‹ Leçons sur les anesthésiques et sur l'asphyxieChapitre 33 sur 127 · C. BERNARB · texte numérisé non relu

C. BERNARB

82 ANESTHÉSIftüES.

doit être grande la méfiance du médecin en présence de ces produits incertains et non dosés.

Il s’agit d’un fait qui se passa dans le service de Trousseau à l’hôpital Necker (1). Trousseau employait alors nontre la chorée l’extrait de noix vomique à doses régulièrement croissantes. Les malades arrivaient ainsi à prendre des doses assez fortes sans en éprouver aucun effet fâcheux. Mais, un jour, tout à cdup, l’un d’eux manifesta tous les symptômes de l’empoisonnement par la strychnine (principe actif contenu dans l’extrait de noix vomique) . Cependant la dose administrée ce jour-là ne différait pas de celle qui n’âvait produit la veille aucun effet toxique ; on chercha quelle pouvait être la cause de cet accident, et l’on .s’assura qu’il n’y avait eu aucune erreur dans l’administration du remède. Une seule circonstance nouvelle s’était présentée, c’est que le pot d’extrait de noix vomique employé dans la pharmacie de l’hôpital avait été épuisé la veille, et qu’il avait fallu en entamer un autre.

Trousseau, voulant savoir si cela tenait à la différence d’activité de deux extraits, fit prendre, dans les meilleures pharmacies de Paris, divers pots d’extraits de noix vomique, et il me pria alors de faire des expériences comparatives sur l’activité de ces divers extraits de noix vomique. J’opérai, avec des doses diluées, sur des grenouilles, qui sont très-sensibles à l’action de la strychnine, et je fus amené à constater que d’un pot d’extrait à un autre il y avait des différences très-notables; elles

(1) Trousseau, Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu, 4® édit. Paris, 1873, t. ll,p. 255.

ABSORPTION

pouvaient rendre raison, par conséquent, de l’accident survenu dans le service de Trousseau.

L’exemple donné plus haut montre donc que l’emploi des extraits, particulièrement de ceux qui sont très- actifs, peut être infidèle ou dangereux en médecine. C’est pourquoi il faut chercher à séparer les substances actives que contiennent ces extraits, afin de les administrer : on opère ' alors sur des corps définis, et l’on peut ainsi être sûr de la dose qu’on donne. Les conditions des maladies et des expériences physiologiques sont déjà bien assez complexes et embrouillées ; il ne faut pas les compliquer encore volontairement par des incertitudes ou des indéterminations nouvelles du chef du médicament employé.

Quant à la rapidité et à la sûreté de l’absorption, nous pensons que la surface pulmonaire serait, de toutes les parties de l’organisme, celle qui offrirait sans doute les conditions les plus parfaites. Nous avons vu, en, outre, que si l’on classe successivement les divers lieux d’absorplion d’après leur infidélité et irrégularité croissante, nous descendons successivement de la surface pulmonaire aux mailles du tissu cellulaire sous-cutané, , et du tissu cellulaire à la surface gastro-intestinale. Indépendamment des raisons que nous avons indiquées précédemment, il faut ajouter que les médicaments introduits dans le tube digestif doivent y rencontrer encore une autre condition défavorable. C’est la présence des sucs dont le tube digestif est rempli. Or, il est très-certain qu’un grand nombre de médicaments peuvent être modifiés par les sucs digestifs à ce point que, dans l’administration de certaines substances insolubles, on compte sur Taction de ces sucs pour les

dissoudre. Mais quelles modifications subissent-ils ? Ces modifications sont-elles de nature à changer leur composition? Bien que cela soit probable, il est bien des médicaments pour lesquels on ne sait rien de positif à ce f ? sujet. Rien n’est plus obscur que les métamorphoses l j qui s’opèrent dans le tube digestif; et malgré cela, c’est à lui qu’on confie tous les jours les médicaments même les plus actifs, ceux dont l’action demande à être calculée avec le plus d’exactitude. Aussi que d’irrégularités dans l’action des médicaments, et par suite que de craintes légitimes de la part des médecins, même les plus expérimentés, quand il s’agit de manier des substances actives.

Nou&- avons passé sous silence ces conditions, idiosyncrasies bizarres, qui font que telle substance est refusée par certains estomacs, et ces cas bien connus où le tube digestif semble avoir perdu complètement sa faculté absorbante, comme dans certaines maladfes graves, telles que le choléra, le typhus, etc.

■ Nous insistons sur le mode d’administration et les conditions d’action des médicaments, parce que la thérapeutique est, en définitive, le but de toute médecine, et que la première question de la thérapeutique, c’est de savoir dans quelles circonstances peuvent agir les médicaments qu’on adrai-

Inistre. Nous venons de poser une première condition : il faut que la substance active pénètre dans le sang artériel; mais à cette première condition s’en ajoute une seconde non moins indispensable : il faut encore que la substance active se trouve, à un instant donné, dans le sang artériel en quantité suffisante, et l’action ne peut durer qu’autani que cette quantité se maintient.

ABSORPTION

On pourrait faire passer dans le sang des quantités considérables, énormes même, des substances lês plus actives (strychnine, curare, etc.), sans obtenir le moindre effet et sans que le sujet de l’expérience paraisse s’en aper- 'icevoir. Ce résultat est facile à obtenir quand on veut. Il suffit de régler les doses et les circonstances de l’expérience, de manière que l’élimination contre-balance l’absorption.

Dans ces conditions, ce que l’absorption, rendue trèsfaible, fait entrer d’un côté dans le sang, l’élimination l’enlève au fur et à mesure. Le poison ne fait donc que traverser le sang ; il ne s’y accumule pas, et la proportion f qui y est contenue, ne s’accroissant pas, ne devient jamais ‘ assez considérable pour agir sur 'les éléments orga- ' niques.

H en serait autrement si l’on accélérait l’absorption, l’élimination restant la même ou diminuant. Alors la quantité de poison contenue dans le sang irait sans cesse en croissant et atteindrait la proportion nécessaire. Cette proportion varie, du reste, beaucoup d’une substance à l’autre, et l’on dit qu’une substance est plus ou moins active suivant que le sang doit en contenir une quantité oülmoifig- considérable pour acquérir les propriétés actives de cette substance et les exercer sur les éléments histologiques qu’il baigne.

Il en est de même pour les principes qui, naissant dans l’organisme, peuvent donner lieu à des maladies qui se traduisent par une altération du milieu intérieur ou des liquides organiques. Ainsi, il y a toujours du sucre dans le sang ; mais il ne commence à s’éliminer par les reins

que lorsqu’il s’y trouve en quantité suffisante, et cette quantité peut être exactement déterminée.

•j Après ces considérations générales sur l’absorption, , nous revenons aux agents anesthésiques, et nous disons - qu’ils sont soumis, à cet égard, aux mêmes règles que ^ les autres modificateurs de l’organisme.

C’est donc un principe général de physiologie, que ^lorsqu’une substance quelconque agit sur l’organisme, î il faut qu’elle agisse dans le sang. On avait pourtant contesté ce principe pour le chloroforme et l’éther. On a prétendu que ces agents anesthésiques n’avaient pas besoin de pénétrer dans le sang pour produire l’insensibilité.

Le docteur Faure a soutenu cette opinion, et admet que l’agent anesthésique agit sur les extrémités des nerfs pneumogastriques en produisant une sorte d’excitation asphyxique (1).

Dans des expériences entreprises sur le lapin, le docteur Ferran avait cru démontrer qu’en ouvrant la trachée de l’animal et en y plaçant un tube qui permettait la respiration avec de l’air pur emprunté au loin, on pouvait anesthésier l’animal par des vapeurs de chloroforme amenées au contact de sa membrane pituitaire (2). Mais à peine ces expériences étaient-elles publiées, que des observateurs plus exacts montraient que, dans ce cas, la trachée n’ayant pas été liée exactement sur la canule, il y

(1) Voy. Archives de médecine, 1858, t. XII, p. 48 et 120; et 1867, t. XV, p. 58.

(2) Voy. Ferran, Action directe des anesthésiques sur le système net-, veux cérébral {Gaz. des 4dpzï., 1869, n° 38).

RECHERCHE Dü CHLOROFORME.

avait inspiration de vapeurs de chloroforme et que l’anesthésie survenait selon le procédé ordinaire et non par une influence directe de l’agent sur les nerfs olfactifs et de là sur l’encéphale (1).

Il y a, du reste, un moyen tout simple de prononcer sur cette question, c’est d’examiner s’il se trouve en effet du chloroforme dans le sang des animaux pendant la durée de l’anesthésie. La recherche du chloroforme est facile à faire, et voici l’appareil que l’on emploie pour cela.

Vous voyez à droite (tîg. 2) qn ballon de verre au fond duquel se trouve une certaine quantité de sang. Le col de ce ballon est fermé par un bouchon dq liège traversé par deux tubes de verre. L’un descend jusque dans le sang, où il conduit ainsi l’air atmosphérique extérieur. L’autre descend seulement au milieu de la petite atmosphère confinée formée au-dessus du sang par la capacité du ballon ; à sa partie supérieure, en dehors du ballon, ce tube se recourbe à angle droit, et aboutit à un tube de porcelaine placé dans un fourneau qui permet de le chauffer à la température rouge convenable. A son autre extrémité, le tube de porcelaine communique avec des tubes de Liebig, contenant une solution d’azotate d’argent. Enfin, ces tubes de Liebig sont eux-mêmes en rapport avec un aspirateur constitué par un grand flacon de verre bien clos et rempli d’eau qu’on peut faire écouler progressivement à l’aide d’un robinet placé à sa partie inférieure.

Lorsqu'on ouvre ce robinet, le niveau baisse dans l’aspirateur, et il se produit ainsi un vide. Ce vide aspire,

(l)Dieulafoy et Krishaber, Gaz. des Adpîï.,1869, no41.

pour se remplir, l’air de la petite atmosphère confinée ménagée au-dessus du sang dans le flacon qui reste en communication avec la partie supérieure de l’aspirateur à l’aide des tubes que nous venons de décrire. 11 est remplacé lui-même par de l’air atmosphérique extérieur, qui pénètre dans l’appareil au moyen du tube qui plonge dans le sang; on peut, au lieu d’aspirer l’air, le refouler à l’autre extrémité à l’aide d’un soufflet (voy. fig. 2).

Fig. 2. — Appareil pour la recherche du chloroforme (1).

Si le sang contieni du chloroforme, ce chloroforme se trouve chassé en chauffant au bain-marie le flacon qui renferme le sang. Les vapeurs de chloroforme passent ensuite dans le tube de porcelaine, où elles sont soumises

(4) Ici les tubes de Liebig ne sont pas en rapport avec un flacon de verre rempli d’eau et faisant fonction d’aspirateur : l’air n’est pas aspiré dans l’appareil; il y est au contraire refoulé par un soufflet que l’on voit placé à l’extrémité de l’appareil, en rapport avec le tube qui descend jusque dans le contenu du ballon de verre.

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