ILS AGISSENT SUR LES CENTRES NERVEUX
sensitifs étant impuissante à produire une anesthésie ■ généralisée.
Nous passons maintenant à une troisième série d’expériences destinée à démontrer que l’anesthésie se produit sur la moelle épinière de même que sur le cerveau. Voici comment il faut opérer pour cela.
On prend deux grenouilles ; puis, — au lieu de leur appliquer au milieu du corps, comme nous le faisions dans la deuxième série d’expériences, une ligature embrassant tous les vaisseaux de manière à interrompre la circulation en respectant les communications par la moelle épinière et les nerfs lombaires, — au lieu de cela, on fait l’inverse : on ne pratique plus de ligature, de telle sorte que la circulation continue librement dans tout le corps, mais on coupe la moelle épinière au-dessous des bras, de façon à interrompre les communications entre le cerveau et la partie supérieure, de la moelle d’un côté, et, de l’autre, à laisser communiquer la partie inférieure de la moelle avec les nerfs lombaires qui se distribuent dans les pattes de derrière.
Les deux grenouilles ainsi opérées ne peuvent plus exécuter de mouvements volontaires avec les membres postérieurs, puisque la section de la moelle épinière empêche l’influence du cerveau de parvenir jusqu’à eux; mais, comme ces membres sont restés en communication avec le tronçon inférieur de la moelle épinière, ils peuvent toujours être le siège de mouvements réflexes, tout aussi bien, sinon mieux, qu’à l’état normal. Vous voyez, en effet, que, si je pince les pattes de derrière, elles se retirent vivement, comme elles pourraient le faire
110 anesthésiques;
sous l’influence directe de la volonté de l’animal.
Les mouvements réflexes sont donc parfaitement coD'
servés.
Plaçons maintenant ces' deux grenouilles opérées de la même manière dans des flacons remplis d’eau chloroformée, de telle façon que l’une aura la partie inférieure du corps dans l’eau chloroformée et l’autre y aura au contraire la partie supérieure.
Les phénomènes qu’on observe sont exactement semblables à ceux que nous avons déjà constatés dans notre première série d’expériences : c’est-à-dire que les deux grenouilles sont anesthésiées et anesthésiées dans tous leurs membres, dans ceux qui plongent dans l’eau chloroformée comme dans ceux qui n’y plongent pas. La circnlation étant restée intacte, il est facile de comprendre que l’anesthésie devienne générale, quelle que soit la partie du corps en contact avec l’eau chloroformée, puisque le chloroforme, une fois entré dans l’organisme sur un poin quelconque, est transporté ensuite par le sang dans toutes les parties du corps.
Ce qu’il faut remarquer, c’est que l’anesthésie ne se manifeste pas seulement dans la région antérieure du corps, placée sous l’influence du cerveau ou de la partie supérieure de la moelle restée en communication avec lui; elle se produit également dans les pattes de derrière, qui ne sont plus innervées que par le tronçon inférieur de la moelle épinière, lequel est séparé du reste de la moelle et du cerveau par la section que nous avons pratiquée dans la région dorsale^
Cela prouve que les anesthésiques n’agissent pas seule-
l’anesthésie part des centres nerveux. 111 ment sur le cerveau, qui transmettrait ensuite l’action anesthésique à la moelle épinière, comme celle-ci la transmet aux nerfs. Nous examinerons bientôt ce qu’il peut y avoir de vrai dans cette propagation de l’anesthésie par influence ; mais l’expérience actuelle démontre clairement que, à la différence des nerfs, la moelle épinière peut s’anesthésier par elle-même, indépendamment dé toute influence du cerveau. En effet, le tronçon inférieur de la moelle n’a pu subir aucune influence du cerveau, puisqu’il n’est plus en communication avec lui. Mais la circulation, ayant continué comme dans l’état normal, a apporté à ce tronçon médullaire et aux origines nerveuses sensitives du sang chloroformé, et ce contact les a bien anesthésiés, puisque les pattes de derrière, qui ne reçoivent plus d’innervalion que de là, sont devenues tout à fait insensibles.
Cette expérience fournit donc un argument de plus pour établir que la moelle épinière constitue un centre nerveux autonome capable de fonctionner indépendamment du cerveau.
Voici enfin un quatrième mode d’expérimentation qui n’est pas moins instructif que les précédents. Nous lions l’aorte et les parties molles d’une grenouille en arrière des bras de manière à empêcher le sang de passer du train antérieur au train postérieur, puis nous coupons la moelle épinière un peu au-dessous de cette ligature. ,
Si l’on prend une grenouille ainsi préparée et qu’on plonge le train antérieur dans un flacon d’eau chloroformée, comme ceux que nous employons ordinairement pour nos expériences, les pattes de derrière ne deviennent plus insensibles, pourvu toutefois qu’on ait soin de ne pas
enfoncer trop avant le corps de la grenouille de manière à le plonger dans l’eau chloroformée un peu au delà de la ligature. Lorsqu’on prend bien cette précaution, le chloroforme ne pénètre que dans le train antérieur, seul immergé, et la circulation étant interrompue par la ligature, le sang ne peut le transporter jusqu’au tronçon inférieur de la moelle, qui, dès lors, ne s’anesthésie pas, et les nerfs qu’il envoie dans les membres postérieurs restent indemnes de toute action anesthésique. Ce qui prouve bien que, dans notre troisième série d’expérience, l’insensibilité des pattes de derrière était due à l’anesthésie directe du tronçon inférieur de la moelle mis en contact du sang chloroformique.
Nous avons montré dans la dernière leçon que le chloroforme ou l’éther doivent nécessairement pénétrer dans te sang pour exercer leur action anesthésique. Les expériences que nous venons d’exposer aujourd’hui nous font faire un pas de plus et nous prouvent que l’anesthésie ne se produit que lorsque le sang chargé de chloroforme, atteint les centres nerveux : tant qu’on l’empêche d’y arriver par un moyen quelconque, l’anesthésie est impossible; mais, dès que ce contact se produit, il en résulte l’anesthésie des nerfs sensitifs émergeant des centres nerveux atteints par le chloroforme.
L’anesthésie se manifeste essentiellement par la perte de la sensibilité, c’est-à-dire parla suppression des propriétés des nerfs sensitifs. Cependant vous voyez que, lorsque les nerfs sensitifs sont anesthésiés, ce n’est point parce qu’ils ont subi dans toute leur étendue l’action du chloroforme, mais seulement parce que cette substance anesthé-
ÉTAT DES CENTRES NERVEUX. ilo
sique a touché le centre nerveux d’où ils émanent. Cette condition une fois remplie, l’anesthésie se produit par le seul contact de cet agent avec l’extrémité centrale'.
En résumé, le nerf sensitif ne peut subir l’action anesthésique qu’à sa naissance dans la moelle : et malgré cela, nous verrons que l’insensibilité commence par l’extrémité périphérique, réfractaire à l’action du chloroforme, pour se propager en remontant le nerf jusqu’à l’extrémité médullaire qui a seule subi l’action immédiate du chloroforme. C’est là un fait très-curieux dont nous avons, du reste, trouvé le pendant, en étudiant l’action du curare sur le nerf moteur (1).
11 n’était pas nouveau sans doute de dire que les substances anesthésiques agissent sur les centres nerveux ; presque tout le monde l’avait déjà indiqué. Mais il ne suffit pas qu’une opinion soit avancée pour être établie dans la science, il faut qu’elle soit démontrée expérimentalement, et c’est ce que nous avons essayé de faire dans, ce qui précède.
Maintenant qu’il est établi que l’action des anesthésiques se porte sur les centres nerveux, que se passe-t-il dans ces centres pendant qu’ils subissent l’action anesthésique..? L’éther et le chloroforme engendrent un état analogue au sommeil à beaucoup d’égards : comment se produit cet état particulier dans les organes nerveux ? 11 est clair qu’il doit y avoir là une action sur certaines cellules nerveuses; mais en quoi peut bien consister cette action? A défaut de sa nature intime, de quels
(1) Voyez le développement de ces idées dans mon Rapport sur la physiologie générale, 1867.