C. BERNARD
effet, le sang veineux est du sang qui, non-seulement est plus riche en acide carbonique, mais c’est aussi du sang appauvri en oxygène; tandis que dans les expériences que je viens de citer, le sang artériel contenait sa proportion normale d’oxygène, seulement il renfermait plus d’acide carbonique qu’à l’ordinaire.
J’ai varié l’expérience d’une autre manière. J’ai fait absorber de l’acide carbonique par un seul poumon, tandis . que l’autre poumon continuait à respirer l’air ordinaire à l’aide d’un appareil que Je vous décrirai plus tard.
Nous avons pu ainsi faire absorber par un seul des deux poumons une dizaine de litres d’acide carbonique, sans que la mort de l’animal s’ensuive; l’acide carbonique peut donc passer impunément dans le système artériel.
En résumé, voici ce que les faits établissent :
1" L’acide carbonique peut être injecté impunément, i à forte proportion, dans le tissu cellulaire et dans le sang.
I 2“ L’acide carbonique est cependant nuisible à la respi- ‘ ration s’il existe en certaine quantité dans l’air. Quand la i proportion de ce gaz s’élève dans l’atmosphère à environ 1 10 pour 100, la respiration d’un mammifère ordinaire y I devient impossible.
Il faut maintenant expliquer par quel mécanisme l’acide carbonique peut gêner la respiration, et voir si, à ce point de vue, il ne pourrait pas intervenir dans l’asphyxie par le charbon.
Nous savons que lorsque l’acide carbonique est introduit sous la peau ou dans les veines, il ne produit pas d’accident parce qu’il se dissout dans le liquide sanguin et est emporté dans le ventricule droit du cœur, et delà
ROLE DE l’acide CARBONIQUE. 37i
arrive au poumon qui l’élimine ; et, en effet, il ne faut pas oublier que ce gaz existe normalement dans le sang, et qu’il s’en va par la surface pulmonaire. Dans les cas précédents, si l’on analyse l’air expiré par les animaux ayant ainsi absorbé de grandes quantités d’acide carbonique, on trouve que cet air en contient plus que normalement.
I Rappelons ce que nous avons déjà dit à plusieurs reprises, à savoir que les substances toxiques ou autres, qui ne peuvent agir sur nos organes que par l’intermédiaire du sang artériel, lorsqu’elles sont capables d’être entièrement éliminées par les poumons, ne sont pas vénéneuses.
L’hydrogène sulfuré, par exemple, gaz très-toxique lorsqu’il est introduit directement dans les poumons par les voies respiratoires, cesse de l’être s’il est injecté sous la peau : car, dans ce cas, il est rejeté par la respiration, ce dont il est facile de se convaincre en mettant un papier imbibé d’acétate de plomb sur le trajet des gaz expirés. Toutefois, si l’on injectait une trop forte proportion d’hydrogène sulfuré, l’animal pourrait être tué, parce que tout le gaz ne pouvant s’éliminer par la surface pul- ' monaire, la partie non éliminée passant dans le système artériel empoisonnerait l’animal. Nous avons, dans le cours des leçons précëdentesVvoy. deuxième leçon, p. 65), assez insisté sur ces phénomènes et sur leur théorie, pour qu’il soit inutile d’y revenir ici, autrement que pour les rappeler et montrer leur analogie avec ceux auxquels peut donner lieu l’acide carbonique^
Maintenant, pourquoi les animaux meurent-ils lorsqu’ils
respirent l’acide carbonique par les deux poumons *à la fois, et ne sont-ils pas affectés lorsqu’un seul de leurs poumons en absorbe des quantités considérables. Cette expérience me semble de nature à faire écarter l’opinion que ce gaz serait doué de propriétés toxiques, pour faire admettre l’idée qu’il exerce dans l’échange des gaz respiratoires une action purement mécanique troublant l’exercice de la fonction.
En effet, dans la respiration normale, pour qu’il y ait échange possible entre l’oxygène de l’air et l’acide carbonique contenue dans le sang, échange indispensable à l’entretien de la vie, il faut nécessairement que ces gaz soient inégalement répandus dans les deux atmosphères en présence c’est-à-dire dans le sang et dans l’air atmosphérique.
S’il en est autrement, tout échange devient impossible, et la respiration doit évidemment cesser à ce point de vue:
; tel serait le rôle de l’acide carbonique, lorsqu’il existe en ; quantité notable dans l’air atmosphérique, d’empêcher tout échange et d’arrêter les phénomènes essentiels de la respiration, c’est-à-dire l’entrée de l’oxygène dans le sang et surtout la sortie de l’acide carbonique du sang. Ce n’est certainement pas par“défaut d’oxygène que la mort arrive, car un animal meurt aussitôt dans un mélange de 50 pour 100 d’oxygène et d’acide carbonique (1).
(1) Voyez nos Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses, 1857. Nous avons montré alors qu’un animal placé dans une atmosphère très-oxygénée y péril, en laissant une quantité de gaz comburant bien supérieure à celle qui existe dans l’air ordinaire, mais après avoir formé une proportion considérable d’acide carbonique. Depuis celte époque, M. P.Bert a repris ces expériences {Leçons sur la physiologie comparée de la respira-
RÔLE DE l’acide CARBONIQUE.
C’est pourquoi l’action de l’acide carbonique, lorsqu’il est respiré par un seul poumon, n’est pas toxique, l’animal pouvant absorber l’oxygène par l’autre surface pulmonaire.
En résumé, d’après toutes ces raisons, je crois que l’acide carbonique n’exerce pas un effetréellement toxique sur l’économie : son action me paraît être de nature purement physique et empêchant l’absorption de l’oxygène. Néanmoins, à ce titre, l’acide carbonique peut intervenir, dans une certaine mesure,, dans les phénomènes de l’asphyxie ; mais il nous sera toujours possible de nous en rendre compte et de voir la part qu’on pourra lui attri-
tion, vingt-huitième leçon), et les a appliquées à la solution de la question suivante : dans l’asphyxie en vase clos, à quelle altération de l’atmosphère est due la mort : à l’oxygène disparu ou à l’acide carbonique accumulé ? M. Paul Bert arrive à cette conclusion que pour les animaux à sang chaud et dans les circonstances ordinaires, la mort est due à l’oxygène disparu. En effet, la proportion de 11 à lA pour 100 d’acide carbonique est celle qui amène d’ordinaire la mort dans une atmosphère artificielle (suroxygénée) formée de 10 d’acide carbonique pour 100 d’oxygène. Mais quand la, pression de l’acide carbonique devient considérable, la mort est due à ce que cette pression empêche la sortie du gaz carbonique contenu dans le sang. Pour augmenter cette pression, il suffit d’élever la température ambiante, sans augmenter notablement la proportion d’acide carbonique dans le milieu ambiant. Les animaux meurent alors comme s’ils avaient été placés dans une atmosphère trèsriche à la fois en oxygène et en acide carbonique. Ces exemples, qui montrent combien il faut chercher à varier les conditions expérimentales, font voir en même temps combien il est important de préciser toutes les circonstances dans lesquelles peut s’accomplir un phénomène, avant de s’attacher à formuler une loi générale. Ainsi, dans les recherches que nous venons de rappeler, M. P. Bert arrive également à cette conclusion, que la mort dans l’air confiné est déterminé : chez les animaux à sang chaud, par la privation d’oxygène ; chez les animaux à sang froid, par la présence en excès de l’acide carbonique. Mais il fait, de plus, remarquer que si la température ambiante est très-basse, la pression extérieure de l’acide carbonique diminue, et l’animal à sang froid peut alors épuiser une bien plus grande proportion de l’oxygène de l’air.
buer, puisque nous savons qu’elle ne peut se manifester qu’à une dose déterminée.
Quels sont maintenant les autres éléments que nous pouvons incriminer dans l’empoisonnement par le charbon?
M. Félix Leblanc a examiné, dans un travail sur lequel nous reviendrons, la composition de l’air sortant d’une fournaise contenant du charbon en ignition. Voici les résultats de cette analyse.
Oxygène . = 19,79
Azote . = 75,02
Acide carbonique . . . = 4,61
Oxyde de carbone . ; . = 0,54
Hydrogène carboné . = 0,04
L’acide carbonique étant éliminé il ne nous reste donc, d’après l’analyse ci-jointe, que l’oxyde de carbone et l’hydrogène carboné comme gaz toxiques: je vais vous montrer que ce dernier gaz n’est pas à proprement parler un gaz toxique.
1“ L*hydrogène carboné existe du reste, ainsi qu’on le voit, en très-petite quantité dans les gaz de combustion : mais en réalité, ce n’est pas un gaz toxique, il est simplement irrespirable. Plongés dans une atmosphère de ce gaz, les animaux y meurent par suffocation et par privation d’air ou d’oxygène, mais ils ne sont pas empoisonnés. Voici par exemple un oiseau que nous plaçons sous cette cloche, et nous faisons arriver un peu d’hydrogène carboné, l’animal ne paraît même pas en souffrir. L’hydrogène carboné n’ést donc pas un gaz toxique, tandis qu’une quantité très-minime d’oxyde de carbone tue aussitôt.