EFFETS TOXIQUES DU CHLOROFORME
exagérée et nous n’admettons pas que les deux actions puissent être séparées l’une de l’autre. .
Quand l’animal anesthésié semble menacé de subir l’effet toxique du chloroforme, le moyen le plus efficace pour combattre l’accident serait la respiration artificielle : en effet, pour éviter la mort, il s’agit de maintenir ou de rétablir la circulation, qui permettrait l’élimination du chloroforme du sang. Mais la respiration n’a aucun résultat utile quand le cœur est arrêté. En effet, la première condition pour que la respiration artificielle puisse être pratiquée, c’est que les battements du cœur ne soient point suspendus. On a indiqué pour ranimer les battements du cœur et faire reparaître la respiration, les aspersions d’eau froide; nous avons souvent réussi à faire revenir un animal anesthésié menacé de mort, en lui appliquant une douche vigoureuse sur le museau et sur la tête, dans la région où se distribuent les rameaux nerveux. MM. Legros etOnimus emploient dans le même but l’électricité sous forme de courants continus; pour cela, ils placent les deux rhéophores, l’un dans la bouche et l’autre dans le rectum, de manière que le flux électrique traverse le corps tout entier. Dans tous ces cas on agit en excitant vivement la moelle et les centres réflexes du bulbe. N’oublions pas en effet que si à un certain moment les nerfs de sensibilité inconsciente qui président aux actes réflexes essentiels à la vie ne sont plus excitables ni à leur périphérie, ni sur tout leur trajet, ils le sont encore à leur extrémité centrale, ils le sont encore dans la moelle ; mais nous nous sommes expliqué plus haut sur l’interprétation que nous donnons à ces faits;
J 02 anesthésiques.
pour le moment il nous suffit de dire qu’un courant électrique qui suit la colonne vertébrale révedle l’excitabilité de la moelle et du bulbe, et. ramène ainsi, par réaction sur les nerfs moteurs, le jeu des mouvements respiratoires, des battements du cœur, la vie en un mot.
SIXIÈME LEÇON
SOMMAIRE : De l’opium. — Ses alcaloïdes - Effets de l’extrait d’opium.
— Effets de ses alcaloïdes. — L’opium arrête la digestion. — L’opium est plus toxique que la morphine à doses égales, Expériences démonstratives sur les oiseaux. — Mode d’administration des alcaloïdes de l’opium.
— Action convulsivante de la thébaine. — La narcéine est l’agent narcotique par excellence. — En second lieu vient la mm'pMne. — Puis la codéine. — Difficulté de se procurer de la narcéine. — Distinction des propriétés hypnotiques, toxiques et convulsivantes des alcaloïdes del’opium.
— Classification des alcaloïdes selon l’énergie de ces propriétés.
Messieurs,
Dans l’ordre des substances que nous devons examiner au point de vue de leur action anesthésique ou hypnotique sur le système nerveux, nous arrivons maintenant à l’opum. Nous étudierons cet agent au point de vue pratique, c’est-à-dire comme moyen contentif des animaux en expérience, mais ici, encore, nous devrons surtout nous attacher à examiner l’action physiologique de la substance active que nous employons.
L’opium est un principe extrait du pavot, mais dont la composition est fort complexe, et assez variable. Nous allons donc caractériser immédiatement les différentes substances qu’il contient, car, dans nos études de médecine expérimentale, nous devons nous efforcer avant lout d opérer avec des corps purs et parfaitement déênis, de manière à pouvoir déterminer rigoureusement.
16/i ANESTHÉSIQUES.
et d’une manière précise, les effets qu’ils produisent sur l’organisme.
Aujourd’hui, du reste, la médecine pratique cherche également à remplacer, dans son manuel thérapeutique, les extraits par des substances définies ; et, quoique ce progrès soit encore loin d’être accompli d’une manière universelle, nous avons déjà insisté sur cette heureuse tendance, parce que la première condition de tout progrès pour la médecine, c’est l’emploi de substances bien définies, qu’on puisse doser exactement, et dont il soit ainsi possible de mesurer les effets. Les extraits aqueux ou alcooliques sont toujours très-variables .au point de vue de leur composition qualitative et quantitative, et par suite très-souvent infidèles dans leur action physiologique ou thérapeutique. Cela est vrai, même des extraits les mieux connus, et qu’on croit les plus constants, par exemple l’extrait de noix vomique.
Nous devrions donc laisser de côté l’opium pour n’opérer qu’avec les alcaloïdes qu’il renferme; mais nous expérimenterons cependant avec l’extrait d’opium, tel que le fournit le commerce, afin de montrer que cet agent, outre les inconvénients qui résultent de son énergie, variable selon sa provenance , présente encore bien d’ autres désavantagés résultant de ce que, parmi les principes qu’il renferme, il en est qui ont une action trèstoxique.
P Tout le monde connaît l’action qu’exerce l’opium ingéré à dose médicamenteuse : 20 à 25 centigrammes produisent de somnolence^ mais non un véritable somineil. Ce n’est qu’au bout de quelques heures que le sommeil
EXTRAIT d’opium.
qui survient est modifié par l’opium en ce sens qu’il peut être profond et persistant. Il émousse la sensibilité et produit une sorte d’engourdissement sous l’influence duquel les sujets montrent une grande paresse à mouvoir leurs membres.
Lorsque l’opium est pris par l’homme à haute dose, comme dans un empoisonnement criminel ou un suicide, il produit un sommeil comateux irrésistible, mais plus souvent encore des symptômes d’excitation cérébrale, des / vertiges, des étourdissements ; mais l’assoupissement et I le coma viennent toujours terminer la scène; le pouls n devient imperceptible, la respiration stertoreuse, et le ‘ sujet s’éteint, passant insensiblement du coma à la mort.
On voit que les effets de l’opium ne sont pas purement soporifiques :• les symptômes d’excitation cérébrale auxquels nous venons de faire allusion présentent parfois un caractère bien plus accentué ; il y a du délire et des hallucinations. Chez les animaux nous observons des troubles encore plus considérables, tels que des convulsions, des roideurs musculaires. C’est ce que nous allons montrer par quelques expériences.
Expérience. — Un gros chien (de 17 kilos) qui avait reçu trois jours auparavant une injection de codéine dans les veines jugulaires, étant à jeun, et paraissant un peu malade de cette injection antérieure, on lui injecte dans la veine jugulaire une dissolution concentrée d’extrait d’opium : on injecte jusqu’à 4 centimètres cubes et demi de cette dissolution, sans que l’animal se plaigne. Mais bientôt après l’animal se débat et pousse des cris ; il tombe dans une stupeur profonde, dans une sorte de coma ; après
trois quarts d’heure il raidit ses membres postérieurs, puis il meurt.
11 semblerait, en comparant cette expérience à celles que nous indiquerons plus loin, que les chiens malades ou affaiblis sont plus sensibles à l’action de l’opium que les animaux bien portants. Nous avons souvent donné à d’autres chiens la même dissolution concentrée d’opium à la même dose que dans le cas actuel, sans amener la mort. En est-il de même chez l’homme ?
Les médecins ont en effet signalé l’état morbide comme modifiant la tolérance des individus à l’opium. Si dans la maladie de Brigbt les doses ordinaires sont difficilement supportées, on peut invoquer pour expliquer cette parti- I cularité l’état des reins qui empêche l’élimination de rail gent toxique; mais un fait plus remarquable- est la grande I sensibilité des enfants à l’action de l’opium : on sait que tandis que l’adulte peut prendre sans le moindre danger et même sans la moindre manifestation pénible cinq centigr. d’extrait d’opium, on a vu des enfants, des nourrissons succomber après l’ingestion d’une ou deux gouttes de laudanum de Sydenham.
Nous verrons bientôt que le même fait a été expérf mentalement observé sur de jeunes chiens. -
Expérience. — Un lapin reçoit dans la veine jugulaire f un peu de la solution d’opium : il est narcotisé ; Sa respH 1 ration s’accélère, puis se calme.
Deux jours après on injecte sur le même lapin, dans le tissu cellulaire, urie quantité bien plus considérable de la solution concentrée d’opium. Après 15 minutes l’aniraa! tombe avec convulsions et roideur dans les muscles. H
EFFETS DE l’oPIUM BRUT.
meurt au bout de 10 minutes, c’est-à-dire 25 minimes après avoir reçu l’injection.
Expérience. — Sur un chien de forte taille, ominjep^^ avec lenteur dans la veine jugulaire de la solution^næri/trée d’opium (environ 5 gr. d’opium pour 100 d’^u), jusqu’à ce que mort s’ensuive. On observe que l’anitnal^ crie, que la peau et les membranes muqueuses Jsont tement congestionnées ; il y a défécation, convulsions violentes, roideur tétanique et mort.
On fait immédiatement l’autopsie, et on constate l’irritabilité musculaire très- manifeste au scalpel et à l’électricité, de même que l’excitabilité nerveuse. Ces propriétés se conservent pendant plus d’une demi-heure après la mort. Les intestins offrent des contractions ; le cœur bat.
On recueille le sang qui est noir et non coagulable ; mis dans un tube, on le trouve le lendemain séparé en portions : l’inférieure, qui comprend plus des 19/20% est noire et sirupeuse ; au-dessus on observe une couche d’une rougeur écarlate ; plus superficiellement est une couche plus épaisse d’un liquide transparent jaunâtre.
Sur deux chiens de taille moyenne on injecte de même de la solution concentrée d’opium, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les animaux iheurent avec des convulsions, comme le précédent, mais sans crier, il faut dire que ces animaux avaient été déjà soumis à des injections de préparations d’opium, et nous avons toujours observé que dans ces circonstances non-seulement les animaux présentaient une tolérance relative, c’est-à-dire qu’ils supportaient une plus forte dose de poison, mais encore qu’ils ne criaient pas lors de l’injection.
Sur un autre chien, on injecte moins de cette même solution : l’animal est narcotisé ; mais il n’est pas complètement calme ; il présente des tremblements incessants dans les quatres membres.
Expérience. — Un chien braque de forte taille (18 kilogrammes) reçoit dans la veine jugulaire deux centigrammes d’extrait gommeux d’opium dissous dans deux grammes d’eau. L’animal n’épronve aucun acccidentet ne manifeste qu’une somnolence extrêmement légère.
Le lendemain, l’animal étant en digestion, on lui injecte de nouveau dans la veine jugulaire, lentement et goutte à goutte, une solution très-concentrée d’extrait gommeux d’opium. Après l’injection d’une certaine quantité, Te chien crie et s’agite ; on pousse encore quelques gouttes avant de cesser l’injection, et on lit, sur le corps gradué de la seringue en verre, qu’il y avait eu 2 centimètres cubes de la solution injectés dans la veine. A la suite de cette injection Tanimal fut stupéfié et endormi ; il ne remuait plus spontanément et restait couché sur le dos dans la gouttière à expérience. Mais cependant l’animal était resté sensible. Quand on lui pinçait fortement l’extrémité des pattes il manifestait de la douleur par l’accélération de de la respiration et de faibles gémissements.
Dans ces circonstances nous avons pu toutefois ouvrir la gueule de l’animal, la maintenir ouverte, découvrir et couper le nerf lingual sur les côtés de la base de la langue, sans que le chien parut le sentir et sans qu’il fit le moindre mouvement. On constata en outre que chez cet animal soumis à l’influence de l’opium la membrane muqueuse bucco-linguale était rougeâtre et congestionnée.
EFFETS DE l’oPITJM BRUT.
L’animal revint parfaitement de l’injection soporifique qu’il avait subie, et je pensai que l’on pourrait désormais employer comme injection soporifique une solution d’une concentration quelconque, à la condition de s’arrêter dans l’injection au moment où l’animal commence à pousser des cris. Je pensais pouvoir trouver ainsi un caractère physiologique qui permît de s’arrêter à temps pour avoir toujours un assoupissement opiacé sans amener la mort. .
Onze jours après, l’animal se portant très-bien, on lui injecta lentement dans la veine fémorale une solution concentrée d’extrait aqueux d’opium. L’animal ne crie pas, mais les inspirations, d’abord normales, deviennent après un certain temps profondes et plus répétées. On arrête l’injection dans la veine un peu après le moment où les inspirations profondes se sont manifestées. — A la suite de cette injection, l’animal fut complètement stupéfié. Trois heures après, il était assoupi, couché sur le dos dans la gouttière à vivisection. Il n’était ni anesthésié ni paralysé, il tressaillait vivement quand on frappait sur la table. L’animal mis à terre refusa de marcher. — Il y a eu défécation : la peau, la membrane muqueuse buccale, et surtout la langue, sont très-rouges. :
En résumé, Faction de l’opium ne se traduit pas par l’effet hypnoptique seul, mais aussi par une action convulsivante qui se manifeste surtout quand on administre la substance jusqu’à dose toxique.
L’opium brut arrête la^digestion :-noiis verrons plus tard que la morphine agit de même ; que d’autres principes de l’opium produisent aussi le même effet, mais
à des degrés divers. Contentons-nous d’indiquer pour le moment les expériences qui mettent ce fait en évidence pour l’extrait gommeux d’opium. Nous avons constaté le fait sur des chiens munis ou non d’une fistule à l’estomac; mais les pigeons sont préférables pour ces expériences. Chez les oiseaux, en effet, le fait est facile à démontrer, car on constate sans peine, par le toucher, si le jabot est plein ou vide.
Expérience. — Un premier pigeon (n° 1) vient de prendre son repas, il a le jabot plein.
Sur un second pigeon (n" 2), venant également de manger et ayant le jabot plein, on injecte dans Tcesophage 6 centimètres cubes d’une solution d’extrait gommeux d’opium.
Le lendemain, après 24 heures, le n° 1 avait le jabot tout à fait vide ; le n" 2 l’avait encore tout plein.
Mais il ne faut pas croire qu’en rendant la digestion plus lente, l’opium permette à l’animal de supporter plus longtemps l’abstinence et de résister à l’inanition. Cela ressortira dé l’expérience comparative qui suit :
Expérience. — On prend deux jeunes pigeons du même âge et bien gavés : l’un d’eux ne reçoit aucune injection d’opium, mais à partir, du moment où commence l’expérience il ne reçoit plus aucune nourriture. Il avait
alors une température rectale de . 42“
Le lendemain, 7 juin (jabot vide) . . 42“
Le 8 juin . . 42“,6
Le 9 juin. . . .* . . . 43“,4
. Le 10 juin . . . 43“,3
Le 15 juin, il était agonisant, on le tue.