‹ Leçons sur les anomalies de la réfraction et de l'accommodation suivies de l'examen du sens chromatiques et du champ visuel faites à la Faculté de Médecine de Bordeaux [electronic resource]Chapitre 29 sur 30 · DIX-NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME LEÇON

L'étude du sens chromatique offre un intérêt de premier ordre, non seulement au point de vue physiologique, mais encore au point de vue patho- Logique. Souvent les troubles de la perception des couleurs indiquent des altérations bien définies, mettent sur la voie d'un diagnostic ou le confirment.

Qu'est-ce que le sens chromatique? C'est le pouvoir de distinguer la lumière qui a une longueur d'onde déterminée ou bien la combinaison de lumières de longueurs d'ondes différentes.

Dans le premier cas, la couleur est simple, dans le second, c'est une couleur de mélange.

Le blanc est un mélange exactement proportionné des différentes couleurs ; on doit donc en décomposant la lumière blanche produire à volonté toutes les couleurs simples. C'est ce qu'on obtient dans le spectre solaire.

Vous savez comment les prismes transparents décomposent la lumière et vous connaissez tous les spectroscopes.

Toutes les couleurs du spectre solaire sont simples, irréductibles, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent plus être décomposées. Prenez, par exemple, la couleur

rouge du spectre solaire, faites-lui traverser un prisme; elle sera déviée, mais restera rouge.

Les couleurs des papiers, des étoffes, ne sont que des produits chimiques, (cinabre, chromate de plomb, vert-de-gris), colorés et "pulvérisés finement. Toutes ces matières colorent par absorption .

Lorsque les rayons solaires viennent frapper une étoffe, quelques uns sont absorbés, les autres passent à travers et constituent par leur mélange la couleur propre à l'étoffe.

Ces matières colorantes ne sont pas des couleurs pures, mais seulement un mélange de couleurs; une étoffe rouge examinée à travers un spectroscope se décompose en une foule de couleurs plus ou moins voisines du rouge, tandis que le rouge du spectre solaire ne se décompose pas. Ce fait est très important parce qu'un oeil atteint de dyschromatopsie pour le rouge, aura une impression toute différente pour le rouge pur du spectre solaire ou pour un rouge artificiel qui contient des couleurs de mélange.

Les couleurs spectrales devraient toujours être utilisées pour l'examen du sens chromatique, malheureusement elles sont relativement difficiles à obtenir et le praticien doit à cet égard se contenter d'une évaluation approximative.

Je ne vous dirai rien des théories imaginées par Yonng-Helmholtz, et plus récemment par Hering, pour expliquer la perception des couleurs; vous trouverez sur ce point tous les renseignements utiles dans les traités classiques de physiologie. 11 devra suffire ici de rappeler les notions fondamentales sur lesquelles repose l'examen pratique du sens

chromatique.

On appelle couleurs complémentaires celles qui,

par leur mélange, donnent le blanc. Ainsi, le rouge est complémentaire du vert, le jaune du violet, le bleu de l'orangé et inversement.

Lorsque vous avez fixé pendant quelque temps une surface colorée et qu'aussitôt après vous regardez un fond blanc, à la place de la première couleur vous voyez apparaître la couleur complémentaire; si par exemple vous avez fixé du jaune, vous verrez du violet. Ce fait peut s'expliquer de la façon suivante : lorsque vous fixez longtemps le jaune, les éléments nerveux de la rétine spécialement impressionnés par cette couleur se fatiguent, et si immédiatement après vous regardez une surface toute blanche, les éléments fatigués de la rétine vous transmettent une impression beaucoup moins vive que ceux qui sont restés en repos . Dans le blanc il y a du jaune, plus du violet, les éléments qui servent à voir le jaune ne fonctionnant plus ou fonctionnant très peu, vous ne voyez plus que du violet.

Weber, pour apprécier le sens chromatique, a utilisé ces données dans ce qu'il appelle le contraste simultané, il se sert, à cet effet, de feuilles diversement colorées, recouvertes d'un papier très mince et demi-transparent, permettant d'observer au-dessous la teinte du papier employé. Entre ces deux feuilles, il interpose un morceau de papier gris ; celui-ci prend à travers le transparent la couleur complémentaire du papier sous-jacent. Nous avons essayé de vérifier expérimentalement ces affirmations qui sont sans doute très exactes en principe, mais en pratique, la méthode dite du contraste simultané donne des résultats médiocres, et nous ne saurions conseiller d'y avoir recours pour étudier les ait é rations du sens chromatique.

On peut grouper sous trois chefs les troubles de la perception des couleurs :

1- L'achromatopsie totale, état dans lequel les malades ont absolument perdu le sens des couleurs et ne distinguent que des différences de clarté, comme sur les photographies. Cette achromatopsie totale se développe surtout dans le cours des maladies cérébrales, ou dans la névrite optique.

2* L'achromatopsie partielle dans laquelle il ne manque qu'une ou plusieurs des couleurs fondamentales. Le plus souvent c'est le rouge qui fait défaut (daltonisme); on est alors en présence de l'anérythropsie.

Dans l'achromatopsie partielle le sujet voit une ou plusieurs lacunes dans le spectre solaire; si la couleur non perçue siège à l'une des extrémités, le spectre est raccourci.

3. La dyschromatopsie est de beaucoup la plus fréquentede ces altérations. Les sujets qui en sont atteints ont de la difficulté à reconnaître certaines couleurs ; tantôt cette difficulté porte sur une ou plusieurs couleurs, tantôt sur toutes les parties du spectre.

Le dyschromatope voit un peu toutes les couleurs fondamentales, mais il ne les distingue nettement que lorsqu'elles sont très vives. Les nuances très claires des couleurs mal vues par le dyschromatope se confondent avec le blanc ; celles qui sont foncées paraissent grises ou noires.

La dyschromatopsie a été très souvent prise pour de l'achromatopsie; souvent tel sujet qui paraît avoir perdu la faculté de distinguer telle ou telle couleur la reconnaît après un examen plus attentif. Il faut toujours se rappeler que beaucoup de patience et de précautions sont nécessaires pour bien examiner le sens chromatique .

La perception des couleurs est influencée par un grand nombre de circonstances. Il faut tenir compte à la fois de l'intensité et de l'étendue de la couleur, du fond sur lequel elle apparaît et de l'éclairage général. En méconnaissant l'influence d'un seul de ces facteurs on peut trouver de l'achromatopsie chez beaucoup de sujets et de la dyschromatopsie chez tout le monde.

Le fond sur lequel la couleur apparaît joue un assez grand rôle ; le rouge est mieux vu sur fond noir que sur fond blanc; les fonds colorés font généralement bien ressortir leurs couleurs complémentaires ; sur un fond vert la couleur rouge est particulièrement éclatante, etc.

Mais ce qui influe surtout sur la perception des couleurs, c'est l'éclairage général ; ainsi pendant le crépuscule, au moment où les couleurs commencent à disparaître, c'est d'abord le violet qui n'est plus reconnu, puis le vert, le jaune et en dernier lieu le rouge et le bleu. Enfin il est évident que le degré de saturation des couleurs doit être aussi très important.

Pour mesurer l'acuité du sens chromatique on a construit des échelles colorées, analogues à celles qui servent à mesurer l'acuité visuelle.

Masselon a conseillé pour les six couleurs principales, des carrés égaux d'un centimètre de côté, tracés sur fond blanc. Chaque carré est teinté assez légèrement pour que la couleur ne puisse pas être reconnue au-delà de cinq mètres par un œil jouissant d'une bonne perception chromatique.

Dans la construction des échelles, il faut aussi bien se souvenir qu'il s'agit, non de mesures linéaires, mais de surfaces et construire les carrés en proportion. On peut disposer ainsi sur le même

cai'ton une série de carrés de plus en plus petits dont chacun correspond à un certain degré d'acuité, le dernier indiquant l'acuité normale.

Pour cet examen il faut évidemment que l'œil soit adapté pour la distance à laquelle est placé le tableau ; c'est-à-dire que les anomalies de réfraction s'il en existe, doivent être corrigées.

Les échelles pour l'acuité chromatique donnent de bons résultats, cependant Landolt leur préfère le disque rotatif de Maxwell qu'il a utilisé pour la recherche des intensités minima. Pour se servir de ce disque on le recouvre d'une feuille de papier noir ou blanc suivant qu'on veut mélanger la couleur étudiée avec le noir ou le blanc. Pais on ajoute sur le disque un secteur plus ou moins étendu du papier dont on étudie la couleur. En faisant tourner le disque vous mélangez la couleur de ce papier avec le noir ou le blanc . La plus ou moins grande étendue du papier coloré qu'il a fallu placer sur le disque pour obtenir la teinte cherchée pendant le mouvement de rotation, indique l'intensité minima.

Landolt par ce moyen est arrivé à reconnaître que l'œil est normal lorsque sur le fond blanc du disque (360°), il suffit d'ajouter 18° de rouge, 8° de vert clair, 26° de bleu pour que ces diverses couleurs soient perçues pendant le mouvement de rotation.

La mesure de l'acuité chromatique par les échelles ou par le disque conduit à une évaluation très scientifique; toutefois il est dangereux dans cette étude du sens chromatique de procéder autrement que par comparaison ; il faut mettre sous les yeux de l'examiné un certain nombre de couleurs qu'il doit distinguer entre elles, classer dans un ordre convenable et appeler parleurs noms. La moindre erreur

commise par le malade, prend ainsi une signification précise.

Deux méthodes principales peuvent servir à étudier les couleurs par comparaison, la méthode de Daae et celle de Holmgren.

MÉTHODE DE DAAE.

Dans cette méthode on se sert de laines à broder de diverses couleurs, fixées par petits carrés sur un canevas, de façon à former des séries horizontales. Ces séries sont les unes composées d'une même couleur, mais d'intensité différente pour chaque carré, la coloration diminuant insensiblement à partir de l'échantillon le plus foncé jusqu'au plus clair, les autres présentant des couleurs plus ou moins disparates suivant la ligne que l'on considère.

On montre au sujet le tableau de Daae; s'il apprécie bien toutes les couleurs, sa vue est normale; s'il ne reconnaît pas que dans telle ou telle rangée il existe plusieurs couleurs, c'est qu'il est achromatope à un degré d'autant plus élevé que l'erreur portera sur une rangée où les couleurs sont plus dissemblables. On jugera de même de la dyschromatopsie en faisant apprécier au sujet les nuances diverses du rouge, du vert, etc., etc.

Par cette méthode on se rend rapidement compte de l'intégrité du sens chromatique ou de son altération, mais il n'est pas aussi facile d'en apprécier le degré que par la méthode suivante que nous recommandons tout particulièrement.

MÉTHODE DE HOLMGREN

Il suffît pour utiliser cette méthode d'avoir à sa disposition des écheveaux de laine à broder renfermant plusieurs nuances de chaque couleur.

Pour reconnaître si le sens chromatique est normal ou non, on prend un écheveau vert clair, (A. de la planche 1), on invite le sujet à placer près de l'échantillon tous les autres écheveaux de la même nuance et on remarque avec soin de quelle façon il fait son choix.

S'il place à côté de l'échantillon une des couleurs de confusion de 1 à 5, c'est-à-dire s'il la trouve semblable à A, il est vicié; s'il hésite, s'y prend à plusieurs reprises pour éviter cette confusion, il a un sens chromatique faible. Dans bon nombre de cas cette épreuve suffira, on en conciliera avec certitude que le sens chromatique est sain ou vicié.

Si Ton a trouvé le sens chromatiqne vicié et qu'on veuille aller plus loin dans cette appréciation, on procède à une seconde expérience.

On donne pour cette seconde épreuve un écheveau pourpre au sujet et on jl'invite à choisir dans le tas des laines mises à sa disposition, les écheveaux de même nuance. S'il reconnaît ces derniers écheveaux, l'altération est peu marquée ; mais souvent le sujet se méprend et place au-dessous de la couleur pourpre, les écheveaux de confusion qui vont de 6 à 9. Les premiers 6 et 7 sont des nuances de bleu et de violet ; les autres 8 et 9 des variétés de gris teinté de bleu.

Si à côté de l'écheveau pourpre le malade place du bleu ou du violet (6 et 7) il est complètement

aveugle pour le rouge; s'il y place au contraire du vert ou du gris, il est aveugle pour le vert.

Cette épreuve est décisive dans bien des cas, par exemple pour l'examen des marins, des employés de chemins de fer.

Il n'est pas du tout nécessaire que la cécité pour le rouge ou le vert soit complète pour déclarer les sujets examinés inaptes au service des signaux ; une dyschromatopsie bien nette suffit. Les troubles dans la perception des couleurs ont été, très inexactement d'ailleurs, confondus avec le daltonisme. Ce mot devrait être en effet réservé à l'anyréthropsie, puisque Dalton n'était aveugle que pour le rouge.

Quoiqu'il en soit, ou peut être daltonien de deux façons, congéuitalement ou accidentellement.

1° Daus l'achromatopsie congénitale pour une couleur, l'œil ne voit aucune des substances colorées comme à l'état normal et cela s'explique puisque toute couleur est une combinaison de rouge, de vert, de bleu, etc. etc. Si par exemple les éléments percepteurs du vert font défaut, le malade verra le vert tantôt rouge, tantôt jaune, si bien qu'il sera souvent difficile de savoir pour quelle couleur il est aveugle.

Quelquefois cependant l'achromatope congénital nomme exactement les couleurs et paraît les distinguer; dans ce cas il se laisse uniquement guider par l'intensité de la lumière. Les daltoniens de naissance voient le monde à leur manière, et s'ils ne reconnaissent pas à proprement parler les couleurs, ils apprécient les ondes lumineuses avec une telle finesse qu'on en a vu faire leur service de conducteurs de train, d'aiguilleur sans méprise pendant des années.

2" L'achromatopsie ou la dyschromatopsie accidentelles résultent de causes nombreuses. La santonine,

la bile, en passant dans le corps vitré les produisent ; mais ce sont surtout les altérations des membranes, les lésions de la papille qui doivent être incriminées.

Les atrophies progressives du nerf optique les en. traînent presque toujours, sinon toujours.

Les rétinites, les décollements rétiniens, les apoplexies de la rétine en sont aussi souvent la cause.

Souvent aussi, et en clinique le fait est très important, on observe de l'achromatopsie sans lésions apparentes du fond de l'œil. Les amblyopies alcooliques, nicotiniques sont dans ce cas.

Au début de ces affections toxiques, le signe le plus net est un scotome central (pour les couleurs), reconnaissable au moyen du trou sténopéique.

Charcot nous a fait connaître l'achromatopsie des hystériques, et Favre l'achromatopsie consécutive aux contusions du crâne, de l'oeil, à la commotion cérébrale, etc.

L'achromatopsie accidentelle présente deux particularités d'un intérêt majeur; la première cest que les sujets qui en sont atteints accusent très nettement le vice de leur vision par comparaison avec ce qu'ils voyaient avant leur affection, la seconde c'est que règle générale les couleurs disparaissent dans un certain ordre; le vert cesse d'abord d'être reconnu, le rouge ensuite, puis le bleu dont la perception persiste tant qu'il reste une lueur sensible à l'œil.

Ce dernier phénomène tient à ce que les couleurs occupent une étendue différente dans le champ de la vision. La planche II montre les divers tracés correspondant au vert, au rouge et au bleu . Le vert disparaît le premier parce que la zône du vert est la plus restreinte. Dans le diagnostic des amblyopies toxiques par l'alcool, ou par le tabac, c'est la cécité pour la couleur verte qu'il faut tout d'abord rechercher.

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