SANG ET RESPIRATION
Jormie continua de vivre. Il est facile de répéter cette expérience sous une autre forme; mettez un oiseau sous une cloche : au bout de quelque temps, l’air étant suffisamment vicié, l’oiseau devient mal à son aise et s^’engourdit un peu, mais il vit toujours. A ce moment, introduisez Êrusquement dans ce même air un autre oiseau semblable au premier : il tombe immédiatement comme foudroyé, tandis que le premier continue à vivre; et cela parce qu’il a été amené insensiblement par la viciation de l’air à se refroidir un peu et à s’abaisser physiologiquement pendant l’opération.
D’après tous les exemples que je viens de vous citer, vous voyez donc clairement qu’il existe toujours une loi constante qui règle tous ces phénomènes; mais il faut bien ajouter que lés apparences sont souvent trompeuses; cependant toujours ces faits en apparence différents sont liés entre eux, et une observation suivie permet de les démêler et de les expliquer.
En résumé, je ne puis cesser de vous répéter ce que je vous ai déjà dit bien des fois, c’est que dans cette étude médicale il ne faut jamais séparer les phénomènes physiologiques des phénomènes pathologiques ; les uns aident à comprendre les autres et à les expliquer : ce qui revient à dire qu’il faut toujours étudier simultanément ces deux états.
En entrant dans la description des phénomènes de l’asphyxie par le charbon, qui seront le sujet spécial de notre étude, il est convenable de vous indiquer en quelques mots la division que l’on établit dans les divers genres d’asphyxies et de vous tracer la marche générale que
nous suivrons dans nos investigations expérimentales.
Le poumon, vous le savez, est l’organe spécial destiné à faciliter dans l’acte de la respiration l’échange continuel des gaz indispensables à la vie. Or, la surface pulmonaire donne accès tout à la fois aux gaz utiles et aux gaz toxiques : en ün mot, si elle nous procure la vie par absorption du gaz vital, elle peut aussi nous donner la mort par absorption de gaz délétères qui causent l’asphyxie.
' On distingue généralement trois espèces d’asphyxies : l’asphyxie par les gaz irrespirables, mais inoffensifs par eux-mêmes, tels que l’hydrogène, l’azote; l’asphyxie par les gaz toxiques, tels que l’oxyde de carbone, l’hydrogène sulfuré, l’acide cyanhydrique; enfin, l’asphyxie par manque d’air, ainsi que cela se passe dans l’asphyxie par submersion ou dans le vide.
Je ne m’arrêterai pas sur cêtte classification ni sur ces diverses asphyxies; en effet la première classe et la troisième n’en forment réellement qu’une seule : dans les deux cas la mort est produite par le manque d’air, c’està-dire par la cessation de l’absorption d’oxygène et de l’exhalation d’acide carbonique. Du reste le sens même du mot asphyxie est assez difficile à définir; employé d’abord pour désigner la mort par cessation des battements du cœur (â privatif, et ce terme a été appliqué
ensuite aux différents genres de mort par le poumon; aujourd’hui il ne se rapporte à aucun groupe bien déterminé de phénomènes vitaux. Nous verrons par exemple que l’asphyxie par la vapeur de charbon est un empoisonnement d’un caractère tout particulier, et nous cherche-
DIVERS MODES d’aSPHYXIE. 331
fons à préciser rélément anatomique qui est essentiellement atteint.
Nous ne nous occuperons donc pas davantage des diverses especes d’asphyxie, ne voulant parler ici que de l’asphyxie produite par les gaz de la combustion incomplète du charbon, et nous entrerons directement dans notre sujet.
Les accidents produits par les vapeurs de charbon étaient connus déjà très-anciennement, puisqu’Érasistrate et Galien en parlent et discutent déjà sur leur nature. Mais leur explication rationnelle ou scientifique est le résultat de la science moderne, c’est-à-dire de la physiologie appliquée à la médecine. C’est ce que j’espère vous démontrer clairement.
Pour cela nous suivrons l’évolution successive et en quelque sorte chronologique de la question.
Nous examinerons d’abord ce que la simple observation a pu nous faire connaître, puis ce que les autopsies cadavériques nous ont appris, et enfin nous verrons que c’est l’expérimentation sur les animaux vivants qui seule pouvait nous permettre d’arriver à la solution scientifique du problème.
Quels sont donc d’abord les renseignements que nous a fournis l’observation?
Elle a montré que les gaz provenant de la combustion jneomplète du charbon sont capables de donner la mort. En effet, toutes les fois que le charbon brûle et que bs gaz provenant de cette combustion se répandent dans l’air d’un appartement, par exemple, si la ventilation n’est pas suffisamment. active pour renouveler l’air, il survient
asphyxie.
des accidents chez les personnes qui y ont été exposées, accidents suivis trop souvent de la mort.
Les accidents sont nombreux et fréquents et peuvent arriver soit par des réchauds placés dans les chambres, par des fissures provenant des cheminées, ou d’autres fois par suite de la fermeture de la clef d’un poêle, etc.
Maintenant quels sont les conditions et les, symptômes de cette asphyxie ? Sur ce sujet, les auteurs sont loin d’être d’accord.
L’asphyxie par le charbon a été souvent produite volontairement dans l’intention de suicide, et à ce propos, on s’est préoccupé beaucoup de la question de savoir si la mort par asphyxie par le charbon était accompagnée ou non de grandes souffrances.
Beaucoup d’auteurs ont prétendu que c’était une mort peu douloureuse, une espèce de sommeil, accompagné même de rêves délicieux, d’extases : d’autres, au contraire, ont soutenu que c’était une mort accompagnée de délire et d’angoisses très-grandes. *
Un médecin du quartier Saint-Jacques qui était attaché à la constatation des décès et qui fut souvent appelé pour des cas d’accident ou de suicide par la vapeur du charbon, M. le docteur Marye, en 1837, a résumé ses observations sur l’asphyxie par la vapeur du charbon (1). Il soutient que la vapeur de charbon produit une mort très-douce et sans douleur. D’après M. Marye, les symptômes de l’asphyxie par le charbon sont à peu près les suivants : d’abord un léger mal de tête, suivi bientôt de sommeil, pendant
(l) Marye, De l'asphyxie par la vapeur du charbon, Paris, 1837,