ORIGINE ET PROPAGATION DES BACTERIES
Pour pouvoir eludier le mode de vie des Bacléries, il nous faut, avant tout, chercher d’où elles viennent et comment elles arrivent aux lieux où nous les trouvons.
Si nous nous tenons purement aux résullals précédemment acquis, d’après lesquels les Bactéries ne diffèrent pas des autres plantes, nous prévoyons, dès maintenant, que leur origine doit aussi être la même que celle de tous les êtres, c’est-à-dire qu'elles proviennent d'individus semblables à elles. L'expérience prouve qu'il en est ainsi en réalité; l’origine de l’organisme peut être une spore ou toute autre cellule capable de végéter. C'est ce que nous appellerons, d’une manière générale, des germes. |
Les germes de ces organismes, de ces plantes, sont en nombre infini. On peul dire, sans exagéralion, qu'ils couvrent la surface de la terre et le fond des eaux, dans des proportions qui échappent à tout
PROPAGATION DES BACTÉRIES 69 caleul. Le nombre des plantes que l’on observe à l’état adulte ne peut donner que des indications incomplètes ou même nulles sur ce sujet: en effet, la quantité de germes qui proviennent d’une seule plante est toujours beaucoup plus considérable que celle des individus qui peuvent se développer dans l’espace très restreint que l’on observe. En général. on peut dire que la production et la propagation des germes se fait d'autant mieux chez les organismes, toutes choses égales d’ailleurs, que ces germes sont plus petits. Ils trouvent ainsi plus aisément la place el la nourriture nécessaires au développement et à la formation de germes nouveaux. Les conditions mécaniques pour le transport de ces germes d’un point à un autre, sont aussi plus favorables, étant donnés leur volume et leur masse moins considérables.
Ce qui précède explique la quantité énorme de germes qui appartiennent aux organismes inférieurs, surtout aux plantes, et dont le grand nombre cause toujours au premier abord un étonnement profond. Si l’on abandonne à elle-même de l’eau de puits, elle ne tarde pas à devenir verte, par suite du développement de pelites algues dont les germes étaient déjà contenus dans l’eau ou y ont été apportés avec la poussière de l’air. De même, un morceau de pain humide se couvre rapidement de moisissures dont il contenait les germes. Jai fait, il y a quelque temps, dans le cours de cerlaines études que j'a-
70 LEÇONS SUR LES BACTERIES vaisenlreprises, des recherchessur desSaprolégniées, gsroupe de champignons assez gros comprenant environ vingt-quatre especes, se developpanl dans l’eau, sur des cadavres d'animaux. J'ai trouvé que dans une eau quelconque, aussi bien l'eau de plaine que l’eau située dans la montagne à plus de 2,000 mètres d'altitude, une poignée de vase, prise au hasard, conlenail foujours une ou plusieurs espèces du groupe que j'étudiais. La présence réelle de germes préexistant dans {ous ces cas, se démontre à la fois à l’aide du microscope el au moyen d'expériences sur lesquelles nous ne tarderons pas à revenir.
Comme les faits que nous venons de citer peuvent le faire prévoir, il y a, parmi les plantes microscopiques, des espèces rares, d’autres plus communes, dont la propagation se fait peu ou beaucoup. Les mêmes principes doivent s'appliquer dans le cas d'organismes simples et dans celui d'organismes élevés ; le climat el les autres causes extérieures doivent agir également sur la propagation : ces causes peuvent, il est vrai, pour les mêmes motifs que plus haut, avoir une influence bien moins considérable que dans les espèces inférieures. Mais les recherchesne sont pas assez avancées pour qu'on puisse s'étendre beaucoup sur ce sujet ni citer, comme arguments,un grand nombre de faits.
Comme exemple de causes influant sur la vie des organismes, nous pouvons indiquer l'existence d’un
PROPAGATION DES BAGTERIES nd pelit champignon à peine visible à l'œil nu, le Labou/benia muscae qui vit à la surface du corps de la mouche domestique: mais il ne se trouve qu'à Vienne el, paraît-il, dans le sud-est de l'Europe. C'est en vain qu’onle chercherait dans nos contrées, dans le centre el l'ouest de l’Europe; jusqu'ici il a échappé à foules les recherches.
On connait des cas plus nombreux de faits inverses. Nos moisissures les plus communes, le Penicillium glaucum, les Eurotium, sont répandues dans toutes les parties du monde el sous tous les climats. [Len est de même de beaucoup d'autres Algues el Champignons.
Pour ce qui regarde les Bactéries, elles forment encore une regrettable lacune dans nos connaissances générales sur les pelits organismes. Nous connaissons encore trop peu leurs espèces, comme on a pu le voir, pour qu'il nous soit permis de présenter des données précises sur un grand nombre d’entre elles.
On sail cependant qu'il existe quelques espèces relativement rares comme le Micrococeus prodigiosus des taches de sang, et le Bacillus megaterium. D'autres, au contraire, se lrouvent presque partout, comme le Bacillus subtilis, le Bacillus amylobacter, le Micrococcus ureae qui sont toujours sûrs de rencontrer partout les conditions nécessaires à leur existence. D'autres exemples se présenteront
72 LECONS SUR LES BACTERIES naturellement à nous dans la suite de notre travail.
Si l’on nélient pas à indiquer les limites précises d'une espèce en particulier, on peut dire, avec la plus grande certitude, qu'on lrouve partout des germes capables de se développer. L'observation directe nous les montre dans le sol, dans l'air, dans la poussière, dans les eaux, et en si grande abondance qu'on s'explique facilement leur présence en lous les points où ils trouvent des conditions d'existence favorables.
il y a un moyen simple d'arriver à se convaincre de ces faits el en même temps à se rendre un compte approximatif du nombre des germes qui existent dans un espace déterminé. Ce que nous dirons pour les Bactéries pourra nalurellement s'appliquer aux autres organismes inférieurs, Algues ou Champignons. Les deux études peuvent se faire en même temps. Ce moyen consiste d’abord dans la simple observalion microscopique. Mais on est arrêté ici par des difficultés très notables. Les germes peuvent ne passe {rouver précisément dans l’espace très pelit qu'on examine : il faut les rechercher avec soin et c’estläun fravail extrêmement pénible, surtout quand il faut faire au fur et à mesure le comple des germes que l’on voit.
On à imaginé toutes sorles de procédés pour faeiliter ce travail. La méthodeingénieuse de M. Pasleur, pour reconnaitre la présence des germes dans l'air, consiste à faire arriver l'air à l’aide d'un aspi-
PROPAGATION DES BACTERIES 13 raleur et à le faire passer dans un tube fermé par un épais bouchon de fulmicoton. Le fulmi-coton laisse un libre passage à l'air qui se débarrasse en même temps des parties solides et, en particulier, des germes qu'il lient en suspension. On comprend qu'on puisse faire passer ainsi une quantité d’air très considérable dans un très court espace de temps. Le fulmicoton est soluble dans l’öther. On peut se servir de cette propriété pour ne conserver que les germes qu'il a retenus. Ils peuvent facilement, après cela, être soumis à l'observation et leur nombre peul en être aisément évalué.
Le traitement par l’éther a l'inconvénient de tuer les germes. De plus, le microscope ne permet pas de reconnaitre avec certitude si l’on a affaire à des germes vivants ou morts. C’est précisément ce qu'il est important de déterminer. On y arrive par des procédés différents plus ou moins compliqués.
Bien des recherches ont été faites dans ce sens pour avoir une méthode facile et sûre qui donnât à la fois tous les résultats qu'on pouvait désirer.
L'une des meilleures est celle qui est due à M. Koch.
M. Koch est parti de ce fait que la gélatine est un milieu très favorable pour le développement des Champignons et des Bactéries qui ne sont pas exelusivement parasitaires : il suffit d’y ajouter les éléments nutritifs nécessaires, préparés et choisis à
volonté. On y introduil des proporlions connues de la substance soumise à l'observation, comme de la terre, un liquide, ete. La gélatine, convenablement préparée, est fluide à 30° environ; on la laisse se solidifier à une température plus basse. Il suffit, pour qu'elle « fasse prise », d'une température de 20° qui est en général favorable à la vie des organismes. La masse, ainsi solidifiée, a pour but de fixer chaque germe, en lui permellant de se développer, mais de se développer sur place seulement : car la propagation dans tous les sens est rendue impossible, au commencement du moins, dans le milieu solide. Si l’on a eu le soin, au début de l'expérience, d’etaler la gélatine {transparente sur une mince plaque de verre, on peul suivre facilement, au microscope, le développement des différents germes et en faire au besoin le dénombrement.
Quand on veut éludier les germes de Pair, il suffit de faire passer l'air, à l’aide d’un aspirateur, dans des tubes de verre, qu'on a enduits à l'intérieur d’une mince couche de gélatine. Les germes contenus dans l'air viennent en grande partie lomber sur la gélaline el s’y fixer pour se développer ensuite. L'expérience réussit parfaitement quand on a le soin de régler convenablement la vilesse de passage de l’air introduit. Quand ces expériences sont bien faites el qu'on évite l'introduction d’impuretés étrangères, onne tarde pas à obtenir sur la gélatine des groupes
PROPAGATION DES BACTÉRIES 75 distincts de Bacléries ou de Champignons, elc. Chaque groupe ainsi formé doit son origine à un seul germe, ce qu'on peut aisément vérifier avant le développement, ou quelquefois à toute une masse de germes préalablement existants et qui ont été déposés en un même point.
Il est évident que cette méthode peul, théoriquement, donner le résultat cherché, d’une manière simple et précise. Cependant, cerésullat est, en réalité, toujours approximatif, puisque l'expérience ne donne, en principe, aucun renseignement sur le nombre degermes qui se sont développés parmi tous ceux qui sont capables de le faire. Rien ne dit que, parmi ceux qui se sont fixés sur la gélatine, lous se soient réellement développés ou que Fair en passant les ait tous déposés. Une autre expérience, dans laquelle on pourrait se mettre à l'abri de ces diverses causes d'erreurs, en n’employant pas la fixation des germes, ne semble guère pralicable. — En tout cas, on ne l’a pas encore imaginée.
Il fautajouter quele procédé de culture de M.Koch, dans la gélaline, est encore celui qui donne les meilleurs résultats : le choix et la répartition des Baciéries, enculturesisolées,sont rendus ainsitrès faciles. Tous les groupes, issus d’un seul germe, sont forcément très purs. On peut en obtenir à volonté des quantités tres considérables : pour cela, il suffil de
prendre, dans un groupe, une parcelle aussi petite
76 LEGONS SUR LES BACTERIES
que l’on veut, sur la pointe d’une aiguille. En disséminant celle quantité si pelile dans une grande masse de gélatine, la séparation des Bacleries se fait d'elle-même et les germes capables de se développer sont ainsi isolés. Les groupes qui en proviennent sont naturellement d’une grande pureté.
D'autres expériences {trèsnombreusesontélé faites dans ce sens, d'après les mêmes principes, mais peut-être avec des méthodes et des dispositions moins parfaites. Nous ne les décrirons done pas plus lonsuemen!. Les pluscompletes, sur la répartition des sermes dans l’eau et dans l'air, sont faites actuellement par M. Miquel, à l'observatoire météorologique de Montsouris, à Paris; elles sont continuées pendant lout le courant de l’année (1).
L'ensemble de tous ces travaux a donné des résul- {als dont une grande partie a déjà été exposée tout à l'heure. Ils ont montré un fait qu'on pouvait prévoir a priori, c'est que lenombre des germes vivants est fort variable suivant les lieux, le climat, la saison, toutes choses égales d’ailleurs. Dans une série d'expériences, faites dans le pare de Montsouris, on recueillit des germes de l'air, à l’aide d'un aspirateur, sur des plaques de verre enduites de gélatine mélangée à une dissolution de sucre de raisin. La quantité de germes de Champignons ou de
(1) Annuaire de L'Observaloire de Montsouris. Depuis 1874 et en partieulier depuis 1879.
PROPAGATION DES BACTÉRIES 77 Bactéries vivants ou morts varıa, en décembre, de 0,7 à 0,9 et, en juillet, monta à 43,3 par litre d'air. Des analyses tres précises ont été faites dernièrement par M. Hesse, au moyen de l'aspirateur el avec des plaques de gélatine. Elles ont donné par litre d'air, pour les germes capables de se développer, les proportions suivantes :
Ar Salle d'hôpital à 17 lits Bactéries, 2,40; Champignons, 0,4.
2me Salle a 18 lits — 11,00; — 1,00 ire Etable d'animaux (ser-
ice dersanté) 20.122 58 ; —— 3.09 DRERPADIO 2522 mes 222: — 28
L'air de Berlin contient 0, 1 à O0, 5 de germes par litre, les Bactéries et les Champignons étant à peu pres dans d’egales proportions.
Pour les eaux, M. Miquel donne les chiffres sui-
vants :
Eau de pluie recueillie.............. 35 par centimètre cube aude danVanne:L :.:... 210400 es. 62 — Eau de Seine en amont de Paris.. . 1400 = Eau de Seine en aval de Paris...... 3200
Pour le sol, les évaluations numériques font défaut. On peut dire d’une manière générale qu'une pelile pincée de terre, prise à la surface du sol et semée dans de la gélatine, contiendra sûrement une masse considérable de Champignons et de Bactéries. Mais, dès qu'on dépasse une certaine profondeur, la pro-
portion des germes diminue très rapidement; c’est ce qui ressort de quelques expériences de M. Koch failes en hiver (1).
Une question qui présente un intérêt considérable, est celle de l’existence des germes dans les organismes vivants, pris dans l’état de santé. Tout ce que nous avons dit montre surabondamment qu'ils doivent exister en quantités considérables à la surface extérieure de l’organisme. L'expérience le vérifie aisément. Les plantes supérieures leur donnent probablement accès par les ouvertures qui se trouvent sur leur épiderme, par lesstomates en particulier. Ils peuvent ainsi pénétrer jusqu'au tissu cellulaire interne. Cependant ces derniers faits, entre autres, ne sont pas assez certains pour ne plus donner lieu à des recherches précises. Les animaux, surtout les animaux à sang froid, les laissent pénétrer, même quand ils sont bien portants, par les voies digestives et les voies respiratoires. Ce sont la des chemins toujours ouverts pour les germes contenus dans l'air et dans les aliments. Aussi la bouche et le canal digestif tout entier sont-ils, chez l’homme et lesanimaux supérieurs, un lieu d'élection préféré par les Bacléries. Les glandes en rapport avec le tube digestif peuvent en contenir quelquefois. Leur présence dans le sang, chez les animaux à sang chaud
(1) Koch. — Mitheil. aus d. Kais. Gesundheitsamt. 1. p. 32. Hesse. — Ibid. II, 182.
ORIGINE DES BACTÉRIES 79 qui ne sont pas malades, est fort contestée. MM. Hansen, Billroth et d’autres admettent que le sang d'un animal sain en renferme. Mais des experiences très précises de M. Pasteur, puis de MM. Meissner (1), Koch, Zahn, elc., ont fourni des résultats con- (raires.
Des erreurs d'expérience ont pu fausser l'opinion des premiers savants que nous avons cités. Mais celle hypothèse est inutile el une expérience de M. Klebs (2) montre d'une manière indisculable comment et pourquoi les deux résultats contradicloires peuvent se présenter. M. Klebs a expérimenté sur le sang d’un chien : une première expérience lui donna des résultats négatifs. Un autre chien donna des résultats en sens contraire. Mais ce dernier avait déjà servi à des expériences antérieures. On lui avait inoculé des Bactéries : après avoir été malade pendant quelque temps, il s'était complètement rétabli. I est à peine besoin de dire que, dans ce cas, il avait conservé, dans le sang, des germes qui n'avaient plus d'effet sur lui, mais qui pouvaient se développer dans d’autres conditions. Il faut conelure
(4) L. Pasteur. — Examen de la doctrine des générations spontanées. Ann. de chimie, 3e série, t. 64. — Annales des Sc. nat. Zoologie, 4° série, t. 16.
Meissner. —Voir l'analyse de ses principaux travaux dans Rosenbach : Deutsche Zeitsch, f. Chirurgie, t. 13 p. 344, sq.
(2) E. Klebs.— Beitr. z. Kenntniss der Mikrok. Archiv. für Exp. Pathologie. t. 1. 1873.
de loul ceci, que le sang ne contient normalement aucune Bactérie el, lorsqu'on les y trouve, c'esl qu'elles ont été introduites par suite d'une blessure ou par tout autre accident.
Ce qui précède montre combien les Bactéries sont répandues en nombre considérable. On n'a pas pu jusqu'ici élablir dans quelles proportions chacune des espèces se propage. Mais nous avons vu aussi qu'il serait fort exagéré de dire que ces petits êtres se trouvent partout, en tous les points sans exceplion. Des expériences anciennes et fort célèbres de M. Pasteur avaient déjà montré combien leur réparlition pouvait se faire inögalement. Contentonsnous de donner, à ce propos, un seul exemple.
Prenons un ballon à col étroit, pouvant mesurer 1 à 200 centimètres cubes et contenant une petite quantité de liquide bien pur, favorable au développement des petits organismes. On y fait le vide et on ferme le col à la lampe. Ouvrons le ballon au bout de quelque temps, en brisant la pointe du col d'un coup de lime; l'air y rentrera brusquement. Fermons de nouveau à la lampe. Le ballon, hértmétiquement clos, renferme alors une quantité limitée d’air. Les germes qu'il peut contenir el que l'air a amenés, peuvent dès lors se développer librement dans le liquide de cullure : ce liquide restera stérile, si aucun germe n'a élé introduil. Sur dix de ces ballons, ouverts, de la manière que nousl’avons indiqué, dans la
ORIGINE DES BACTERIES 81 cour de l'Observatoire de Paris, aucun ne resta stérile. Sur dix autres, ouverts dans les caves de l’Observaloire, ilen resta neufsans altération et dix-neuf sur vingt au Montanvert, pres de Chamounix.
Les considérations que nous venons de présenter sur l'origine des Bactéries et, en particulier, le principe fondamental de leur production par des germes provenant d'individus de même espèce qu’eux, principe qui n'admet aucune exception, n'ont pas été acquis à la science sans efforts et sans combats. De nos Jours encore, on pourrait trouver des adversaires qui ne veulent pas se rendre à l'évidence. Bornonsnous à donner très brièvement leur principal argument. Les Bactéries, disent-ils en résumé, peuvent naître spontanément, dans une partie quelconque d'un autre organisme, que cet organisme soit vivant ou quil soit mort. Elles se multiplient ensuile, el forment des germes, chacune pour son propre compte. — Celte dernière proposition sera admise naturellement, par tout le monde, sans contestalion.
On reconnaît là un dernier reste de ce qu'on appelait autrefois la théorie des générations spontanées. On voit souvent apparaître brusquement des plantes et des animaux en des points où on ne les avait jamais vus auparavant. Une observation superficielle fait conclure aussitôt à leur génération par des corps quelconques, pourvu que ces corps se soient trouvés
aux points où les nouveaux organismes ont apparu. On se gardait bien d'attribuer leur présence à des germes préexistants provenant d'êtres semblables à EUX.
Les préjugés de l'antiquité rendent concevables de telles erreurs. On a souvent rapporté le récit de Virgile (1)elsonessaim d’abeilles sortides entrailles d'un taureau en putréfaclion. Ce récit à longtemps servi d’argumen! à des observalions mal faites et à des raisonnemenls erronés. À mesure que la science se perfeclionna, on dut se convainere peu à peu que, dans tous les cas, les êtres provenaient de parents semblables à eux : ce qui avait échappé à l'observation, c'était la manière dont les germes élaient parvenus aux points où la prétendue généralion spontanée se produisait. La théorie ancienne fut obligée de reculer pas à pas en élant, chaque fois, convaincue d’absurdité. Ce furent d'abord des êlres gros et très visibles, comme les mouches, qui ne naquirent plus sponlanément dans un cadavre, mais qui durent leur origine à des œufs déposés par l’insecte adulte. Les partisans des générations spontanées se raballirent sur des objets plus petits, sur les moisissures, sur les animaux inférieurs : on les chassa successivement de toutes leurs positions. L'emploi du microscope,de méthodes expérimentales plus parfaites rendirent le combat
- (4) Virgile, — Georgiques, IV, 281 et sq.
ORIGINE DES BACTÉRIES 83 plus facile. En réalité, les partisans de la théorie des généralions spontanées, depuis un demi-siècle, repoussés de loules parts, ne peuvent plus que se rejeter sur les êtres les plus pelits, ceux qui n'ont pu êlre étudiés sérieusement. De fait, leur théorie n’est pas abandonnée et ne l'a jamais été : il y a deux molifs pour expliquer sa vitalité. Le premier est qu'une opinion, quelle qu'elle soit, ne tombera jamais complètement, dès qu'elle a élé exprimée ou mieux imprimée une fois; le second motif est un peu plus sérieux. On doit admettre, qu'à un certain moment, les organismes ont dü se produire sans germes, sans avoir de parents. La possibilité que ce phénomène se reproduise un jour, peut êlre soutenue sans déraison. En tout cas, on comprend qu’un esprit puisse être séduit par l'intérêt réel qu'on aurait, dans ce cas, à chercher quand et comment ce phénomène se reproduira.
Les Bactéries, on le sait, appartiennent aux organismes les plus petits, à ceux qui sont le moins étudiés et le moins connus. Cependant, la question de la généralion spontanée a été résolue pour elles dans le même sens que pour les autres êtres, par les belles recherches de M. Pasteur. C'est pour répondre à une question posée par l’Académie des sciences de Paris, que M. Pasteur entreprit, il ya vingt-cinq ans, d'examiner ce que devenait cette théorie, quand on l'appliquait à ces organismes si petits et si difficiles
à étudier. Toutes les recherches sérieuse faites depuis ont confirmé complètement ces premiers travaux de M. Pasteur. Cependant plus d'un savant s’en est tenu longtemps à la théorie ancienne et, pour la défendre, a cherché sans cesse de nouveaux arguments. Il ya vingt ans, M. Béchamp émit sa théorie très curieuse
des Microzymas (1).
M. Béchamp donne le nom de Microzymas à cerlaines formes organiques, assez semblables aux granulations que l'on rencontre dans le proloplasma des animaux el des végélaux; élant renfermés dans des cellules et en faisant partie, ils y prennent, sans aucun doule, naissance. Ce sont eux qui, devenus libres par la mort de la celiule ou pour tout autre motif, peuvent continuer à se développer el, quand on leur fournit un liquide nutritif convenable, sont susceplıbles de se transformer en Bactéries ou en tout autre Champignon microscopique.
Non seulement les Microzymas peuvent survivre à la cellule qui leur a donné naissance, mais leur existence peul remonter, d'autre part, jusqu'aux périodes géologiques anciennes.
Si l’on se donne la peine d'examiner les considérations que M. Béchamp présente dans un livre de
(1) A Béchamp. — Les microzymas dans leurs rapports avec l'hétérogénie, Uhistoyenie, la physiologie el la pathologie. Paris. 1882.—Ce livre est un exposé des idées de l’auteur que l’on trouve disséminées dans les Comptes Rendus de l'Académie des Sciences de Paris.
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pres de mille pages, on ne peut y trouver ni une discussion sérieuse, ni une trace d’éludes faites suivant le principe de la continuité dans l’évolution. C'est ce dernier point qui doit cependant entrer le premier en ligne de compte. Aussi n’essaierons-nous pas plus longtemps, devant des conclusions aussi peu fondées, de prolonger une discussion impossible.
Dans ces derniers temps, M. A. Wigand (1) a exposé, dans une première communication, des théories analogues à celles de M. Böchamp. Des particules prises dans des organismes vivants ou morts, el ne présentant pas le caractère des Bactéries, peuvent, dans certaines conditions, se séparer les unes des autres et se transformer en Bactéries. La suite des observations qui ont donné lieu à cette conclusion, n'est pas présentée avec assez de précision pour qu'on puisse formuler une critique sérieuse. Il y a cependant une observation, qui demanderait à être reprise avec soin el qui exigerail une confirmation nouvelle avant d’être adoptée.
M. Wigand affirme, pour dissiper « tous les doutes «sur la formalion spontanée des Bactéries dans le: « protoplasma des cellules » que les cellules vivantes: et saines des feuilles du Tianea bogotensis et les poils des Labiées renferment des Bactéries mobiles.
(1) A. Wigand. — Entsleh. und Fermentwirkung der Bacterien. Marburg, 1884.
Avant de vérifier par moi-même celte remarquable asserlion de M. Wigand, j'avais déjà été frappé, d’autre part, de ce très curieux phènomène. Le Trianea est une plante d’eau douce de l'Amérique du Sud, qui ressemble à nos Hydrocharis. Quand on porte sous le microscope du tissu frais, pris à une feuille vivante, on voil, en effet, un grand nombre de cellules contenant des Bactéries superbes, les plus belles qu'il soit possible de voir. Ce sont des bâlonnets élroits, isolés ou réunis en petit nombre à la suite les uns des autres el suivant fidèlement les mouvements du proloplasma et de out ce que peut contenir la cellule. Je le répète, c’est un spectacle admirable et un modèle du genre. Malheureusement, une seule soutte d'acide dilué détruit l'illusion. Les bâtonnels du Trianea, à l'encontre des véritables Bacleries, se dissolvent et disparaissent. Ces Bactéries ne sont pas autre chose que de pelils cristaux d’oxalate de chaux qui prennent souvent celte forme de bätonnels, dans les cellules végétales. Il en est de même des prétendues Bactéries, tout aussi superbes, que l'on rencontre dans les jeunes poils des feuilles du Galeobdolon luteum, du Salvia glutinosa et, sans aucun doute, chez les autres Labiées.
. Cet exemple est très instructif : il nous montre comment les meilleurs observateurs peuvent, par suite d’une idée préconçue, se laisser entrainer à commettre les plus grossières erreurs. C’est ce qui
ORIGINE DES BACTERIES 87 m'a poussé à le citer : je ne me laisserai plus désormais arrêter à exposer de pareilles opinions. Dans tous les cas, des observations telles que celles-ci, ne sont pas près d'ébranler le principe que nous avons posé, à savoir que, dans l’état actuel de la science, les plus petits organismes descendent de germes issus de parents de même espèce qu'eux. (est sur ee principe que nous nous appuierons, sans restriclion, sans nous inquiéter des hypotheses failes à plaisir et des désirs vagues que certains esprils se
plaisent à former.