ÉLÉMENTS CONSTITUANTS DE LA. BILE
La bile est une matière exlrêmement abondante, en quantité presque égale à celle de l'urine; sa sécrétion est supérieure à 800 centimètres cubes en vingt-quatre heures; elle peut aller jusqu'à 1200 et 1300 centimètres cubes. C'est un liquide diffusible, passant par exosmose dans le sang, riche en matériaux solides (de 10 à 15 p. 100) tous dialysables. La bile ne contient pas d'albumine; mais on y trouve la mucine, qui lui donne sa viscosité; la cholestérine, à tort considérée comme toxique, puisqu'on en trouve des quantités considérables dans des abcès athéromateux de l'aorte; l'oléine, la margarine; les matières colorantes, importantes au point de vue de la toxicité; les sels biliaires, les savons alcalins à la faveur desquels la cholestérine est maintenue en dissolution.
La bilirubine, parmi les matières colorantes, doit seule nous préoccuper; les autres, bilifulvine, biliverdine, bilifuscine, biliprasine, bilihumine, ne sont que ses dérivés. La bihrubine est soluble dans l'eau, dans le chloroforme; elle donne lieu à la réaction de Gmelin au moyen de l'acide azotique. Cette matière colorante est en général précipitée subitement dans l'intestin, au contact du chyme acide, qui la rend insoluble et empêche qu'elle ne soit résorbée.
Il faut compter avec les sels biliaires à base de soude, base non toxique. Les acides glycocholique et taurocholique de Lehmann, encore appelés cholique et choléique, sont très instables. Sous l'influence de la potasse et de la chaleur, ils donnent naissance à l'acide cholalique et, en outre, l'un au glycocolle et l'autre à la taurine. Les acides biliaires se transforment encore sous l'influence de l'acide sulfurique en acide choloïdique et en glycocolle ou en taurine, réaction qui au contact de je ne sais quels sucs digestifs s'accomplit dans l'intestin comme in vitro. Enfin les acides cholalique et choloïdique aboutissent dans l'intestin à une matière insoluble, la dyslysine, qui ne peut plus être nuisible.
La matière colorante et les acides biliaires, qui sont toxiques les uns et les autres, devenant ainsi insolubles dans l'intestin, il n'y a pas lieu de s'étonner que, malgré la quantité de bile
déversée dans l'intestin et l'intensité de la résorption qni s'opère sur elle, aucune intoxication ne se réalise, même si le rein est peu perméable. Mais ces transformations ne sont ni immédiates, ni constantes. Chez certains individus on trouve près de l'anus la bilirubine encore intacte et des acides biliaires non transformés, à cause de la rapidité et de l'intensité des contractions de l'intestin.
Même à l'état normal, une certaine quantité de la partie toxique peut être résorbée dans le duodénum. Mais le foie, comme l'a démontré Schiff, arrête les matières toxiques et les restitue à l'intestin ou les transforme en substances inoflfensives.
En tout cas la réalité de la toxicité de la bile, qui est dans la conscience médicale depuis longtemps, a été depuis peu expérimentalement établie. Il faut, d'après mes expériences, k à 6 centimètres cubes de bile pour tuer en convulsions 1 kilogramme d'être vivant, et, puisque la sécrétion quotidienne de la bile est d'environ 1000 centimètres cubes, on doit conclure que chaque homme fabrique en vingt-quatre heures, ne fût-ce que par son foie, une quantité colossale de poison, de quoi tuer en vingt-quatre heures trois hommes de son poids : 1 kilogramme d'homme fabrique de quoi tuer plus de 2800 grammes de matière vivante. L'homme fabrique en huit heures de quoi se tuer lui-même par sa seule sécrétion hépatique. Or l'urine n'éhmine pas en vingt-quatre heures la moitié de ce qu'il faut pour intoxiquer l'homme; il faudrait pour le tuer l'urine de deux jours et quatre heures. A volumes égaux, la bile est neuf fois plus toxique que l'urine; dans des temps égaux, la sécrétion biliaire représente une toxicité six fois plus considérable que la sécrétion urinaire.
J'ai démontré que la bile décolorée par le charbon est trois fois moins toxique que la bile en nature.
Cela pouvait faire soupçonner la toxicité de la bilirubine. Nous l'avons démontrée, M. Tapret et moi, par l'injection intraveineuse de ce corps dissous dans l'eau à l'aide d'un peu de soude. La bilirubine tue à la dose de 5 centigrammes par kilo-
BOL'CIIARD. Auto-intoxicalions. 16
gramme de lapin. Nous avons reconnu, d'autre part, que chacun des sels biliaires est dix fois moins toxique que la bilirubine.
L'urine n'emporte pas au dehors la totalité de la matière toxique sécrétée par le foie; la plus grande partie de cette matière doit être neutralisée quelque part. Même si les urines devaient la totalité de leur toxicité à la bile, celle-ci aurait dû perdre quelque part les 5/6™'' de sa toxicité. Cette neutralisation s'opère dans l'intestin, dans le foie, dans les tissus, dans le sang.
Schiff pense que la bile ne nous empoisonne pas, parce que le foie la reprend, la rejette pour la reprendre et la rejeter encore, et qu'à chaque fois une partie de plus en plus minime est absorbée.
La véritable protection me semble être la précipitation de ce qui est toxique dans la bile, de la matière colorante et des sels, qui, une fois précipités, échappent à l'absorption.
Je pense aussi que les tissus jouent un certain rôle protecteur; ils brûlent et transforment les minimes parties de bile qui, ayant été absorbées, ont pénétré dans la circulation générale; ils fixent la bilirubine. Le sang brûle les acides bihaires.
Lorsque la bile est résorbée dans le foie lui-même, les choses se passent-elles ainsi? Lorsque, par suite d'un changement osmotique, la bile passe de la cellule biliaire dans les vaisseaux sanguins, c'est dans 'la circulation générale et non plus dans le système porte que se fait l'afflux de la bile ; la protection de l'intestin et du foie se trouve supprimée. C'est la bile en totalité qui passe du foie dans le sang, et non plus la partie insignifiante, au point de vue toxique, qui était résorbée dans l'intestin.
Matière colorante et acides bihaires vont circuler dans la totalité du corps. Une partie s'échappera bien par les reins, mais la plus grande partie va imprégner les tissus, les éléments anatomiques, les humeurs normales et pathologiques. La peau, la conjonctive, les cellules hépatiques, les fibres musculaires, le corps vitré, tous les épithéliums, les liquides épanchés dans les synoviales et les cavités séreuses, sont pénétrés par la bile. A l'autopsie les éléments anatomiques donnent les deux réactions de Gmelin pour le pigment etde Pettenkofer pour les acides.