‹ Leçons sur les anesthésiques et sur l'asphyxieChapitre 77 sur 127 · ASPHYXIE PAR LE CHARBON · texte numérisé non relu

ASPHYXIE PAR LE CHARBON

lequel les malades éprouveraient un certain bien-être, une sorte d’extase, et la mort surviendrait enfin sans que le patient en eût la moindre conscience. Ces renseignements, on le prévoit bien, n’ont pu être fournis au docteur Marye que par des personnes atteintes par un commencement d’asphyxie, mais qu’il fut assez heureux de sauver pendant qu’il en était temps encore.

Cependant, ce médecin, parmi les cas nombreux qu’il die, paraît en présenter quelques-uns tout à fait contradictoires. Ainsi, il dit avoir été appelé chez des personnes en commencement d’asphyxie et avoir trouvé des malades très-agités, dans un délire très-violent ; mais ces malades, une fois revenus, n’avaiént conservé aucun souvenir, pas la moindre conscience de ce qui leur était arrivé. Quant à linoi, je crois qu’il est très-difficile de se décider d’une manière absolue sur cette question de savoir si l’on souffre ou si l’on ne souffre pas dans ce genre de mort. — La souffrance réelle, telle que nous nous la représentons, ne nousestdonnée que par la conscience que nous en avons. Mais il est facile de comprendre que des malades peuvent cependant souffrir et ne pas s’en souvenir, si l’état morbide, dans lequel ils se sont trouvés au moment de leur souffrance, leur avait enlevé toute conscience et toute mémoire de ce qu’ils ont éprouvé. Ne voyons-nous pas ce phénomène se réaliser tous les jours sous nos yeux par l’anesthésie. Bien souvent, les patients, à certains moments de l’opération, et toutes les fois que le couteau entame les chairs vives, poussent des cris qui semblent nous prouver qu’ils souffrent réellement ; et cependant, à leur réveil, ils ne se souviennent absolument de xien.

Qui nous prouve que l’asphyxie ne produit pas le même effet

M. Marye dit lui-même que tantôt on trouve les asphyxiés couchés dans une attitude qui dénote qu’ils ont dû mourir dans un calme complet, tantôt aussi on les trouve tombés de leur lit, tordus et dans un état qui montre clairement qu’ils ont dû être soumis à une agitation très-vive.

11 en résulte donc, comme vous le voyez facilement, une grande discordance dans les symptômes qu’on a pu observer.

Arrivons maintenant à une autre question. Lorsque la mort a été causée par l’asphyxie due à la vapeur de charbon, laisse-t-elle sur le cadavre des caractères qui permettent de la reconnaître avec certitude ?

Ici encore nous trouvons bien peu d’accord entre les auteurs. Ainsi, Portai, un de mes prédécesseurs dans cette chaire, eut l’occasion de s’occuper de l’asphyxie par le charbon vers 1774, et à propos d’un cas d’asphyxie pour lequel il fut appelé, il fit un travail sur cette asphyxie et en traça les principaux caractères (1).

(1) En 1771, Portai, professeur au Collège de France, fit un cours de physiologie expérimentale qui fut publié plus tard par un de ses élèves {Isttre. de M. CoUomb, étudiant en médecine en V Université de Paris^ àM. CoUombi médecin à Lyon, sur un cours de physiologie expérimentale, fait cette année 1771, au Collège de France, par M. Portai, nouv. édit,, revue et augmentée d’autres cours du citoyen Portai, par le citoyen N..., l’un de ses disciples. Paris, 1800). C’est en l’année 1774 que l’attention de Portai fut portée sur l’asphyxie par la vapeur de charbon. Il y fut amené par un rapport dont le chargea l’Académie des sciences, sur un cas d’asphyxie qui se présenta cette année à Paris [Rapport sur la mort du sieur Le Maire et sur celle de son épouse^ marchands de modes à l’enseigne de la Corbeille galante, rm Saint- Honoré, causée par la vapeur de charbon, le 3 août 177li).

HISTORIQUE

Suivant Portai, les principaux signes de l’asphyxie par la vapeur du charbon sont une tuméfaction, de tous les vaisseaux de la tête : les yeux sont saillants et brillants au lieu d’être ternes comme on l’observe généralement après la mort; la langue est très-grosse, épaisse, gorgée de sang. Il cite même à ce sujet une personne, sauvée après un commencement d’asphyxie, qui aurait conservé la langue tuméfiée pendant plusieurs jours. Enfin on rencontrerait quelquefois aussi des ecchymoses sur la surface du corps.

A côté de ces phénomènes de congestion. Portai en cite un autre sur lequel il insiste plus particulièrement, et qu’il semble considérer comme caractéristique; d’après lui, les cadavres asphyxiés par le charbon conserveraient beaucoup plus longtemps leur chaleur; cependant il avoue qu’il a observé quelquefois ce même phénomène dans quelques autres cas, tels que l’apoplexie par exemple. Il ajoute enfin, comme un autre caractère, le retard delà rigidité cadavérique qui serait, dit-il, dans l’asphyxie, très-longue â se produire.

M. Marye, qui de son côté a eu l’attention particulièretnerit fixée sur cette même question médico-légale, contredit absolument les caractères donnés par Portai. Au lieu d’admettre comme Portai que la tête est gonflée et gorgée de sang, il dit que les cadavres ont, au contraire, la face pâle et que jamais il n’a pu observer cette turgescence de la face signalée par les auteurs. Il contredit aussi le fait de la conservation de la chaleur plus longtemps après la mort chez les asphyxiés, bien qu’il avoue l’avoir constatée quelquefois, mais rarement. Quant à la rigidité,

il ne donne rien de précis : il dit avoir vu la rigidité survenir immédiatement, pour disparaître quelque temps après, pour revenir enfin définitivement.

Un des points les plus importants du travail deM. Marye se rapporte à la coloration du sang chez les asphyxiés par la vapeur du charbon. Il combat l’opinion généralement admise de son temps que, chez les asphyxiés par le charbon, le sang est noir dans tous les vaisseaux, difficilement coagulable et formant souvent des ecchymoses sous la peau de diverses parties du corps.

M. Marye prouve au contraire que, dans l’asphyxie par le charbon, non-seulement le sang n’est pas noir dans tous les vaisseaux, mais qu’il est d’une couleur rutilante dans les veines. Voici du reste les faits sur lesquels il se fonde; ils sont au nombre de sept ou huit ; appelé chez des asphyxiés à temps encore pour essayer de les sauver, il les saignait, et toujours il vit sortir de la veine, non un sang noir et non coagulable, mais un sang rouge rutilant et se coagulant très-rapidement.

Maintenant quelle est la terminaison de l’asphyxie par la vapeur du charbon ? Ou elle est complète et suivie de la mort, ou bien elle est incomplète et les malades soignés à temps ont été sauvés. Dans ce dernier cas, lorsque le retour à la santé est survenu, il peut être complet et le malade n’éprouver aucune suite de l’asphyxie. Mais dans id’autres cas, il se présente certains phénomènes patholoigiques consécutifs à l’asphyxie ; on a surtout signalé des .paralysies le plus souvent locales. Mon ami M. le docteur Bourdon, de l’Académie de médecine, médecin à l’hôpital de la Charité, a fait de cette question intéressante le

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sujet de sa thèse inaugurale. Ce qui résulte de particulier de son travail, c’est que ces paralysies sont ordinairement peu étendues, et le plus souvent locales. Toutefois ces phénomènes consécutifs ne sont pas constants.

Tel est en résumé ce que l’observation nous a appris concernant les principaux phénomènes de l’asphyxie, et vous voyez en outre que les observateurs sont loin d’être d’accord sur les résultats de leurs recherches.

Mais malgré ces divergences, il fallait encore traiter les malades, et il n’est pas étonnant de trouver dans ce traitement le même désaccord que dans les idées sur la nature et les caractères de la maladie. Car le traitement qu’on institue sur une maladie est toujours en rapport avec les opinions que l’on a sur sa cause; aussi les traitements proposés par Portai et le docteur Marye, par exemple, sont-ils. aussi opposés que le sont les opinions qu’ils émettent chacun de leur côté. Portai saigne et rafraîchit ses malades. M. Marye au contraire les réchauffe et leur donne des toniques.

Ce ne pouvaient être là que des traitements empiriques et ne reposant pas sur une base scientifique suffisante; il était impossible, du reste, de pouvoir aller plus loin avec le secours seul de l’observation (1).

On avait d’ailleurs senti cette insuffisance de l’observation tout extérieure des symptômes, et l’on avait compris

(1) Pour compléter les indications bibliographiques, voyez encore : Orfila, Médecine légale, 1836, t. III, p. 518. — Collard deMartigny, Archioes de médecine, t. HY, p. 207. — Portai, Observations sur les effets des vapeurs méphitiques, 1875, — Nicolas, De variis vaporibus mephiticis. Nancy, 1781, — Malgaigne, Gaz. wéd. 1835, p. 737 et 812, — Ollivier, Annales dChy~ jîène,1838, t, XX, p. 114. — Briquet, Dé l’éclairage artificiel, thèse, 1837.

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