‹ Leçons sur les anesthésiques et sur l'asphyxieChapitre 41 sur 127 · ANÉMIE CÉRÉBRALE · texte numérisé non relu

ANÉMIE CÉRÉBRALE

Au contraire, pendant la période de résolution et d’insensibilité complète, qui est celle de la véritable anesthésie, , on observe une anémie plus marquée qu’à l’état normal. ' Nous avons déjà dit, dans la dernière séance, que ce résultat concordait parfaitement avec ce que nous savions sur l’état relatif de la circulation dans les organes en fonctionnement ou en repos. Pendant leur période d’activité, les organes reçoivent beaucoup de sang ; pendant leur période de repoSj ils en reçoivent beaucoup moins. L’anesthésie, étant la suppression de la sensibilité, représente certainement, pour le système nerveux sensitif, une période de repos absolu, et il est dès lors tout naturel qu’elle soit accompagnée d’une anémie du cerveau.

La question de la vascularisation cérébrale pendant l’anesthésie me paraît donc résolue expérimentalement. 11 faut abandonner l’idée ancienne de la congestion du cerveau, et accepter Pidéë"n5üvelle introduite dans la science, à savoir, que l’anesthésie s’accompagne d’une anémie cérébrale rèlative^

Mais quelle est la signification de cette anémie cérébrale ? Serait-elle la conséquence d’une influence spéciale de l’anesthésique sur les nerfs vaso-moteurs ? Est-elle la cause de l’anesthésie ?

11 est certain que l’anémie ou l’ischémie cérébrale peut produire l’insensibilité dans une certaine mesure. Quand le cerveau devient exsangue, sous l’influence d’une cause quelconque, la fonction du système nerveux sensitif est interrompue. On avait même essayé de profiter de ce fait pour obtenir l’anesthésie par la simple compression des artères carotides, qui alimentent le cerveau, et ce mode

opératoire a été autrefois tenté d’une manière générale, pour produire, soit l’anesthésie complète, soit l’anesthésie locale.

Quoi qu’il en soit, je ne pense pas que Fanémie cérébrale que nous avons observée suffise pour expliquer l’anesthésie. 11 est vrai que, pendant l’anesthésie, le cerveau contient un peu moins de sang que dans les conditions ordinaires ; mais celte diminution circulatoire ne dépasse pas l’état d’un organe simplement au repos. Il y a encore dans le cerveau bien assez de sang pour entretenir les fonctions nerveuses, et permettre au système sensitif de réagir aux excitations extérieures, comme il le ferait en un état de repos normal. D’un autre côté, ce sang anesthésique contient bien assez d’oxygène pour produire ses effets ordinaires, puisque certaines analyses en ont même indiqué une proportion supérieure à la proportion normale.

Il y a donc autre chose que de l’anémie cérébrale dans l’anesthésie. Nous avons dû poser cette question préliminaire pour indiquer que ce n’est point là qu’il faut chercher la solution du problème anesthésique.

A mon avis, l’anesthésie dépend immédiatement et directement de la présence du chloroforme dans le sang et de son action spéciale sur les éléments nerveux. Les modifications vasculaires ne sont que des accidents qui accompagnent le phénomène, sans constituer son essence. Ramener tout simplement l’anesthésie à une anémie du cerveau, ce serait la même chose que de considérer l’ivresse uniquement comme une conséquence des modifications de la vascularisation générale qu’on observe

MÉCANISME DE l’aNESTHÉSIE. PiS

toujours pendant sa durée. Non, il y a certainement autre chose que cela. L’ivresse tient à la présence de l’alcool dans le sang et à son action directe sur les éléments nerveux ; il en est de même pour l’anesthésie, qui présente , certains rapports avec l’ivresse.

Afin de nous rendre compte du mécanisme de l’anesthésie, rappelons une expérience fondamentale faite dans les précédentes leçons.

Une grenouille était liée vers la partie inférieure du corps à la hauteur du sacrum. La ligature interrompt complètement la circulation du train antérieur au train postérieur. Les deux parties de l’animal ne communiquent plus entre elles que par les nerfs lombaires, qui trans* mettent dans les membres postérieurs l’influence de la moelle épinière et du cerveau.

Dans ces conditions, quand on anesthésie la grenouille dans le train antérieur, les nerfs sensitifs qui se distribuent aux membres postérieurs sont atteints par l’agent anesthésique par influence ; c’est-à-dire que le chloroforme n’a , été mis en contact qu’avec leur origine . dans la moelle épinière, et cependant ils ont été anesthésiés dans toute leur étendue périphérique. (Voyez cidessus : leçon troisième, page 103 et suivantes.)

Changeons maintenant le lieu de cette ligature, plaçons la un peu plus haut, immédiatement sous la naissance des membres antérieurs, à la hauteur de la bifurcation de l’aorte. Aux autres points de vue, l’expérience reste disposée de la même manière ; la ligature embrasse toutes les parties molles du corps, sauf la moelle épinière, qui continue à faire communiquer ensemble les deux parties

du corps que la ligature a divisées, tandis que les eommunieations par le système circulatoire ont été interceptées.

Introduisons alors du chloroforme dans la partie antérieure, qui se trouve maintenant réduite à la tête et à la région supérieure de la poitrine. Le chloroforme ne touchera que la partie antérieure de la moelle, et n’atteindra pas la partie postérieure, située au dessous de la ligature.

Cependant l’anesthésie se produit eneore, non-seulement dans la tête et les pattes de devant, qui reçoivent du chloroforme, mais aussi dans le tronc et les pattes de derrière, qui sont innervés par des nerfs sensitifs partant de la région de la moelle épinière où le chloroforme ne semble pas avoir pu arriver. Ces nerfs sensitifs n’ont donc pas subi directement le contact de la substance anesthésique, à leur extrémité dans la moelle épinière; les centres nerveux ont été touchés dans la partie antérieure, et les nerfs sensitifs de la région postérieure du corps, restés complètement à l’abri de l’action directe du chloroforme, n’ont pu être atteints qu’indirectement par l’influence des centres nerveux supérieurs qui, anesthésiés eux-mêmes, ont transmis l’anesthésie aux parties inférieures.

Cette expérience semblerait doue conduire à celte con* clusion, que le cerveau anesthésié influence la moelle épinière et, par suite, les nerfs sensitifs qui en émergent, comme le fait la volonté elle-même dans un autre ordre de phénomènes.

On pourrait interpréter cette expérience en disant que les racines nerveuses naissent de la substance grise de la

MÉCANISME OE l’aNESTHÉSIË.

moelle sur un point plus élevé que leur émergence apparente entre les faisceaux blancs, et que par suite tel nerf, qui émerge en apparence d'une région non soumise à l’action directe du chloroforme, naîtoxi réalité à un niveau où circule le sang chargé de l’anesthésique. On pourrait ainsi juger de l’obliquité du trajet intra-médullaire des racines; et dans ce cas on aurait toujours affaire à une anesthésie directe des racines les plus inférieures, qui émergent près de l'extrémité de la moelle.

Une objection assez sérieuse c’est que la ligature pratiquée sur ces grenouilles peut bien ne pas interrompre complètement toute communication circulatoire entre le train antérieur et le train postérieur, car elle n’embrasse pas les artères médullaires qui rampent le long de la moelle épinière. Ces artères pourraient donc porter du cerveau dans la moelle le sang chargé de chloroforme, et, par conspuent, la propagation de l’anesthésie dans ce cas ne serait pas due à une influence du cerveau anesthésié sur la moelle épinière, mais simplement à l’action directe sur la moelle épinière du chloroforme passé dans le train postérieur par la voie des artères médullaires.

Au contraire, dans le second cas, lorsque c’est le train postérieur qui reçoit le chloroforme, l’anesthésie ne pourrait pas se propager à la tête, parce que la circulation des artères médullaires ne remonte pas la moelle, mais la descend et ne peut, par conséquent, conduire le chloroforme dans le train antérieur.

P Voici l’expérience que j’ai imaginée pour essayer de juger la valeur de cette objection.

Il s’agit d’écarter les conséquences possibles de la cir-

culation dans les artères médullaires. Pour cela, je sup. prime la circulation en enlevant le cœur. Sans doute, cette suppression du cœur n’est pas un obstacle absolu à la propagation des actions toxiques ; divers expérimentateurs, et Stilling en particulier, ont montré qu’après avoir enlevé à des grenouilles la totalité des viscères, on pouvait encore les empoisonner parla strychnine. Dans’ ce cas, la substance toxique se répand par l’imbibition ou par la circulation capillaire locale (1). Mais alors il ne s’agit plus de la circulation générale, qui a une direction parfaitement déterminée, et il n’y a plus par conséquent de raison pour que cette propagation ne se produise pas aussi bien de bas en haut que de haut en bas.

Voici une grenouille vigoureuse dont on a enlevé le cœur, comme Je viens de le dire, avant de lui appliquer une ligature sous la naissance des pattes de devant. Nous lui injectons une solution d’eau chloroformée sous la peau de la tête, et vous voyez que l’anesthésie se propage aux membres postérieurs à peu près comme cela se faisait lorsque nous n’avions pas arraché le cœur. Or, si la propagation de l’anesthésie dans les pattes de derrière était due au transport du chloroforme, cette propagation serait notablement ralentie par l’enlèvement du cœur, qui supprime les impulsions sanguines par les artères médullaires.

On devrait surtout constater une très-grande différence dans la rapidité de la production de l’anesthésie des pattes de derrière, — quand l’injection de chloroforme est faite

{•1) stilling, Unlersuchungen ûberdie FvMctionem des Rückenmurk undtU" Nerven, 1842.

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