C. BERNARD
des manifestations vitales, peut être plus ou moins rapide dans ces tissus ; de sorte que dans ces cas les propriétés vitales peuvent persister un temps plus ou moins long après la soustraction du sang. C’est ce qui s’observe ordinairement chez un animal à sang froid. Une grenouille par exemple peut encore, surtout pendant la saison froide, conserver les propriétés vitales vingt-quatre heures après avoir été complètement dépourvue de son sang. Ce qui démontre bien, pour le dire en passant, que ces propriétés vitales siègent dans les tissus et non dans le sang qui les baigne. Le sang leur fournit seulement les éléments indispensables à leur nutrition.
En examinant à ce point de vue le rôle du sang, il est facile de se convaincre immédiatement que son utilité pour la manifestation des phénomènes vitaux varie beaucoup selon que l’on considère l’une ou l’autre des extrémités de l’échelle animale.
Et en effet, chez les animaux inférieurs, il est possible de prouver par des expériences décisives, que le sang n’est pas immédiatement indispensable à la manifestation des phénomènes vitaux.
Si pendant l’hiver, on prend une grenouille, et si, après avoir ouvert une veine abdomidale, on lui injecte par ce vaisseau de l’eau très-faiblement salée ou sucrée, jusqu’à ce que tout le sang ait été expulsé et remplacé par de l’eau salée ou sucrée et même avec du mercure, on voit encore l’animal aller, venir, sauter et manifester tous les signes ordinaires de la vie, et cela pendant plusieurs jours. Cependant il n’y a plus de sang du tout dans les Vaisseaux de l’animal, et si l’on examine au microscope
ROLE Dü SANG.
la circulation dans la membrane natatoire des pattes postérieures ou dans la langue, on voit circuler un liquide incolore qui ne renferme plus de globules. Sans doute il peut rester encore du plasma, mais on a enlevé la totalité des globules, sans que les phénomènes vitaux aient été suspendus pour cela. On peut dire qu’il y avait dans les tissus de l’animal des propriétés vitales, emmagasinées par la nutrition antérieure, qui ont pu encore entretenir la vie après la soustraction du sang.
Un animal à sang froid peut donc se passer quelque temps de sang, ou tout au moins de ses globules rouges sanguins, sans cesser de vivre. Nous pouvons d’ailleurs nous rendre compte de ces phénomènes. Les globules rquges ' du sang sont en effet d’autant plus nécessaii^r^que la température exalte davantage ^'propriétés vitales ; penidant l’hiver, les globules rouges du sang des animaux à [sang froid, des grenouilles par exemple, leuç sont beaucoup moins utiles que pendant l’été. Les fonctions de ces éléments organiques sont presque anéanties par le refroidissement hibernal. Si l’on découvre en effet les artères et les veines, on voit que le sang est rutilant dans les deux ordres de vaisseaux ; le sang ne devient plus veineux en traversant les capillaires. Les phénomènes respiratoires des tissus sont considérablement amoindris, et dans ces conditions les animaux résistent considérablement à l’asphyxie et aux intoxciations qui agissent sur le sang. Les gaz expirés ont presque la même composition que l’air inspiré; mais vien^on à élever la température ambiante, met^on par exemple cette grenouille dans de l’eau à 28 de^ grés environ, bientôt les fonctions des globules se réveil*
lent et le sang'artériel et le sang veineux redeviennent immédiatement de couleurs différentes.
Le même fait a été observé également, parmi les mammifères, chez les marmottes. En résumé, pendant rhibernation, des globules rouges du sang sont engourdis et leurs fonctions s’amoindrissent au point que les animaux peuvent s’en passer pendant un certain temps, tandis que dans les conditions différentes de la vie les fonctions vitales de ces globules sont si exaltées que leur soustraction détermine immédiatement la mort de l’organisme. Mais, je le répète, il n’y a là que des degrés dans leurs fonctions, et non une contradiction dans les faits dont on peut facilement saisir la filiation.
Y a-t-il chez l’homme des cas dans lesquels le sang pourrait perdre en quelque sorte de son importance et ne pas être immédiatement indispensable à la manifestation des phénomènes vitaux? L’observation répond affirmativement, et bien que ces faits appartiennent aux phénomènes pathologiques, il est facile d’apercevoir les relations qui rattachent ici les phénomènes pathologiques à certaines conditions physiologiques : la maladie a amené l’homme à l’état hibernant en quelque sorte. Le cas le plus remar- ! quable que je puisse vous citer de modifications aussi cin rieuses du sang chez l’homme est sans aucun doute le ^choléra. Et en effet, à une certaine période de cette maladie, à la période dite algide, on a observé que le malade est refroidi; le rôle de la respiration est devenu presque nul, l’air expiré offre à peu près la même composition que lorsqu’il a pénétré dans les poumons. La circulation est profondément modifiée et engourdie ; le sang est