‹ Leçons sur les anesthésiques et sur l'asphyxieChapitre 34 sur 127 · RECHERCHE DU CHLOROFORME · texte numérisé non relu

RECHERCHE DU CHLOROFORME

à Taction de la chaleur rouge, et se décomposent en eau et en acide chlorhydrique ; en arrivant dans le tuhe de Liehig, l’acide chlorhydrique forme un précipité caractéristique de chlorure d’argent. Au contraire, si le sang ne contient pas de chloroforme, il n’y aura aucun précipité dans la solution d’azotate d^argent des tube's de Liehig.

Toutes les personnes qui ont fait cette recherche ont trouvé très-facilement du chloroforme dans le sang des animaux anesthésiés. Voici sous vos yeux les résultats que nous avons obtenus en opérant comparativement, ainsi qu’il a été dit plus haut, sur du sang provenant d’un même animal avant et pendant l’anesthésie. D’un côté, la solution reste limpide, tandis que de l’autre vous voyez un précipité abondant. Nous avons eu soin de prendre le sang dans l’artère crurale, c’est-à-dire loin de la bouche, pour éviter la cause d’erreur qui résulterait d’un mélange accidentel de chloroforme avec le sang, au moment de son extraction. ,

Pour constater le chloroforme dans le sang, nous avons encore fait usage d’un autre procédé plus simple que celui qui précède. Au lieu de faire .passer les vapeurs de la distillation du sang dans un tube rouge, nous les avons recueillis dans un appareil refroidi pour les condenser, puis nous avons essayé les premières parties du liquide distillé avec le réactif cupropotassique de Felhling. STI y a réduction, nous en concluons qu’il y a du chloroforme dans le sang, parce que le chprofor me possède, ainsi que nous le savons, la propriété de réduire ce réactif; c’est même là un procédé très délicat.

L’anesthésie ne se produit pas aussitôt que le chloro-

forme a pénétré dans le sang; elle ne commence que lorsqu’il s’y trouve en quantité suffisante ; et l’anesthésie cesse ' lorsqu’il y a encore du chloroforme dans le sang, mais qu’il n’y en a plus assez pour que l’action persiste. Il faut bien connaître ces conséquences détaillées des lois générales des actions physiologiques, car ce sont elles qui constituent l’art d’expérimenter sur les êtres vivants, et qui servent de fils conducteurs pour guider le physiologiste au milieu des phénomènes si complexes qui se présentent à son étude.

En faisant pénétrer le chloroforme dans le sang en quantité suffisante, comme nous venons de le voir, on obtient l’anesthésie proprement dite, c’est-à-dire l’anesthésie générale. Elle résulte d’une action sur le système nerveux que nous étudierons bientôt d’une manière spéciale pour en déterminer les conditions et la nature.

L’application sur une partie du corps de l’éther ou du chloroforme peut aussi produire une anesthésie purement locale. Celle-ci est d’un tout autre genre que la première; elle tient simplement au refroidissement produit par l’éther ou à l’action du chloroforme sur les tissus auxquels on l’applique. Ce qui le prouve, c’est qu’on obtient le même résultat en employant de la glace.

Pour anesthésier localement avec l’éther, on lance un jet de vapeur d’éther sur les parties qu’on veut insensibiliser. L’appareil employé à cet effet est l’appareil de Richardson, appareil bien connu. Quand on le fait agir sur la main, par exemple, on perçoit une sensation de froid très-marquée qui explique, comme nous venons de lé dire, le mécanisme de ce phénomène. Ce qui se produit

dans ce cas, c’est bien une simple anesthésie locale; car si l’on a opéré sur le membre d’une grenouillcj on provoque encore les actions réflexes les plus manifestes lorsqu’on pince les autres pattes, tandis que, pendant l’anesthésie générale, les mouvements réflexes sont complètement supprimés, tout aussi bien que les mouvements volontaires directs.

L’anesthésie peut se produire également par la chaleur mieux encore que par le froid. J’ai découvert ce fait autrefois, d’une manière tout accidentelle, en faisant des expériences sur des grenouilles pendant l’été. Je leur ouvrais le canal rachidien pour étudier les propriétés des nerfs, et plusieurs fois, pendant que je les tenais dans la main, je les vis tout à coup devenir flasques et insensibles; je les jetais, les croyant mortes, mais un instant après je m’aperçus qu’elles revenaient à elles sans conserver aucune trace de ee malaise passager.

Pour anesthésier les grenouilles par la chaleur, il faut les plonger dans l’eau à 37 ou 38 degrés centigrades. Cette température, qui est à peu près la température normale des mammifères, n’offre pas de danger, puisque les substances albumineuses ne se coagulent qu’à 75 degrés centigrades. Cependant la réaction physiologique est très-' sensible. Pour peu qu’on dépasse cette température, qu’on aille seulement jusqu’à 40 degrés par exemple, les grenouilles risquent déjà de ne plus revenir et d’être cuites au lieu d’être anesthésiées. D’un autre côté, à 35 ou 36 degrés, la grenouille conserve ses mouvements normaux et ne s’anesthésie pas.

On peut répéter facilement ces expériences sur des

tritons, et en général sur tous les animaux à sang froid.

Quant aux animaux à sang chaud, leur température normale étant déjà de 37 ou 38 degrés, ou même plus élevée, comme chez les oiseaux, il est clair que cette température ne peut avoir pour effet de les anesthésier. Mais je n’ai pas réussi davantage à obtenir ce résultat en les échauffant de quelques degrés au-dessus de leur température normale. Ils supportent l’élévation de la température pendant un certain temps et jusqu’à un certain degré, en présentant différents signes de malaise, mais en conservant leur sensibilité ; puis ils tombent morts tout à coup, sans qu’on ait pu observer avant ce moment aucune période d’anesthésie. La mort arrive lorsque la température du sang de ces animaux s’élève à 43 degrés pour les mammifères et de 48 à 50 pour les oiseaux.

Lorsque la mort se produit dans ces conditions, par suite de l’élévation exagérée de la température, elle résulte de l’arrêt subit du cœur. Les animaux à sang chaud meurent alors avec tous les caractères de la mort due à une trop forte élévation de température : il y a une rigidité cadavérique rapide et générale ; l’arrêt du cœur est dû à ce que ce muscle a été saisi des premiers par la rigidité cadavérique.

Au contraire les grenouilles chez lesquelles on pousse trop loin l’anesthésie par la chaleur meurent avec les symptômes de l’asphyxie: en réalité l’anesthésie par la chaleur est due, chez ces animaux, à un commencement d’asphyxie ; le sang est très-noir. Quand on place la grenouille dans un milieu frais, dans de l’eau froide, on voit

que l’anesthésie disparaît à mesure que le sang prend sa couleur rouge (1).

Ce fait est important à noter, car il marque une différence complète entre l’anesthésie par la chaleur (animaux à sang froid) et l’anesthésie par l’éther ou le chloroforme.

En effet, avant d’aborder la théorie générale de l’anesthésie, il nous reste encore une question qui s’y rattache sans doute, mais qui néanmoins doit être examinée préalablement d’une manière distincte. Cette question

(1) L’asphyxie produit, en effet, l’insensibilité, et nous avons vu qu’on avait même expliqué ainsi l’anesthésie dans certaines théories (voy. p. 36). Un asphyxié est complètement insensible, et son sang est noir par suite de la suspension de l’hématose pulmonaire ; quand il recouvre la sensibilité, c’est que la respiration a recommencé à fonctionner, et le sang réprend très-vite sa couleur rouge ordinaire. Nous venons de dire qu’une grenouille anesthésiée par la chaleur avait le sang complètement noir, et que, quand on la plonge dans l’eau froide pour la faire revenir à elle, le sang redevient rouge très-rapidement; c’est là un Êiit étrange, qui se rattache sans aucun doute à l’action du froid ou de la chaleur sur les propriétés respiratoires des globules du sang, ÿ

Du reste, quand on a plongé seulement la tête de la grenouille dans l’eau chaude (voy. plus loin, p. 105), en même temps que l’anesthésie se répand dans tout le corps, le sang y devient également noir partout. C’est encore une circonstance importante à noter, car elle prouve que cette couleur du sang se rattache au mécanisme, même de l’anesthésie par l’eau chaude.

En essayant de reproduire ces expériences sur des animaux à sang chaud, le chien par exemple, nous avons vu qu’il était impossible d’y parvenir. En effet, ce n’est pas la périphérie du corps qu’il s’agit de chauffer dans ces expériences ; on n’obtiendrait ainsi, comme en appliquant le chloroforme sur la peau, qu’une action purement locale. Ce qu’il faut, c’est faire arriver la chaleur jusqu’aux centres nerveux, c’est-à-dire chauffer l’animal tout entier.

Or, cela ne serait possible qu'avec un animal de petite taille, que la chaleur, pourrait facilement pénétrer ; ou bien il faudrait trouver un moyen de la faire agir directement sur les centres nerveux. N’ayant pu employer ni l’une ni l’autre de ces deux méthodes, nous ne pouvons pas affirmer que l’anesthésie par la chaleur n’est pas un phénomène particulier aux animaux à sang froid et tenant aux conditions biologiques dans lesquelles ils se trouvent, et aux particularités des propriétés de leurs éléments organiques.

peut être formulée ainsi : L’anesthésie est-elle une asphyxie?

Quand les chirurgiens commencèrent à employer les agents anesthésiques, on se demanda aussitôt par quel mécanisme ces corps pouvaient agir pour produire l’insensibilité. On fit des expériences pour connaître l’état du sang : les uns le trouvèrent noir dans les artères comme dans les veines; mais d’autres expériences montrèrent bientôt que, pendant Tanesthésie, le sang artériel était parfaitement rouge.

Récemment encore, on a soutenu que l’anesthésie est simplement une asphyxie.

Que décider entre ces expériences contradictoires ? Jamais, nous l’avons déjà dit, et nous le répéterons souvent, Jamais on ne doit sacrifier un fait au profit d’un autre; jamais il ne faut se renfermer dans une seule expérience en rejetant comme inexactes ou fautives celles qui la contredisent en apparence. Si les uns ont soutenu que le sang artériel devient noir pendant l’anesthésie, tandis que d’autres prétendent qu’il reste rouge, c’est que les premiers l’ont vu noir et les seconds rouge. Il y a là deux faits qui, pour n’être point d’accord, n’en doivent pas moins exister tout aussi bien l’un que l’autre, et qu’aucune théorie ne peut dès lors effacer. Il ne s’agit pas de savoir quel est l’expérimentateur qui a bien vu et quel est celiii qui s’est trompé. Ils ont bien vu tous, car il suffit d’avoir de bons yeux pour cela, et ils n’ont pas pu se tromper en affirmant ce qu’ils voyaient. Seulement, alors qu’ils ■croyaient opérer dans des conditions identiques, ils opéraient en réalité dans des conditions différentes : c’est là

qu’est l’erreur, et, pour concilier le désaccord de ces expériences, il faut déterminer en quoi elles diffèrent les unes des autres par leurs conditions.

La vérité, c’est que, dans l’administration des agents anesthésiques, tantôt il peut y avoir concurremment asphyxie, et tantôt il y a seulement anesthésie pure.

Quand on administre l’éther ou le chloroforme en débutant par une forte dose, il se produit une action irritante très-vive sur l’entrée des voies respiratoires, bouche, larynx, trachée et bronches, — qui provoque des contractions spasmodiques parfois très-violentes et une suspension de l’acte respiratoire. L^’anesthésie se produit trèspromptement dans ces conditions, et l’on peut constater alors que le sang artériel est tout à fait noir.

11 est probable que lorsqu’on opère de cette manière, l’asphyxie vient en aide à l’aiiesthésie en apportant une gêne considérable dans le fonctionnement de la respiration. Il y aurait alors ce qu’on peut appeler une anesthésie étouffante. Or, il ne faut pas oublier que c^est précisément ce mode d’administration que les chirurgiens préfèrent eii général (1). Cependant, même avec ces conditions particulières, il y a déjà du chloroforme dans le sang lorsque l’anesthésie se déclare. J’ai fait l’expérience sur des animaux, et j’ai pu constater directement la présence du chloroforme dans le sang quoiqu’il y eût eu seulement une ou deux inspirations.

Lorsqu’on donne le chloroforme lentement, les choses ne se passent plus de même ; les convulsions spasmo-

(1) Voyez page 53. - -

diques, quand elles se produisent, sont beaucoup plus faibles, et le sang artériel reste rouge. Si Ton opère sur des animaux, on peut s’assurer mieux encore du fait. Au lieu de leur faire inhaler le chloroforme par la bouche, on Ouvre la trachée, et l’on introduit directement le chloroforme dans les poumons par l’ouverture qu’on a pratiquée. En administrant le chloroforme de cette manière, on ne provoque jamais d’agitations ni de contractions spasmodiques, et le sang artériel conserve toujours son aspect rutilant ordinaire. Si ce procédé n’exigeait pas une trachéotomie, ce serait certainement le meilleur de tous à employer.

En résumé, l’asphyxie n’est qu^un incident ou un accident qui peut venir se mêler à l’anesthésie par suite du procédé opératoire employé pour administrer l’agent anesthésique. Les convulsions spasmodiques et l’asphyxie sont uniquement dues à l’action irritante de l’éther, et surtout du chloroforme, sur les voies respiratoires. Ces organes reçoivent en effet des filets sensitifs nombreux et très-délicats ; on y trouve notamment une branche du nerf pneumogastrique, le nerf laryngé supérieur, qui est très-irritable à toutes les influences extérieures.

Ainsi, en excitant ces nerfs, on provoque des convulsions spasmodiques accompagnées de vives douleurs. Comme il arrive toujours pour les nerfs sensitifs, ces irritations se propagent par actions réflexes ; elles réagissent sur le cœur et les mouvements respiratoires, et il peut en résulter des accidents mortels tout à fait analogues à ceux qui se produisent quelquefois pendant l’anesthésie par le chloroforme. Il y a quelques années, un médecin de

l’anesthésie n’est pas une asphyxie.

Paris, le docteur Ducros, irritait, dans les cas de dyspnée, les nerfs du plexus pharyngé avec de l’ammoniaque introduite à l’aide d’un pinceau dans l’arrière-gorge; il provoquait ainsi des phénomènes analogues à ceux que nous venons de décrire et qui allaient quelquefois jusqu’à la syncope (1).

L’irritation locale des nerfs sensitifs des voies respiratoires par le chloroforme est donc la seule cause des phénomènes d’asphyxie qu’on observe souvent au début de l’anesthésie; et nous le répétons, ce qui le prouve, c’est que tous ces phénomènes disparaissent quand on introduit directement le chloroforme dans la trachée.

Quant à l’action anesthésique en elle-même, elle est parfaitement indépendante de l’asphyxie, et elle se produit par un tout autre mécanisme. En prenant les précautions convenables pour écarter les phénomènes asphyxia ques étrangers à l’anesthésie, le sang artériel conserve sa couleur rouge ordinaire et contient les proportions normales d’oxygène.

Nous pouvons maintenant aborder la théorie physiologique de l’anesthésie. Dans la prochaine leçon, nous rechercherons sur quel élément histologique agissent les anesthésiques. Il faut toujours se poser ainsi la question, quand on étudie un modificateur quelconque de l’organisme. En effet, le sang qui contient une substance médicamenteuse peut être regardé comme restant normal pour tous les éléments, et devenant toxique pour un seul. 11 faut arriver à déterminer cet élément dont la- lésion

(I) Voy. Compt. rend, de VAcad. des se., t. XV, p, 598.

gg anesthésiques.

explique ensuite tous les phénomènes qui se produisent. 11 pourrait se faire, sans doute, qu’une substance agisse à la fois sur plusieurs éléments; mais jusqu’à présent rien n’autorise à supposer qu’il en soit ainsi, car c’est ordinairement un seul élément qui est atteint primitivement, et si d’autres sont ensuite affectes, ce n est que d’une manière consécutive.

TROISIÈME LEÇON

SOMMAIRE : Théorie de l’anesthésie. — Les anesthésiques agissent sur les centrés nerveux. — C’est la circulation qui généralise l’anesthésie delà périphérie au centre. — Sous l’influence des centres nerveux, elle se généralise du centre à la périphérie. — Expériences pour prouver l’influence de la moelle sur les nerfs et du cerveau sur la moelle. — Du sommeil anesthésique. — Le cerveau est frappé d’anémie pendant le sommeil : expériences en apparence contradictoires ; discussion..

Messieurs,

Nous avons dû, dans les leçons précédentes, donner quelques rapides indications sur le manuel opératoire de l’anesthésie ; nous nous sommes occupés de l’absorption des anathésiques, et même, à ce sujet, de l’absorption en général. Nous devons maintenant étudier les agents anesthésiques au point de vue de la théorie physiologique de leur action.

Il est clair que l’animal placé sous l’influence du chloroforme ne peut plus être considéré à tous égards comme étant dans son état normal. C’est un être soumis à un agent toxique, dont l’action, il est vrai, n’est pas poussée assez loin, d’ordinaire, pour le tuer complètement, mais qui cependant modifie d’une manière très-notable les fonctions physiologiques de l’organisme. Cela est si vrai, que les poisons les plus violents peuvent se trouver absolument sans action sur un animal chloroformîsé ou éthérisé.

J’ai fait autrefois avec M. Paul Thénard des expériences eonsistant à injeeter dans le tissu cellulaire, chez des lapins soumis à l’influence de l’éther, des quantités d’aeide prussique anhydre très-supérieures aux doses qui les tuent rapidement à l’état normal; et cependant ces animaux ne ressentaient aucun effet toxique tant qu’ils restaient insensibles, mais l’empoisonnement se produisait aussitôt, lorsqu’ils se réveillaient et que l’action anesthésique ne modifiait plus les propriétés normales des éléments du système nerveux.

Legallois détruisait leS' régions dorsale et lombaire de la moelle épinière chez de jeunes lapins-en enfonçant un stylet dans le canal vertébral, et cette opération entraînait très-souvent la mort immédiate. J’ai vu que la mort n’arrive pas aussi facilement lorsqu’on pratique cette opération sur un animal soumis à l’influence anesthésique.

L’anesthésie semble donc placer les animaux qui y sont soumis dans des conditions différentes de l’état normal. Il devient, par suite, nécessaire d’examiner les çon-; séquences qu'entraînent pour l’organisme ces conditions toutes nouvelles. Dans cette étude, nous parlerons toujours du chloroforme et de l’éther, parce que c’est avec ces deux corps qu’on a fait presque toutes les expériences et que nous en instituerons nous-mêmes de nouvelles, ce sont d’ailleurs les deux seules substances qui soient employées usuellement. 11 faut donc restreindre nos conclusions à l’éther et au chloroforme, sur lesquels nous expérimentons, car- il y a d’autres substances anesthésiques qui agissent peut-être d’une manière différente..

THÉORIE DE l’aNESTIIÉSIE.

Quant à l’éther et au chloroforme, leur action est à peu près la même au point de vue physiologique, sauf une différence d’intensité en faveur du chloroforme, ce qui nous fera généralement employer ce dernier corps de ■préférence à l’éther.

Nous aurons cependant à nous expliquer sur l’action du Moral, dont on a tout d’abord attribué les effets au chloroforme qui proviendrait de sa décomposition dans le sang ; nous verrons si le chloral agit en réalité comme le chloroforme, et si l’expérimentation physiologique vient confirmer l’hypothèse chimique.

On n’a pas encore constitué la théorie générale de l’aclion physiologique des anesthésiques ; nous allons essayer de le faire, non pas sans doute d’une manière définitive, mais au moins autant que le permettra l’étude rapide à laquelle nous pouvons nous livrer actuellement.

Les médecins croient souvent que les théories sont inutiles, sinon nuisibles, en thérapeutique. Aux yeux de certains d’entre eux, il suffirait de savoir empiriquement comment et à quelles doses on doit donner les médicaments, puis quels sont les résultats obtenus à la suite de chaque médication. On rassemble ainsi des observations qu’on additionne pour en tirer des moyennes relativement à l’action de chaque substance employée.

Sans doute, la statistique médicale est loin d’être inutile; elle nous apprend ce qui arrive dans le plus grand nombre des cas. Mais la statistique la plus parfaite n’est pas eneore de la science, c’est l’empirisme généralisé. Il faut atteindre la raison mêmé des choses, c’est-à-dire les causes Immédiates des phénomènes.

Pour établir la théorie physiologique de l’anesthésie, il ne suffit donc pas de classer les innombrables observations qui ont été recueillies, pour tirer de leur comparaison quelques formules plus ou moins générales, mais il faut attaquer le problème lui-même dans sa cause, et se demander la raison des faits qu’on observe.

Et d’abord, sur quel élément agit un anesthésique? C’est toujours, nous le savons, par cette question qu’il faut débuter dans l’étude d’une substance ou d’un agent quelconque, et cette question offre partout le même sens aux yeux du physiologiste. Un animal, considéré dans son ensemble, est quelque chose de subjectif ou d’abstrait, une expression littéraire qui euibrasse une foule de choses diverses et ne répond à rien de saisissable. La réalité physiologique dans le corps d’un animal, c’est l’élément d’où dérivent les activités vitales.

Depuis longtemps la simple observation des faits bruis les plus ordinaires à montré que les anesthésiques agissaient sur le système nerveux. Mais, dans le système nerveux lui-même, il y a des éléments divers, des nerfs moteurs, des nerfs sensitifs, des cellules nerveuses de divers ordres constituan! les centres nerveux.

Parmi tous ces éléments, quels sont ceux qu’atteint d’abord l’action des anesthésiques? Ce sont les centres nerveux; Mais on doit tenir compte, dans l’interprétation des faits, de l’influence que peuvent exercer les modifications de l’absorption et de la circulation, car il faut, avant tout, comme nous l’avons dit, que la substance anesthésique pénètre jusqu’aux organes élémentaires

THÉORIE DE l’ ANESTHÉSIE.

qu’elle doit modifier. Voilà ce que nous allons vous démontrer par des expériences directes.

On a vu que, chez les animaux supérieurs, il faut nécessairement introduire les agents anesthésiques par les poumons, tandis que les grenouilles, grâce aux particularités de leur respiration, pouvaient être anesthésiées par la peau.

C’est cette circonstance dont nous allons d’abord profiter pour instituer nos expériences.

Voici deux éprouvettes (voy. fig. 3) remplies d’eau I anesthésique formée par notre solution normale de chloiroforme (~) étendue encore d’un volume d’eau; c’est donc une solution de chloroforme au deux-centième (^).

Les deux éprouvettes sont fermées par des membranes de caoutchouc vulcanisé qu’on perce en leur milieu ; par le trou ainsi formé on introduit des grenouilles jusqu’à mi-corps, et la membrane de caoutchouc, en se resserrant, les maintient dans la position où on les a placées.

. Nous introduisons ainsi des grenouilles dans nos deux flacons, mais en leur donnant une position inverse. L’une a la moitié inférieure du corps plongée dans l’eau chloroformée qui remplit le flacon, tandis que la moitié supérieure du corps reste libre à l’extérieur, au-dessus de là membrane de caoutchouc. L’autre grenouille ‘est renversée la tête en bas, et elle a dans l’eau chloroformée la moitié supérieure du corps, tandis que le train postérieur reste en dehors à l’abri du contact de la liqueur anesthésique (voy. fig. 3).

Ces deux grenouilles ne reçoivent le chloroforme que par une moitié du corps, l’une par la partie inférieure.

l’autre par la partie supérieure. Cependant, au bout de quelques minutes, l’anesthésie se produit dans le corps tout entier; la partie émergée devient insensible tout aussi bien que la partie immergée. Cela est facile à comprendre. Une fois que le chloroforme a pénétré dans l’organisme par un endroit quelconque, la circulation le transporte dans tous les membres, de sorte que les parties émergées, où le chloroforme ne peut pas entrer directement par la peau, puisqu’elles ne sont pas en contact avec la liqueur anesthésique, n’en reçoivent pas moms du chloroforme par l’intermédiaire du sang. On obtient même l’anesthésie en ne plongeant qu’une patte d’une grenouille dans la solution de chloroforme. Seulement, comme la surface absorbante est alors beaucoup moins étendue, le chloroforme met plus de temps à pénétrer dans l’organisme en quantité suffisante, et l’anesthésie est bien plus longue à se produire.

Dans cette double expérience, c’est la circulation qui généralise l’anesthésie en transportant partout la substance qui la produit. Mais qu’arriverait-il si nous empêchions la circulation de transporter l’agent anesthésique dans une certaine partie du corps?

C’est là [une condition facile à réaliser. Pour cela, on enlève le sacrum sur une grenouille, et l’on met ainsi à nu les nerfs lombaires, qui viennent de la moelle épinière et se distribuent dans les membres inférieurs; puis on lie l’aorte, ou mieux, — pour éviter l’inconvénient des anastonwses qui peuvent établir des communications collatérales parallèles à l’aorte, — on passe un fil sous les nerfs lombaires et l’on embrasse dans une même liga-

THÉORIE DE l’ ANESTHÉSIE. 105

ture toutes les parties molles du corps, sauf les nerfs lombaires' (fig- S).

Fig. 3. — Grenouille ayant une ligature par le milieu du corps pour montrer que l’action des anesthésiques se produit dans les centres nerveux, et frappe- de là toute l’étendue des nerfs sensitifs.

A, A. Nerfs lombaires au-dessus de la ligature. — B. Aorte au-dessous du fil et comprise dans la ligature.

On divise ainsi la grenouille en deux parties, l’une anté-

rieure, l’autre postérieure, qui n’ont plus aucune communication par le système circulatoire, de sorte que le sang ne peut plus être poussé du cœur dans les pattes de derrière et y porter le poison qu’a reçu la partie antérieure du corps. Au contraire, les deux trains antérieur et postérieur restent en relation comme auparavant, par la moelle épinière et les nerfs lombaires ; vous voyez, en effet, que les mouvements réflexes continuent à se produire très-bien dans les membres inférieurs lorsqu’on les pince ou qu’on les excite d’une façon quelconque.

Deux grenouilles sont préparées, comme on vient de le voir, puis placées dans des flacons semblables à ceux qui ont été décrits tout à l’heure, et disposées de la ^nême manière. L’une a donc la moitié antérieure du corps plongée dans la liqueur anesthésique et la moitié postérieure au dehors ; l’autre, au contraire, est en contact avec l’eau chloroformée, par son train postérieur, tandis que le train antérieur échappe à ce contact. La membrane de caoutchouc serre la grenouille presque juste à la ligature médiane, de telle sorte que la division du corps produite par cette ligature corresponde exactement à la distinction des parties immergées et émergées.

Entre cette deuxième série d’expériences et la première, il n’y a qu’une seule différence, c’est que les communications circulatoires entre les parties antérieure et postérieure des grenouilles ont été interrompues, de sorte que le poison introduit dans le train antérieur ne pourra plus passer dans le train postérieur et vice versa. Voyons maintenant quelles différences il y aura dans les phénomènes.

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