‹ Leçons sur les anesthésiques et sur l'asphyxieChapitre 27 sur 127 · II. Anesthésie par immersion · texte numérisé non relu

II. Anesthésie par immersion

1° Une grenouille rousse est plongée dans une solution saturée de chloroforme étendue de son propre volume d’eau (^0 ou-^). L’anesthésie et la résolution se produisent au bout de trois minutes ; elles durent une heure quinze minutes.

2® Une grenouille rousse est plongée dans une solution d’éther au vingtième (j^) . L’anesthésie et la résolution arrivent après deux minutes 5 elles durent une heure.

En résumé, nous employons trois procédés pour ad^ ministrer les agents anesthésiques :

1“ Vmhaiation de vapeurs de chloroforme ou d’éther. C’est le procédé en usage pour l’homme dans la chirurgie. Nous l’avons employé pour le chien, en nous servant d’une muselière munie d’une boîte à chloroforme. C’est encore à lui que nous avons eii recours pour les lapins, les rats, les oiseaux, en les plaçant sous une cloche ou dans un vase formant une atmosphère confinée où nous faisions dégager des vapeurs de chloroforme ou d’éther. On pourrait procéder de même pour les chiens, mais ce serait fort peu commode, parce que la taille de l’animal exigerait des vases ou des cloches de verre très-grandes et très-solides. Ce procédé consiste toujours à .faire arriver les vapeurs d’éther ou de chloroforme dans les poumons, soit qu’on

les y conduise directement, soit qu’on les répande en quantité suffisante dans l’atmosphère que respire l’animal. C’est donc par les poumons que l’anesthésique est absorbé.

2“ V immersion dans l’eau contenant du chloroforme ou de l’éther en dissolution. — Nous avons employé ce moyen pour les grenouilles et les salamandres ou tritons ; il pourrait également s’appliquer aux poissons et en général aux animaux à respiration aquatique ; leurs branchies et peut-être même leur peau absorberaient l’agent anesthésique. Les grenouilles adultes respirent par des poumons et non par des branchies ; elles peuvent être anesthésiées par l’absorption cutanée, parce que la peau, chez ces animaux, est, comme on le sait, une véritable surface respiratoire.

3" Au procédé par immersion se rattache Vinjection sous-cutanée d’une solution de chloroforme ou d’éther dans l’eau. C’est aussi sur les grenouilles que nous avons employé ce procédé ; il réussit sur ces animaux, et l’agent anesthésique peut s’introduire parle tissu cellulaire sous cutané, comme par la peau dans l’anesthésie par immersion.

Chez d’autres animaux, tels que les mammifères, ce procédé ne réussit pas. L’injection sous la peau d’une solution de chloroforme ou d’éther ne produit pas du tout l’anesthésie. En voici la raison :

^our qu’une substance quelconque agisse sur rorganisme, il feutjqu’âle^pénètre dans le sang, et il im>uffit même pas qu’elle entre dans le sang veineux, il faut qu’elle arrive dajnsJesjjig artériel, comme nous le montrerons plus tard. C’est là une condition absolument in-

dispensable. Vous venez de voir en effet qu’on peut administrer le chloroforme par mille moyens divers, mais qu’au fond tous ces procédés se ramènent toujours à introduire le chloroforme dans le sang artériel. Le sang conduit alors le chloroforme jusqu’à l’élément nerveux sensitif, sur lequel nous verrons bientôt que s’exerce l’action élective des agents anesthésiques. Le sang, nous le répétons sans cesse, est le milieu intérieur général dans lequel se produisenltoutes les actions physiologiques, et l’on ne peut atteindre les tissus ou leurs éléments qu’en passant par ce milieu.

Ceci étant donné, supposez que nous prenions un animal à sang chaud et à respiration active, comme un lapin ou un chien (ce serait encore bien plus marqué avec un oiseau), et que nous lui injections sous la peau une solation de chloroforme. Qu’arriverait-il ? D’abord, si le chloroforme est pur, il n’y aura presque aucune absorption de la substance anesthésique, parce que cette substance exerce localement une action caustique qui obstrue Ip plus souvent les vaisseaux, produit une vive irritation et même une gangrène consécutive.

Cependant l’absorption pourrait se produire si l’on injectaitla substance dissoute dans l’eau. Mais l’anesthésie n’en résultera pas davantage pour cela. En effet, le chloroforme pénétrera du tissu cellulaire sous-cutané dans les veines, qui le conduiront au cœur droit, d’où il sera lancé avec le sang noir dans l’artère pulmonaire, et il arrivera ainsi aux poumons. Là le chloroforme ou l’éther, qui sont des substances éminemment volatiles, s’exhaleront dans l’atmosphère avec l’acide carbonique, et lorsque le sang

INJECTION SONS-CÜTANÉE DU CHLOROFOKME. 61

continuera son circuit, en retournant au cœur gauche par les veines pulmonaires et ensuite dans l’aorte et ses subdivisions , il n’en contiendra plus du tout, ou du moins il n^en contiendra qu’une proportion trop faible pour exercer une action anesthésique sensible. Or, c’est à ce moment seulement que le chloroforme pourrait produire son effet, car c’est alors qu’il est amené par le sang artériel au contact des éléments nerveux sensitifs sur lesquels il exerce son action. Dans les veines, il n’était pas en contact avec ces éléments, et le courant circulatoire ne faisait que l’en éloigner ; il ne pouvait donc pas les influencer à distance, les actions physiologiques ne sc produisant qu’au contact.

Un grand nombre d’expériences démontrent de la façon la plus évidente cette exhalation des substances gazeuses contenues dans le sang pendant son passage dans lies poumons. Ainsi j’ai fait autrefois des expériences avec 1 l’hydrogène sulfuré ou acide sulfhydrique, qui est un poison assez actif que, je pouvais cependant injecter impunément dans les veines. En plaçant aussitôt devant la bouche, dans l’air expiré, un papier blanc imbibé d’acétate de plomb, on le voyait noircir rapidement par suite de la formation de sulfure de plomb noir sous l’influence de l’acide sulfhydrique qui s’exhalait. Toutefois, il faut ajouter qu’en injectant (dans les veines ou sous la peau) l’hydrogène sulfuré en très-grande quantité, on fait périr l’animal même par ce procédé : l’exhalation dans les bronches est alors si abondante que l’animal inspire de nouveau assez d’hydrogène sulfuré pour être empoisonné. De même on a pu, avec d’abondantes vapeurs d’éther intro-

duites dans le rectum, amener l’anesthésie; mais c’est là un moyen peu pratique, peu sûr, et que nous rappelons seulement comme curiosité historique. Déjà signalée par Roux (1), la possibilité d’anesthésier par le rectum a été depuis constatée par M. Vicente y Hedo (2), et par M.Marc Dupuy (3) sur les animaux. C’est M. Pirogoff, de Saint- Pétersbourg, qui a surtout essayé ce procédé sur des malades (4). Selon M. Pirogoff, l’anesthésie survient ici rapidement, sans excitation préalable; à peine la' vapeur d’éther a-t-elle pénétré dans le rectum, au bout de une à deux minutes, on peut déjà constater l’odeur éthérée de l’haleine. — Peu de temps après l’éthérisation, il s’échappe par l’anus une grande quantité de gaz mêlés de vapeurs d’éther. • — M. Pirogoff a fait construire, pour ce mode d’administration de l’anesthésique, un appareil formé d’un clysoir à pompe entouré d’nn cylindre destiné à contenir de l’eau chauffée à 40 dégrés. La vapeur éthérée s’élève dans un tuyau élastique, dont l’extrémité pénètre dans l’anus à la profondeur de deux pouces. Cependant le procédé employé par E. Pirogoff n’a pas été adopté, c’est que cette tentative n’était inspirée que par les craintes' exagérées que faisait à cette époque concevoir l’inhalation des vapeurs anesthésiques (5).

Nous voyons donc, et c’est une question sur laquelle

(1) Roux, Acad, des sciences, février 1847.

(2) Vicente y Hedo, Acad, des sciences, 17 mai 1867.

(3) Marc Dupuy, Acad, des sciences, 5 avril 1867.

(4) Pirogoff, Recherches pratiques et physiologiques sur Véthériscdioni Saint-Pétersbourg, 1847.

(5) G. J. Lach, De V éther sulfurique, de son action physiologique, et son application., Thèse de Paris, 1847.

Page 1