne pas risquer de perdre môme le prix de leur viande, en cas d’accident.

Quant à présent, on anesthésie encore les chevaux, et voici comment on procède pour cela : On prend deux pe-

tites éponges qu’on imbibe d’éther et qu’on introduit dans les narines de l’animal.

C’est toujours de l’éther qu’il faut employer pour procéder ainsi, et non du chloroforme, quoique les propriétés anesthésiques de ce dernier corps soient beaucoup plus énergiques; circonstance qui mérite d’attirer l’attention quand on opère sur un gros animal. Mais le chloroforme a une action caustique très- énergique ; si on le substituait à l’éther pour imbiber les éponges introduites dans les narines, il irriterait beaucoup l’animal, qui est très-sensible dans cet endroit. Sans parler des inconvénients directs de cette action caustique, il y aurait là un obstacle réel à la production facile de l’anesthésie.

Les éponges imbibées d’éther, une fois placées dans les narines de l’animal, on comprend très-bien comment l’anesthésie se produit. L’éther est un liquide très-volatil, même à la température ordinaire ; dispersé par son imbibition sur l’éponge, et baigné dans les narines par le courant d’air expiré des poumons, — air dont la température est à peu près celle de l’ébullition de l’éther (ce corps bout un peu au-dessous de 36 degrés), — il se volatilise bien plus vite encore. Ses vapeurs pénètrent dans les poumons avec le courant d’air inspiré ; elles arrivent ainsi en contact avec le sang, qui les dissout et les conduit au point de l’organisme où se produit l’action anesthésique.

L’inhalation des vapeurs d’éther, par ce procédé, s’exécute d’autant plus commodément chez le cheval, que cet animal présente une particularité anatomique qui la facilite beaucoup. Chez l’homme et la plupart des mammifèréSj

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