C. BERNARD
qu’il fallait aller plus loin. L’idée d’examiner des eadavres et de faire des autopsies avait dû venir tout naturellement à l’esprit des médecins. Portai exprime nettement cette nécessité dans son mémoire, et il constate chez un grand nombre de sujets les lésions trouvées dans les cadavres après la mort, pour en déduire la cause réelle de la mort.
Pour lui, les poumons et tous les tissus sont gorgés d’un sang noir; mais il crut voir aussi qu’il existait des gaz libres dans les vaisseaux et surtout dans ceux du cerveau.
Cette idée, du reste, n’a été émise que par Portai; il faut bien se tenir en garde contre une erreur d’observation. En effet, il n’est pas impossible qu’après la mort il puisse se dégager quelques bulles gazeuses, et que ces bulles puissent se retrouver jusque dans les vaisseaux du cerveau. 11 me semble même que la manière d’ouvrir le crâne peut avoir une influence sur ce phénomène, qui ne serait constaté que dans certains cas tout à fait accidentels.
Relativement aux résultats que l’autopsie a fournis chez les asphyxiés par le charbon, nous trouvons encore M. le docteur Marye en contradiction complète avec Portai. En effet, pour lui les poumons ne sont point gorgés de sang après la mort; du moins ne l’a-t-il pas observé généralement; il a trouvé de plus le sang rouge dans les veines et non un sang noir comme l’avait annoncé Portai.— Je ne chercherai pas aujourd’hui à discuter ces observations si contradictoires; nous y reviendrons plus tard. Il est certain que ces observateurs ont décrit des faits parfaitement observés par eux, et leur discordance, ainsi que j’espère
VOUS le démontrer, ne, provient que des circonstances différentes dans lesquelles l’asphyxie a été opérée.
Néanmoins, tous ces résultats de l’observation joints à ceux des autopsies cadavériques, fussent-ils encore beaucoup plus nombreux, seraient insuffisants pour nous donner une explication physiologique de la mort par la vapeur du charbon, et ne nous permettraient pas par suite d’arriver à un traitement rationnel.
Je suis loin de nier que les autopsies soient utiles, qu’elles soient même indispensables pour compléter les renseignements déjà fournis par l’observation clinique. Elles [peuvent nous donner la localisation d’une maladie, mais jamais elles ne peuvent nous conduire à l’explication des phénomènes qui ont amené la mort. 11 faut donc absolument arriver à ce qu’on pourrait appeler les autopsies Avivantes : ce sont les expériences sur des animaux vivants. C’est à cetle phase, qui constitue l’étude expérimentale des maladies, que nous nous attacherons spécialement, parce qu’elle est la véritable période de la médecine scientifique. Et à ce sujet nous verrons que l’expérimentation nous fournit des lumières sur l’explication de l’asphyxie que n’auraient jamais pu nous apporter ni l’observation simple, ni les autopsies cadavériques.
Ainsi nous allons aborder ce qu’on pourrait appeler la période expérimentale de l’asphyxie.
Nous avons déjà dit (voy. p. 334, remarque 1) comment Portai fut amené à s’occuper d’un accident produit par les gaz de la combustion. C’est à cette occasion que Portai, alors professeur au Collège de France, étudia expérimentalement sur des animaux la question de l’asphyxie par la
vapeur de eharbon. Il fut suivi dans ce travail par deux Italiens^ ses élèves, Troja et Carminati, qui, plus tard, retournèrent en Italie et tirent des expériences importantes sur ce sujet.
' A l’époque dont je parle, vers la fin du siècle dernier, la physiologie expérimentale recevait une impulsion féconde. Il suffit de dire que Haller, Spallanzani, Fontana et beaucoup d’autres encore l’enrichissaient de leurs expériences inimortelles sur lesquelles est venue se fonder la physiologie moderne.
Après ce court préambule, arrivons à l’étude expérimentale de l’asphyxie par le charbon, et voyons comment il convient d’y procéder. [La méthode est très-simple. Elle consiste à reproduire sur des animaux les phénomènes de l’asphyxie observés sur l’homme, afin d’en étudier le mécanisme au moyen de conditions variées dans lesquelles on pourra placer les animaux, en les sacrifiant à toutes les périodes de la maladie asphyxique. Les expérimentateurs qui ont étudié l’asphyxie ont réalisé ces expériences en plaçant les animaux dans des chambres ou dans des espaces de capacité différente, clos plus ou moins complètement, et dans lesquels on fait directement brûler de la braise ou bien parvenir la vapeur due à la combustion de charbon placé au dehors.
Nous allons employer ce dernier procédé dans les expériences que nous exécuterons devant vous. Vous voyez ici un appareil dans lequel brûle du charbon de bois. Les gaz provenant de sa combustion sont recueillis par un entonnoir métallique que l’on pose au-dessus du fourneau, et amenés par le tube qui termine cet entonnoir dans une
sorte de grande caisse ou de petite chambre vitrée sur une des faces, de manière à pouvoir observer ce qui s’y passe. La capacité de celte petite chambre mesure environ un mètre cube ; elle n’est pas exactement close, mais au contraire ventilée par un courant d’air; par le tube la vapeur de charbon arrive et il existe en haut de la caisse un tube de même diamètre par lequel l’air peut s’échapper. On avait cru qu’il fallait que les chambres fussent hermétiquement closes pour que l’asphyxie eût lieu ; il n’en est rien, car on a vu des personnes asphyxiées dans des chambres dont des carreaux étaient cassés. Néanmoins, nous verrons plus tard que les phénomènes peuvent un peu varier dans ces conditions différentes de l’asphyxie.
Nous allons d’abord vous montrer l’expérience brute en quelque sorte, et dans toute sa complexité : nous introduisons à la fois dans notre caisse divers animaux sur lesquels nous voulons expérimenter, un pigeon, un cochon d’Inde et un lapin.
En regardant par la paroi vitrée de la caisse, nous remarquons d’abord une sorte d’inquiétude chez ces animaux ; bientôt ils tombent sur le flanc sans pouvoir se relever; le pigeon a été pris d’abord, le cochon d’Inde et le lapin sont tombés ensuite, mais le cochon d’Inde un peu plus tôt. Il y a un peu d’agitation chez ces animaux, comme s’ils voulaient se relever. Bientôt cette agitation cesse, et alors la respiration devient lente et dificile, comme saccadée et diaphragmatique.
Ainsi que vous venez de le voir, il a suffi, dans les conditions où nous sommes placés, de cinq à six minutes
pour asphyxier ces trois animaux. La durée de l’asphyxie dépend, bien entendu, de la quantité de gaz toxique dégagée. Mais en même temps que ces trois animaux à sang chaud qui sont morts, nous avions mis aussi dans la caisse un animal à sang froid, une grenouille. Vous voyez qu’elle n'en a pas été affectée; elle pourrait même rester encore quelque temps sous l’influence de ces gaz sans manifester le moindre symptôme d’asphyxie.
Dans cette expérience, nous nous sommes mis dans les meilleures conditions possibles pour la réalisation la plus rapide de l’asphyxie. Nous avons laissé périr les animaux, mais nous aurions pu, si nous avions voulu, ainsi que vous le verrez plus tard, ne pas laisser la mort survenir et retirer l’animal à diverses périodes de l’intoxication, afin de nous rendre compte des divers symptômes asphyxiques et d’étudier le mécanisme du retour à la vie.
Maintenant que nos animaux sont morts, il nous faut examiner quel est l’état de leurs organes encdre chauds, et rechercher si nous pouvons y découvrir des lésions qui vous expliquent la cause de la mort,
- Mais avant d’en venir aux expériences qui nous sont propres, nous voulons vous signaler les observations faites par divers expérimentateurs nos prédécesseurs. J’essayerai en même temps de faire la critique expérimentale des faits, ce qui est aujourd’hui un des points les plus importants à développer dans les sciences physiologiques et médicales. En effet, on accumule tous les jours des observations et des expériences qui arrivent à des conclusions contradictoires. Gomment sortir de l’obscurité qui en résulté pour la science, si ce n’est en éclairant ces expériences les unes
par les autres; car au fond, la vérité est une et les divergences ne peuvent provenir que des conditions diverses dans lesquelles les expérimentateurs se sont trouvés placés.
Suivons l’ordre chronologique : les premières expériences que nous trouvons sont celles de Troja (i) et de Portai (2).
Dans les recherches qu’il fit sur l’asphyxie par le charbon, Troja se servit d’un appareil analogue à celui que vous nous voyez mettre ici en usage. Il renfermait les gros animaux (chiens) dans une grande caisse de bois qui était pourvue de deux fenêtres de verre aux deux côtés opposés. Elle contenait 17 496 pouces cubiques d’air ; et une chandelle ordinaire de suif s’y éteignait en une heure. Pour les petits animaux (oiseaux ou grenouilles), Troja avait une boîte plus petite ne mesurant que 100 pouces cubiques d’air.
Troja examine successivement les effets qui précèdent et ceux qui suivent la mort des animaux. Pour les examiner plus exactement, dit-il, pour avoir le temps de remarquer successivement tous les phénomènes, J’ai excité une très-lente mofette qui se communiquait dans l’intérieur de la caisse par le moyen d’un entonnoir de fer-blanc appliqué sur un petit fourneau. Cependant dans d’autres
(1) Mémoire sur la mort des animaux suffoqués par la vapeur du charbon allumé, et sur les moyens pour les rappeler à la vie, par M, Troja, docteur en médecine et chirurgien-assistant de l’hôpital de Saint-Jacques, à Saples {Journ. de physique., 1778, t. II, p, 173).
(2) Portai, Observations sur les effets des vapeurs méphitiques ' dans fhomme, sur les noyés, sur les enfants qui paraissent morts en naissant et sur tarage, Paris, 1787.
circonstances, ajoute-t-il, j’ai allumé le charbon dans l’intérieur de la caisse même. Il faut toutefois noter une différence importante entre notre appareil et celui de Troja : dans le nôtre, il y a un courant d’air constamment renouvelé, tandis que dans celui de Troja la caisse est hermétiquement close et s’oppose à tout renouvellement d’air.
Quant aux phénomènes qui précèdent la mort, Troja les divise en quatre époques. Dans la première, les animaux ont de l’inquiétude, de la pesanteur de tête, delà somnolence ; puis ils s’agitent, cherchent à fuir, tombent sur le côté. Dans la seconde, il y a des mouvements convulsifs, émission d’urine et d’excréments ; il y a des gémissements, des vomissements. . La respiration devient gênée, le pouls s’accélère, de même que la respiration ; les inspirations sont brusques et violentes. Dans la troisième période, les difficultés de la respiration deviennent encore plus grandes ; il semble même que les efforts respiratoires sont infructueux, et qu’il ne pénètre plus d’air dans les poumons ; on remarque de petites convulsions, la bouche est ouverte et la langue de l’animal en dehors. Enfin, dans la quatrième période l’animal cesse de vivre; et cela arrive, dit Troja, selon l’intensité de la mofette, après six, dix, quinze, vingt minutes. Il ajoute une réflexion singulière, c’est que, dit-il, on a bien delà peine pour étouffer les lapins. Il y a encore, dit-il en terminant son tableau des symptômes asphyxiques, des différences entre deux animaux (lapins), avec toutes circonstances égales. Nous ne saurions admettre, bien entendu, d’après nos principes, cette proposition. Les circonstances ne
pouvaient être égales pour Troja qu’en apparence , mais non en réalité.
Quant aux lésions qui suivent la mort, Troja porta tout d’abord son attention sur les systèmes vasculaire et pulmonaire ; il dit que chez les animaux suffoqués ou morts par asphyxie, les poumons sont percés, et il cherche à prouver cette assertion par des expériences nombreuses et très-précises dans leurs détails. 11 a dit aussi qu’il avait observé dans ces cas que le sang était spumeux et qu’il existait quelques bulles d’air dans le cœur.
Nous ne sommes pas d’accord en cela avec Troja. Yoici, par exemple, un des animaux que nous venons d’asphyxier devant vous, et vous ne trouverez pas la moindre perforation dans les poumons, ni aucune bulle d’air dans le cœur.
Portai, du reste, a cherché aussi, mais en vain, à constater ces perforations indiquées par Troja. Il n’a jamais pu y réussir, il l’avoue; mais il reconnaît en même temps que Troja est un expérimentateur Irès-habile, et il est convaincu qu’il a réellement vu ce qu’il indique ; seulement il ne comprend pas comment cela a pu se faire. Je vous indiquerai biéntôt la cause de ces divergences dans ces résultats d’expériences.
Mais poursuivons encore les recherches de Troja. En se fondant sur ses observations, il arrive à diviser les animaux en deux catégories sous le rapport de l’asphyxie, et il dit : les animaux à sang chaud meurent par lésions des poumons, tandis que les amphibies meurent par lésions du système nerveux.
Pour expliquer la lésion pulmonaire, il admet que la
vapeur de charbon, une fois entrée par la trachée, passe par les extrémités bronchiques, pénètre dans le sang qui se rend dans le ventricule gauche par la veine pulmonaire, et enfin occasionne la mort, soit par un arrêt de la circulation, soit en réagissant d’une manière particulière sur le système nerveux.
Troja a, du reste, de singulières idées sur la respiration : il semble supposer que l’air existe dans le sang à l’état de fluide élastique, qu’il y conserve des propriétés physiques, et qu’il passe en nature et directement des bronches dans le sang et dans le ventricule gauche.
Pour asseoir son raisonnement, il invoque des expériences faites sur des animaux. Et, en effet, il avait remarqué que si l’on insuffle fortement de l’air dans la trachée-artère au moyen d’un soufflet, par exemple, cet air pénètre en nature dans le sang de la veine pulmonaire.
H admet donc le passage de l’air en nature dans le sang et directement par les extrémités bronchiques. Cependant il n’avait pu réussir, dans l’état normal, à trouver de l’air dans le sang du cœur, tandis qu’il en recontrait, dit-il, dans le cœur et dans les vaisseaux après l’asphyxie par la vapeur de charbon.
Or, voici les conclusions qu’il tire de cès observations : Dans l’état normal, il admet que le sang consume totalement l’air qui a traversé le poumon, mais qu’il n’a pas la propriété de consumer de même les vapeurs méphitiques du charbon, lesquelles, restant alors à l’état d’air élastique dans les vaisseaux et le cœur, déterminent la mort.
Les faits observés par Troja sont observables et réalisables, dans certaines circonstances, mais les explications
qu’il en donne sont mauvaises ; et pouvait-il en être autrement à une époque où les mémorables expériences de Lavoisier sur la combustion et la respiration n’étaient pas encore faites ?
Maintenant, il reste à déterminer dans quelles circonstances les phénomènes observés par Troja peuvent se rencontrer. Si nous trouvons des divergences dans les observations de Portai et de Troja, cela vient de ce qu’ils ont expérimenté chacun de leur côté et dans des conditions toutes différentes.
I On voit, en effet, d’après les descriptions très-détaillées Ique Troja donne de ses expériences, que les animaux sur lesquels il opérait, mouraient lentement sous l’influence des vapeurs du charbon, et peut-être aussi sous l’influence d’air vicié et appauvri par la respiration elle-même, puisque, ainsi que nous le savons, sa caisse était exactement fermée. Les animaux, ainsi que le répète Troja à diverses I reprises, exécutaient des mouvements respiratoires extrêmement profonds et comme à vide, c’est-à-dire sans que Tair pût pénétrer dans les poumons. Or, il est certain que dans ces efforts inspiratoires violents, le tissu du poumon peut se briser, se déchirer. J’ai vu, en effet, que lorsque les animaux respirent dans de telles conditions, leur poumon devient emphysémateux. Il est facile de donner promptement lieu aux mêmes lésions par la section des pneumogastriques : dans ce cas, comme dans l’asphyxie, la respiration devient peu à peu de plus en plus lente et difficile, et le poumon se déchire, comme je l’ai constaté, sous l’influence des efforts respiratoires, et devient emphy- Isémateux. — Les jeunes lapins se prêtent très-bien à cette
expérience, et dans la section des pneumogastriques chez ces animaux , on observe des ecchymoses exactement comme le rapporte Troja dans ses expériences sur l’asphyxie.
Si, au contraire, les animaux soumis à la vapeur du charbon sont asphyxiés rapidement et si la mort survient très-vite sans que des efforts respiratoires prolongés aient eu lieu, on n’observe plus aucune de ces lésions. Les conditions mêmes de l’expérience ayant changé, le résultat devient différent.
Quant au passage direct de l’air dans le ventricule gauche, on l’a quelquefois observé, même chez l’homme, après des efforts considérables faits pour respirer. On a vu quelquefois aussi l’air passer du cœur droit dans le : cœur gauche. En résumé, toutes les fois que la respiration est gênée, les poumons s’altèrent, et c’est par cela, suivant moi, que toutes les expériences de Troja s’expliquent très-facilement. Mais on se tromperait complètement si l’on cherchait, comme lui, à rattacher les altérations organiques à la mort par asphyxie de la vapeur.de charbon; ce sont des phénomènes accidentels, en quelque sorte, et entièrement étrangers à Lasphyxie par la vapeur de charbon considérée en elle-même.
Pour ce qui regarde la couleur du sang chez les animaux asphyxiés par la vapeur de charbon, Troja a fait une observation très-exacte, bien qu’elle soit encore en complet désaccord avec les observations et les opinions de Portai. Il a constaté, en effet, que le sang d’un animal asphyxié par le charbon était rouge pourpre, dans tout le système circulatoire, et que le sang veineux ne pouvait