‹ Leçons sur les anesthésiques et sur l'asphyxieChapitre 25 sur 127 · C. BERNARD · texte numérisé non relu

C. BERNARD

riences est le chien; c’est donc de lui qu’il faut principalement nous occuper au point de vue des anesthésiques. Le chien, comme l’horamo, e^beaucoup plus sensible à l’action du chloroforme qu’à celle deréther; aussi emploie-t-on presque toujours le chloroforme dans la physiologie opératoire de même que dans la chirurgie humaine.

Dans la pratique chirurgicale, l’emploi de l’anesthésie entraîna bientôt quelques accidents mortels. Ces accidents se produisirent d’abord avec le chloroforme, qui s’était substitué très-vite presque partout à l’éther, grâce aux travaux de Flourens et de Simpson. Ils se multiplièrent assez pour montrer qu’on ne pourrait jamais les éviter absolument. Aussi un certain nombre de chirurgiens proî r posèrent-ils d’abandonner le chloroforme pour revenir à W l’éther, dont l’usage paraissait moins à craindre. Aujourd’hui encore, Jçsclm;urgien^^

ment l’éther. On croyait le chloroforme plus dangereux que l’éther parce qu’il était plus actif; mais, en réalité, la fréquence relative des accidents par le chloroforme tenait peut-être tout simplement à ce que c’était cet agent anesthésique qu’on employait dans l’immense majorité des cas. Plusieurs discussions ont été provoquées par les partisans de l’éther, surtout par les représentants de l’école de Lyon, et il a été constaté que l’éther, lui aussi, avait produit un certain nombre d’accidents mortels (1).

i ■; (I) « On reprochait encore au nouvel agent (éther) de procurer aux ma-

I ^ lades une loquacité surprenante, et qui parfois étonnait les assistants par son • • immoralité ou ses révélations. Des gens sérienx certifièrent même que philtre : pouvait occasionner des rêves érotiques chez les jeunes personnes. » Voy. Al. Lacassagne, Bes phénomènes psychologiques^ avant, pendant et après V anesthésie. provoquée {Mém. de l’Âcad, de médi, 1869, t. XXXIX, p. 42).

Les deux agents anesthésiques usités peuvent donc, l’un comme l’autre, entraîner quelques risques de mort, /et la chirurgie humaine a conservé presque partout le i chloroforme, dont l’action est plus rapide et plus complète.

En physiologie opératoire, c’est presque toujours aussi le chloroforme qu’on emploie pour anesthésier les chiens. D’ailleurs ces animaux sont assez difficiles à anesthésier, et ayec l’éther il faudrait longtemps pour y parvenir d’une manière complète, tandis qu’on obtient le même résultat beaucoup plus vite avec le chloroforme, en forçant un peu la dose au besoin. 11 est vrai qu’il se produit quelquefois des accidents: mais il n’y a Jamais à craindre, en définitive, que la perte d’un animal, et ces accidents sont rares lorsqu’on prend les précautions convenables. On le comprendra mieux lorsque nous étudierons le mécanisme de la mort qui peut se produire sous l’influence des anesthésiques.

On employait autrefois, pour anesthésier les malades, un appareil relativement compliqué (fig. 1). Il se composait d’une boîte ou flacon dans lequel était renfermé le chloroforme, avec une disposition convenable pour activer son évaporation ; de cette boîte partait un tube de caoutchouc aboutissant au milieu d’un masque qu’on appliquait sur la bouche, de telle sorte que les .vapeurs du chloroforme se trouvaient ainsi conduites du flacon jusqu’à l’entrée de la bouche. .Aujourd’hui on se contente tout simplement de compresses imbibées de chloroforme qu’on place sous le nez et devant la bouche, et qu’on renouvelle au fur et à mesure qu’elles se dessèchent par suite de l’évaporation du chloroforme i

L’appareil qu’on avait imaginé pour l’usage de la chirurgie humaine a servi de modèle à des appareils analogues pour les chiens. Mais aujourd’hui, nous employons tout simplement une muselière dont les parois de cuir plein garnissent tout le tour du museau . Cette muselière se termine en avant par un cylindre ouvert dans lequel

Fig, 1. — Appareil à éther, primitif, composé d’un flacon à deux tubulures (1).

on place une boîte circulaire grillagée, contenant une éponge imbibée de chloroforme. Lorsque l’anesthésie a été poussée suffisamment loin et qu’on veut l’arrêter, il suffît d’enlever la boîte à chloroforme, sans toucher à la

(1) A, bouchon dans lequel est fixé le tube D dans lequel on verse l’éther par l’entonnoir B. — C, C, robinets des deux tubes D, qui servent, l’un à empêcher l’éther de s’évaporer, l’autre, F, pour conduire l’éther qui est aspiré par l’embouchure E. — Soupape d’expiration G. — H, pincernez pour empêcher le malade de respirer par les fosses nasales.

APPAREILS d’inhalation.

muselière, qui reste en place, et, quand on veut faire agir de nouveau l’anesthésique, on n’a qu’à glisser de nouveau la boîte dans sa gaine.

Voici un chien auquel on adapte cette muselière avec sa boîte à chloroforme. Vous voyez que, pendant les premiers moments de l’expérience, le chien manifeste de l’agitation, il gémit et fait des soubresauts assez violents. Nous avons montré que cela tient à ce que le chloroforme irrite les muqueuses des lèvres et des fosses nasales où aboutissent des fibres nerveuses sensitives nombreuses et délicates. M. P. Bert a également vu que l’agitation qui se manifeste au commencement de l’action du chloroforme tient bien à cette cause accidentelle (1). Pour le prouver, on pratique la trachéotomie, et, au lieu de diriger les vapeurs de chloroforme dans la bouche ou dans le nez, on les fait pénétrer directement dans la trachée par l’ouverture artificielle qu’elle a subie. Alors, les membranes muqueuses buccale et nasale ne sont plus exposées à l’action irritante du chloroforme, et, quant à celle de la trachée, elle est insensible à cet agent. Dans ces conditions, l’anesthésie arrive sans que l’animal ait manifesté l’agitation si remarquable que nous avons observée tout à l’heure.

Chez un. chien soumis aux inhalations de chloroforme, l’anesthésie se jtroduit au bout de huit à quinze minutes. D’après nos observations sur les animaux et d'après les observations faites par les chirurgiens sur l’homme,]! y aurait avantage à donner tout de suite une très-fo^e dose (2). Vous voyez que le chien sur lequel nous opé-

(1) P. Sert, Journal de l’anat. et de la physiol., année 1867.

(2) Dans ces circonstances on observe que le chloroforme annihile la naê -'

rons est tombé dans un état d’insensibilité complète, la ■ résolution des muscles est parfaite, les membres cèdent à toutes les impulsions.

Le chat et surtout le lapin sont bien plus sensibles que le chien à l’action du chloroforme, et l’on ne pourrait pas, sans danger de mort, les laisser exposés à cette action à beaucoup près aussi longtemps que nous venons d’y sou-

moire au moment même où il est respiré, et pendant le temps qui précède, en apparence, la suspension des actes de l’intelligence et de la conscience. M. G. Sédillot a rapporté plusieurs observations de ce genre, parmi lesquelles nous lui emprunterons une des plus remarquables :

« Une jeune fille de treize ans et demi, atteinte de polypes nasaux, est ex- C? cessivement craintive, nerveuse et irritable; elle ne se déciderait jamais à supporter une opération. Je promets cependant de l’opérer sans qu’elle en ait le moindre souvenir ni le moindre soupçon. — L’extraction des polypes est fixée au lendemain matin, et je recommande de faire coucher la malade de manière à ce qu’on puisse entrer dans sa chambre et s’approcher de son lit à son insu. Deux sœurs de la maison de santé où elle est descendue, placées à ses côtés, l’occuperont en lui montrant des gravures et aideront ensuite à la mainr. = tenir. — Les choses se passent exactement, lelendemain, d’après ce programme. V L'orsque tout est prêt, la personne chargée d’administrer le chloroforme ' entre sans bruit dans la chambre, s’avance près du lit, et couvre vivement le visage de la jeune personne d’un mouchoir imbibé de chloroforme. Après quelques efforts de résistance, l’anesthésie se produit, la résolution musculaire a lieu ; on m’appelle et, pendant un quart d’heure environ, je cherche et j’enlève une foule de polypes muqueux contenus dans toute la longeur des narines. — L’hémorrhagie, arrêtée par quelques lotions d’eau froide, on change les draps tachés de sang, on essuie avec soin les mains et la figure, on recouche la malade dans la position qu’elle occupait, on place les gravures près d’elle, et les sœurs restent autour du lit, en attendant son réveil. — Après un sommeil assez long, la jeune fille revient à elle, ouvre les yeux, garde quelques minutes une certaine hésitation, puis reprend ses gravures et rentre en possession de sa conscience et de son activité, sans se douter de ce qui vient de se passer. Elle s’étonne de moucher du sang et d’éprouver un peu de douleur, mais elle ne soupçonne pas l’opération qu’elle a subie, n’y croirait pas si on la lui affirmait, et retourne chez elle quelques jours plus tard, pour y continuer les injections déssiecatives, qui lui ont été prescrites et qu’elle s’imagine être la’cause de sa guérison. »

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