MORT DE NERF SENSITIF
J’ai institué autrefois des expériences pour démontrer cette proposition ; il est facile de les répéter, soit en faisant mourir un animal (à sang froid préférablement, à cause de la durée possible de l’observation), soit en administrant des substances toxiques. Relativement au chloroforme, qui éteint les propriétés du nerf sensitif, nous savons que cette substance exerce une action primitivement excitante. L’influence du chloroforme provoque donc d’abord une période d’exaltation de la sensibilité, suivie d’une période d’affaissement. Puis, lorsque le chloroforme s’exhale et que le sang redevient normal, la sensibilité reparaît progressivement, comme cela aurait lieu dans le cas de la mort naturelle, si l’on rendait du sang artériel à l’organisme.
Geci posé, revenons maintenant aux effets . combinés du chloroforme et de la morphine, et cherchons à bien comprendre le mécanisme de leur action superposée ou simultanée.
Indépendamment de son effet somnifère, nous rappellerons que la morphine a aussi pour, caractère d’augmenter l’excitabilité du nerf sensitif. Cette action se ^traduit par Timpressionnabilité toute naturelle que nous avons constatée chez les animaux narcolisés. Cette impressionnabilité des nerfs serait peut-être due à l’action de la morphine sur les centres nerveux, qui agissent comme modérateurs de l’excitabilité nerveuse, ainsi que je l’ai constaté, avec d’autres physiologistes, dans des expériences déjà anciennes. Si nous administrons du chloroforme à l’animal rendu excitable sous l’influence de la morphine, il en résulte que la substance agit sur
des nerfs sensitifs dont l’excitabilité estexagéréé; et c’est précisément cette circonstance qui permet de l’étouffer i avec une dose de chloroforme notablement inférieure à ' celle qu’il faudrait employer pour un nerf à l’état normal.
En effet, l’excitabilité même de l’élément jxerveux par r^clionjdeJIa morphine prouye^que cet élément marche ^rs sa perte. Ôn pourrait même poser en principe général que, plus un élément histologique est excitable, plus il est facile à empoisonner, c’est-à-dire à faire mourir. C’est là un fait général qu’on peut vérifier dans une foule de circonstances différentes. Toutes les fois qu’une substance aura déjà agi sur un élément pour le modifier, une autre substance, agissant ensuite sur le même élément, agira toujours plus énergiquement. C’est parce que l’élément était déjà sous une influence qui tendait à le faire mourir, quelle que soit d’ailleurs la période de cette tendance. C’est ce qui arrive’" dans le cas de la morphine et du chloroforme. Le nerf, rendu plus excitable par la morphine, est plus vite atteint par le chloroforme que s’il était à l’état normal. Telle est l’explication de ce phénomène, suivant l’état actuel de nos connaissances dans l’étude de ces actions médicamenteuses complexes, qui sont encore, on le conçoit, entourées d’épaisses ténèbres.
Nous le voyons, cette seconde explication des effets combinés du chloroforme et de la morphine n’est nullement en contradiction avec celle que nous avons donnée plus haut ; elle repose comme elle sur l’idée que les effets s’ajoutent, mais elle pénètre plus avant dans la théorie de cette addition d’actions. Il nous est impossible, dans l’état actuel de la science, de pousser plus loin l’analyse.
ACTION COMBINÉE (tHÉORIe). 277
C’est pourquoi nous ne nous arrêterons pas davantage sur ces questions, qui sont cependant si intéressantes, qu’on y est pour ainsi dire retenu malgré soi. C’est ici qu’on pourrait ^ire, avec t^iestley, gusjçhsque f^t qu’on découvre en indique vingt autres, à découvrir^ Car cette explication, que nous essayons de donner ici, nous conduirait à examiner successivement l’explication d’une foule d’autres actions médicamenteuses ou toxiques.
Nous avons insisté surtout sur la morphine, qui est de beaucoup le plus abondant ou le plus usuel des alcaloïdes de l’opium; c’est à lui que s’appliquent surtout les explications dans lesquelles nous sommes entrés, mais elles conviennent aussi bien aux autres éléments actifs de l’opium; il y a en effet encore d’autres alcaloïdes de l’opium. Nous en avons indiqué six, dont trois sont principalement soporifiques, et les trois autres presque exclusivement excitants.
Les différences de propriétés, et surtout d’intensité de chaque propriété chez ces alcaloïdes, expliquent leurs différences d’énergie toxique. Nous avons déjà vu qu’une même dose d’opium est sensiblement plus toxique qu’une dose égale de morphine, quoique la morphine soit une . substance pure où tout est actif, tandis que l’opium, comme tous les extraits, contient beaucoup de matières inertes qu’il faudrait défalquer pour avoir la masse qui agit réellement. Je vous donnerai encore ici un exemple de cette différence remarquable et intéressante pour la thérapeutique.
Voici deux pigeons choisis dans des , conditions comparables :
L’un reçoit sous les aisselles 10 centigrammes d’opium en injection hypodermique; l’autre reçoit de la même manière 10 centigrammes de morphine. L’opération se fait à deux heures cinquante-cinq minutes. Au bout de six minutes, à trois heures une minute , vous voyez le pigeon qui a reçu de l’opium pris de convulsions violentes, qui ne vont pas tarder à se terminer par sa mort, tandis que le pigeon opéré avec de la morphine ne manifeste aucun trouble et se trouvera encore de même à la fin de la leçon. Ainsi, un pigeon peut être tué par une dose de 10 centigrammes d’opium, tandis que la même dose de morphine produit à peine sur lui un effet sensible.
Les effets toxiques de l’opium total doivent être produits surtout par la thébaïne, et aussi par la papavérine, qui est également assez toxique. Cependant ces deux substances n’existent qu’en très-petite quantité dans l’opium, et cela montre combien est grande leur énergie toxique, particulièrement celle de la thébaïne.
Voici encore un moineau que j’empoisonne avec de la thébaïne, 5 milligrammes en injection sous -cutanée. Au bout de cinq à six minutes, cet oiseau est pris de convulsions violentes, et meurt bientôt.
Les expériences sur l’intensité d’action des substances étant fort délicates, pour les faire d’une manière démonstrative, il faut choisir des animaux très-comparables entre eux. Lorsque j’instituai ces recherches iei même, il y a cinq ans, je faisais prendre des petits moineaux dans le même nid ; j’étais donc sûr de les avoir du même âge; avant d’expérimenter comparativement sur les individus
ALCALOÏDES DE l’oPICM, 279
d’une même couvée, j’avais soin en outre de les placer dans des conditions identiques au point de vue de la digestion et à tous les autres. C’est ainsi seulement qu’on peut atteindre une rigueur scientifique suffisante pour servir de base à une induction solide.
Comme il est généralement très-difficile ou quelquefois même impossible de se placer dans des conditions véritablement comparables, on a souvent essayé de doser les médicaments par kilogramme d’animal, de manière à rendre toutes les expériences comparables à l’aide d’un simple calcul. Mais ce n’est pas là un moyen suffisant dans tous les cas, car il s’en faut de beaucoup que le kilogramme d'animal puisse être considéré comme une unité constante au point de vue des actions toxiques ou médicamenteuses. Ainsi, un kilogramme de chien et un kilogramme de moineau, c’est très-différent quand il s’agit de mesurer l’énergie toxique d’une substance donnée, et la différence deviendrait bien plus grande encore si l’on prenait comme terme de comparaison un kilogramme d’animal à sang froid ou d’animal inférieur.
Les tissus vivants ont, il est vrai, partout les mêmes propriétés, chez quelque animal qu’on les considère. Mais, si la nature de ces propriétés reste invariable, leur intensité est susceptible de varier dans des limites fort étendues, par suite des différences de conditions physico-chimiques dans lesquelles se trouve placé l’animal en bloc (milieu général ou cosmique), et chaque lissu en particulier (milieu intérieur) . On comprend que la taille, à elle seule, est souvent capable de modifier ces conditions, et il en est de même de toute les particularités
de structure organique qui peuvent agir sur la vitesse ou le mode de l’absorption. A ee propos, je ne saurais trop insister sur les phénomènes d’absorption dont je vous ai bien souvent entretenus, et qui ont une si grande influence sur les manifestations de l’activité des substances toxiques , ou médicamenteuses. La thérapeutique ne pourra devenir vraiment scientifique que lorsqu’on aura le moyen de régler exactement l’absorption des médicaments. La méthode souS“Cutanée, qu’on emploie aujourd’hui déplus en plus, présente encore de grandes imperfections et de grandes variations, soit à l’état physiologique, soit à l’état pathologique. Il y a cinq ans, lorsque je traitais ici des mêmes sujets, j’ai fait des expériences nombreuses pour déterminer les surfaces d’absorption les plus efficaces et les plus exactes.
Vous voyez donc qu’il faut toujours en arriver à' des procédés tout à fait précis, et à des substances complètement pures, pour obtenir des effets bien observés et comparables, les seuls qui puissent servir de base à la science.
r, Enfin l’opium, mieux qu’aueun autre exemple, montre / encore qu’il ne faut point prendre comme vérité absolue I la maxime de Jussieu, d’après laquelle les plantes d’une : même famille produiraient toujours des substances douées de propriétés analogues. L’opium, en effet, qui provient d’une seule plante, le pavot, contient à la fois un assez grand nombre d’alcaloïdes doués de propriétés physiologiques les plus diverses, ou même les plus opposées, puisque les uns sont très-soporifiques, tandis que d’autres sont énergiquement convulsivants.
morphine; influence sur la digestion. 281
Pour compléter l’étude que nous devions faire de la morphine, il nous reste à revenir sur son influence sur les sécrétions. Nous en avons déjà dit un mot à propos de X arrêt de la digestion; c’est en effet à ce sujet que se pose tout d’abord la question de l’action de la morphine sur les glandes, annexées presque toutes au tube digestif.
Nous avons montré antérieurement, par une expé- ‘ rience comparative, que l’injection de 10 centigrammes de morphine dans le jabot d’un pigeon arrête la digestion pour un temps assez long (voy. p. 217). ^
Reprenons aujourd’hui cette expérience en la disposant d’une manière un peu différente.
Voici trois pigeons choisis dans des conditions comparables et qui venaient tous démanger, au commencement de l’expérience, une quantité égale d’aliments. Le premier n’a pas reçu de morphine; il doit nous servir de point de comparaison. Vous voyez que la digestion a suivi chez lui son cours régulier, et qu’en ce moment-ci le jabot est vide.'
Le second a reçu !i centigrammes de morphine en injection sous la peau. Chez celui-ci, la digestion n’a pas eu lieu, et le jabot est encore complètement plein.
Le troisième a reçu, également sous la peau et dans les mêmes conditions, 2 centigrammes seulement de morphine. La digestion ne s’est pas faite non plus chez lui, et le jabot est resté plein à peu près comme chez le second.
Dans ces expériences vous constatez d’ahord que l’effet perturbateur de la morphine sur la digestion se produit avec des doses bien inférieures à celles que nous avions employées, et vous voyez ensuite qu’il n’est pas néces-
saire que la substance soit injectée directement dans l’estomac. On obtient également le même effet avec une injection poussée dans le tissu cellulaire sous-cutané.
Nous aurions pu reproduire les mêmes expériences sur des chiens en pratiquant une fistule stomacale pour constaler à volonté l’état de plénitude ou de vacuité de l’estomac. Mais, ainsi que je vous l’ai déjà dit, il est beaucoup plus commode d’opérer sur des pigeons, parce qu’il suffit de tâter le jabot à l’extérieur pour sentir s’il est plein ou vide.
Cette action de la morphine sur la digestion est trèsimportante à connaître au point de vue de la pratique, physiologique. Si l’on voulait, par exemple, faire des expériences sur les liquides digestifs, et qu’on recourût à la morphine comme moyen contentif des animaux à expérimenter, on emploierait une très-mauvaise méthode, qui { empêcherait d’obtenir de bons résultats : , en effet, lessécré- I tions des sucs gastriques et intestinaux, de même que les ? mouvements du tube digestif, sont profondément modi- 4 fiées par l’influence de la morphine. Il y a donc là une contre-indication pratique absolue, dont le physiologiste devra prendre soin de tenir compte.
Mais nous avons aussi posé la question d’une manière théorique, en nous demandant s’il y avait là une action générale ou une action locale et spéciale sur les organes de la digestion. On peut trouver des arguments divers dans les deux sens.
L’action de la morphine, comme celle du chloroforme, porte d’abord sur le cerveau, et finit, quand l’action est complète, par mettre l’animal dans le même état que si on
morphine; influence sur la digestion. 283 lui avait supprime le cerveau. Or, il faut avoir soin de distinguer entre la suppression brusque d’un organe et sa suppression lente : les effets sont loin d’être identiques dans les deux cas.
tj En elle-même, la suppression du cerveau n’empêche ù pas la digestion de s’accomplir. Ce point est démontré I depuis longtemps, notamment par les expériences de I Flourens. L’animal privé de cerveau peut vivre indéfiniment, pourvu qu’on lui ingurgite les aliments., qu’il ne sait plus aller chercher, mais qu’il digère très-bien une . fois qu’ils sont dans son estonqac. D’après des expériences de M. Voit, il semble même que le cerveau, complètement extirpé, est capable de se régénérer au bout de quelques mois; ce qui suppose avant tout une nutrition, et par suite une digestion active.
iMais quand on supprime brus(pjement le cerveau, par exemple en l’extirpant, avec un Wstouri ou par un autre moyen, il n’en est [)lus du tout de même. La digestion s’arrête alors pendant un certain temps, sauf à reprendre, plus tard, si rien ne s’y oppose et si l’animal survit.
Eh bien, on pourrait su[)|)Oser que la morphine agit sur le cerveau de manière à interrompre momentanément ses fonctions comme le ferait une soustraction subite de l’organe. Sous le coup de celte action, le cerveau réa- , girait à son tour sur les intestins et arrêterait la digestion.
JMallieureiisement, les expériences propres à Justifier ce point de vue sont fort difficiles à faire d’une manière concluante.
Dans les expériences que nous avons instituées précé-
demment, soit par injection de la morphine dans l’intestin (Jabot), soit par injection dans le tissu cellulaire sous-cutané, on peut dire sans doute, en faveur de cette explication, que la morphine, emportée dans la circulation, a touché le cerveau, et qu’elle a pu ainsi arrêter ses fonctions de manière que le contre-coup de cet arrêt retentisse dans les intestins sur la digestion. Mais il est facile de répondre en sens contraire que si la morphine a touchéde cerveau, elle a touché aussi les intestins eux- mêmes’, et quelle a bien pu y produire soit directement, soit indirectement par le sang, le phénomène observé, sans que le cerveau soit pour rien dans cet arrêt de la digestion, i Pour soutenir l’opinion de l’action cérébrale exclusive, f on pourrait ajouter encore que la suspension de l’action I cérébrale pendant le sommeil ordinaire, pendant le som- I meil chloroformique et pendant le sommeil asphyxique, a J le même privilège d’arrêter les phénomènes de la digestion. Mais, pour écarter directement l’action cérébrale, il faudrait pouvoir lier les vaisseaux de l’intestin de manière à en interdire l’accès à la morphine et à ne lui laisser toucher que le cerveau ; il faudrait bien alors expliquer par l’influence positive ou négative de cet organe tout ce qui arriverait. Mais cette opération n’es^ pas possible, car, en liant les vaisseaux de l’intestin, on troublerait tous les phénomènes digestifs, et il ne serait plus possible d’y démêler l’influence de la morphine.
Ainsi, d’un côté on peut très-bien (îomprendre que l’action vienne du cerveau, car cet organe exerce une influence analogue dans d\autres cas; mais-, d’un autre côté, on .s’expliquerait toutjaussi bien qu’elle porte direc-;