OXYDE DE CARBONE
! carbonique augmente en même temps que l’oxygène diminue par défaut de renouvellement de l’air, le sang a iplus de tendanee à prendre une coloration noire, bien que ll’asphyxis soit toujours principalement due à l’action itoxique de l’oxyde de carbone.
Noûs devons conclure de tout ce qui précède que, dans l’asphyxie parla vapeur du, charbon, c’est à l’oxyde de carbone qu’il faut principalement attribuer la mort; bien que l’influence de l’acide carbonique qui se produit dans ce cas puisse aussi se faire ressentir secondairement et en quelque sorte accessoirement.
Vous vous rappelez que je vous ai dit qu’il était possible d’injecter de grandes quantités d’acide carbonique sous la peau ou dans le sang, sans occasionner la mort, parce qu’il est rapidement absorbé et rejeté par les poumons. Voyons s’il en est de même avec l’oxyde de carbone.
Nous avons injecté de l’oxyde de carbone sous la peau de grenouilles, et après vingt-quatre heures je les ai trouvées mortes avec le sang rutilant dans tous les vaisseaux. Nous avons üjjoutéde l’oxyde de carbone dans le tissu cellulaire sous-cutané de divers lapins, les uns sont morts et les ! autres ont survécu.* Nous avons vu que l’oxyde de carbone ;sous la peau n’est toxique qu’à forte dose; lorsqu’on inîjecte 2 litres de gaz, par exemple, l’animal meurt au bout ide huit à dix heures et présente tous les caractères de la jmort par l’oxyde de carbone ; mais si l’on n’injecte qu’un ! litre ou qu’un demi-litre de gaz sous la peau, l’animal (peut survivre et n’être pas empoisonné.
; Pour expliquer ces résultats, il nous suffit de rappeler ce que nous avons obtenu dans les mêmes circonstances
avec l’hydrogène sulfuré (voy. p. 65 et sniv,, deuxième leçon); vous vous rappelez que ce gaz, injecté dans les veines ou dans la peau, est éliminé; s’il est injecté en faible quantité, il est entièrement éliminé, comme on le constate avec un papier imbibé d’acétate de plomb ; s’iLest injecté en très-grande quantité, l’élimination est incomplète, il en reste dans le sang, artériel, les éléments anatomiques sont atteints et l’animal périt. Il en est de même ou à peu près de même pour l’oxyde de carbone; nous disons à peu près de même, parce que nous verrons d’une part qu’il est très-difficile de constater de petites quantités d’oxyde de carbone dans l’air, et que d’autre part ce gaz présente une particularité relativement à son élimination. Lorsque je vous m.ontrerai plus tard comment ce gaz tue, ce sera le moment de revenir sur le point que je laisse maintenant en suspens.
En résumé, nous voici arrivés à pouvoir établir dès maintenant les faits suivants : il y a dans la vapeur de / charbon plusieurs gaz, et le plus toxique d’entre eux est I l’oxyde de carbone. Ce résultat nous a été fourni par l’analyse chimique. Il nous reste à étudier physiologiquement l’action toxique de ce gaz, sur lequel doivent se concentrer maintenant toutes nos recherches.
TROISIÈME LEÇON
SOMMAIRE : De l’oxyde de carbone. — Anciennes recherches sur ses propriétés délétères ; Nysten, Félix Leblanc, Chenot. — Mécanisme de la mort en général. — Importance des autopsies immédiates. — L’oxyde de carbone laisse intactes les propriétés des muscles et des nerfs. — Il agit sur le sang. — Il s’oppose à l’absorption de l’oxygène. — Il enlève par suite au sang la
propriété d’entretenir la vitalité des tissus - Sur quel élément du sang
agit l’oxyde de carbone ? — Il agit uniquement sur les globules rouges.
De nombreuses études ont été faites sur l’action de l’oxyde de carbone et sur ses propriétés toxiques. Sa propriété délétère était déjà connue au siècle dernier ; mais les expériences qui l’ont précisée sont toutes modernes. En 1811, Nysten croit encore que l’oxyde de carbone agit sur le système nerveux. D’un autre côté cependant il a remarqué que ce gaz injecté dans les veines ne se dissolvait pas, ce qui l’a conduit aussi à lui attribuer une action purement mécanique. Enfin, dans d’autres expériences, il se contente de le considérer comme un gaz purement irrespirable.
C’est en 1842 que M. Félix Leblanc (1) a fait ses premières recherches sur la viciation de l’air par la combustion du charbon. Le mémoire que ce chimiste a publié sur ce sujet est très-considérable et se rapporte à l’air vicié
(1) Recherches sur la composition de l’air confiné, par M. Félix Leblanc de chtm, et de physique^ sér., 1842, t. V).
par beaucoup d’autres causes. Relativeuient à la vapeur de charbon, M. Leblanc a bien constaté que l’oxyde de carbone jouait le rôle toxique essentiel dans les asphyxies ; par la vapeur de charbon. Il a montré que 2 à 3 millièmes ;: *de ce gaz dans l’air suffiraient pour donner la mort à un /chien, et qu’il ne fallait pas plus de 1 millième pour I asphyxier un oiseau. Depuis ces expériences si çoncluan- ! tes, on a définitivement classé l’oxyde de carbone parmi les gaz toxiques ; tout le monde s’est rangé à cette opinion, personne ne la conteste. Mais M. Leblanc est chimiste, et comme tel il s’est contenté d’exposer ses résultats chimiques, et il n’a nullement abordé la question physiologique de savoir comment l’oxyde de carbone pouvait produire la mort.
De quelle nature est l’action de l’oxyde de carbone? On a émis l’opinion, que ce gaz doit être rangé parmi les poisons narcotiques. Mais en admettant que cela soit un poison narcotique, ce qui est d’ailleurs fort mal défini, cela n’explique nullement son mode d’action ni le rôle important qu’il joue dans l’asphyxie.
En 1854, M. Chenot (J ) aborde cette question et cherche à donner une explication chimique de l’action de l’oxyde de carbone sur l’économie ; il admet deux conséquences de l’action de ce gaz sur l’organisme, une fois qu’il a pénétré dans le sang; il prend l’oxygène du sang pour s’oxyder et passe à l’état d’acide carbonique. La seconde conséquence est que cette oxydation de l’oxyde de carbone amène une élévation de température qu’il considère comme
(1) Cheiîot, Note sur l’oxyde de carbone considéré comme poison {Compt. rend, de l’Acad. des sc., t. XXXVIII, p. 735, 830).
pouvant s’élever jusqu’à 6000 calories dans le corps animal, ce qui amène naturellement une sorte d’inflammation de tous les organes et des tissus. Ces vues reposent sur des faits chimiques bien connus et dont l’auteur suppose la réalisation dans l’économie ; mais elles sont purement théoriques et ne s’appuient sur aucune expérience faite sur les animaux vivants. M. Chenot est métallurgiste, et il admet que l’oxyde de carbone joue dans le sang le rôle de corps réducteur comme dans la métallurgie.
Viennent enfin mes travaux propres sur ce même sujet. J’avais déjà remarqué, vers 1842, que les animaux asphyxiés par l’oxyde de carbone avaient le sang veineux rouge semblable au sang artériel. Je vous ai déjà annoncé- précédemment que Troja avait déjà observé et signalé le même fait. D’un autre côté, le docteur Marye avait observé chez l’homme que dans le cas d’asphyxie par le charbon le sang veineux se montrait tout à fait vermeil et rutilant. Ce caractère tiré de la couleur du sang serait donc en résumé assez net et important pour faire reconnaître un cas d’asphyxie par la vapeur de charbon et surtout par l’oxyde de carbone, tout aussi bien chez l’homme que chez les animaux. Toutefois, nous savons que dans certaines asphyxies par la vapeur de charbon, quand des conditions complémentaires surviennent, ce caractère peut manquer.
Toutefois ce n’est que dans mon cours que j’ai professé en 1855-56 et publié en 1857 (1) sur les substances toxi-
(1) Voy. Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses, Paris, 1857, troisième leçon, p. 202.
ques et médicamenteuses que j’ai abordé le mécanisme de la mort par l’oxyde de carbone»
Avant tout, je dois d’abord vous faire connaître la méthode que j’ai employée pour atteindre ce résultat. Vous comprendrez mieux de cette façon, je l’espère, le but que nous poursuivons»
Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on cherche à étudier l’action des poisons et des substances médicamenteuses sur l’économie. Mais jusqu’alors on avait généralement cherché à localiser cette action sur des systèmes, des appareils ou des organes. Or, voici le principe fondamental que j’ai posé dans l’ouvrage que je rappelais tout à l’heure, et qu’il ne faut pas perdre de vue : toutes les substances médicamenteuses ou toxiques qui modifient l’économie agissent sur les éléments mêmes dont sont constitués nos tissus.
Nous n’en sommes plus au temps sans doute de croire qu’un poison agit sur la vie, qu’un médicament-agit sur une diathèse. Cependant on dit encore aujourd’hui, parmi les médecins, que le sulfate de quinine agit sur la fièvre. Or, la fièvre est un mot, et pour résoudre la question il faudra trouver sur quel élément organique la quinine porte ses effets et de quelle manière elle exerce son action.
Je vous ai déjà fait connaître les opinions qui avaient été émises, je vous ai dit que Portai et Troja attribuaient la cause de la mort dans l’asphyxie par la vapeur de charbon, l’un à une action de eette vapeur sur les nerfs, l’autre à son action sur le poumon. Ces localisations étaient fautives, et d’ailleurs elles ne donnent pas l’explication de
Tactioh toxique en elle -même. Pour arriver à la connaissance exacte de ces divers phénomènes, il faut donc nonseulement localiser les actions des substances toxiques sur les éléments constitutifs, mais encore donner le mécanisme physico-chimique de cette action.
L’histologie nous a appris en effet que nos organes sont constitués par des éléments distincts et autonomes possédant une vie qui leur est propre. Nous savons que chacun ( de ces éléments de tissus sont doués de propriétés physioi logiques différentes. Ils ont aussi des poisons, distincts. L’étude de cette science importante des propriétés spéciales de nos tissus fut commencée par Haller dans les recherches mémorables qu’il fit sur l’irritabilité musculaire. Ces vues nouvelles changèrent la face de la physiologie et firent définitivement abandonner les idées sur les esprits animaux qu’avait encore soutenues Descartes.
Après Haller est venu Bichat, et depuis ce temps on admet que toutes les propriétés vitales sont des causes d’action qui sont inhérentes aux tissus. C’est ainsi que la propriété de se contracter que possède le muscle lui est essentiellement propre et tient à sa nature intime. De même, les glandes sécrètent par elles-mêmes et en raison des propriétés du tissu qui les constitue. Nous pouvons en effet, par des expériences, retrouver toutes ces propriétés dans les tissus, dans les éléments, et c’est même l’action harmonique de tous ces tissus qui entretient la vie.
Il existe donc en réalité un ensemble de propriétés vitales dont l’agencement et la concordance constituent le mécanisme de la vie -, mais vient-on, par un procédé quelconque, à détruire une seule de ces propriétés, la
chaîne se trouve immédiatement rompue, et je' dirai même plus, il suffit d’un seul élément détruit dans tous ses représentants pour occasionner la mort.
Lorsqu’un poison se trouve ingéré dans l’économie, il agit donc sur un élément spécial, et c’est précisément la nature de cet élément atteint qui donne la nature de la mort. Maintenant nous pouvons ajouter que c’est seulement par la connaissance du mécanisme de la mort que nous arriverons à la connaissance du mécanisme de la vie. C’est enfin sur ce même élément qu’il faut encore réagir si l’on veut combattre ensuite l’action toxique.
D’un autre côté, que la mort survienne par suite de conditions pathologiques ou toxiques, elle arrivera toujours de la même façon. Quand un malade meurt, il meurt parce qu’un de ses éléments vient de cesser d’agir; en un mot, il faut qu’il y ait une rupture dans cette chaîne vitale; il faut qu’un élément cesse ses fonctions pour que la dislocation de l’organisme s’opère et entraîne la mort.
Pour trouver le vrai mécanisme de la mort, il faut donc remonter à cet élément primitivement atteint. Or, il nous est impossible de faire cette étude sur lés malades lorsqu’ils succombent, parce que la loi ne nous permet de pratiquer les autopsies que vingt-quatre heures après la mort. Après un laps de temps aussi considérable, il ne nous est plus possible de découvrir les altérations physiologiques des tissus auxquelles on doit attribuer la mort. L'’autopsie, dans ce cas, ne nous montre que des lésions anatomiques plus ou moins anciennes qui parfois, quand elles se sont produites lentement, ont pu permettre la persistance de la vie pendant longtemps.
r.ÉSULTATS DES AUTOPSIES.
Toutes ces expériences ou ces études analytiques qu’il nous est impossible de faire chez l’homme, nous les pouvons réaliser sur les animaux.
La méthode que nous allons suivre est donc celle-ci : empoisonner un animal, et, dès qu’il est atteint ou qu’il est mort, pratiquer l’autopsie et examiner aussitôt les propriétés physiologiques de tous les tissus ou éléments de tissus les uns après les autres.
11 est enfin une précaution importante à prendre dans ce genre de recherches pour éviter toute erreur, c’est de faire toujours deux expériences comparatives : on prend deux animaux aussi identiques que possible et on les fait mourir, l’un de mort que nous appellerons normale, c’est-à-dire en le sacrifiant par hémorrhagie ou autrement, mais sans introduire aucun poison dans son corps, l’autre par la substance toxique dont on veut étudier Faction.
Pour mieux vous faire comprendre combien cette méthode est indispensable et à quelles erreurs on peut être amené en ne faisant pas immédiatement les autopsies, Je vais vous en donner en quelque sorte un spécimen en expérimentant avec le curare.
Voici, par exemple, une grenouille normale que nous venons de faire mourir en la sacrifiant et en la préparant suivant la méthode de Galvani. Examinons maintenant l’état de ses nerfs et de ses muscles, et pour cela recourons à f électricité. Sous l’influence de cet agent, les muscles de cette grenouille sacrifiée se contractent; agissons maintenant sur les nerfs, nous voyons encore les muscles se contracter.