CHARBON
M. Koch et ses collaborateurs n'ont pas su, dans leurs expériences, relrouver ces résultats. Comme la marche qu'ils ont suivie diffère un peu de celle qu'avait suivie M. Pasteur, on doit en conclure simplement que la loi qu'on pouvait tirer des résultats de M. Pasteur ne s'applique pas aux résullats de M. Koch. D'ailleurs, les mêmes expérimentateurs ont reproduit ce retour à la virulence première, en se plaçant dans des conditions à peu près analogues à celles de M. Pasteur.
Ils ont enfin constaté que, inversement, il existe des cas où la virulence d'une culture s’affaiblit sponlanément, sans cause apparente extérieure. Des spores qui luaient des lapins et des cobayes, ont donné, huit semaines après, une généralion qui étail inoffensive pour ces animaux, mais qui tuait encore des souris.
On doit rapporter à celte même catégorie de phénomènes une observation récente de Prazmowski qui a constaté l’alt&nuation complète d’une culture pure, sans cause appréciable. J'ai pu constater moi-même des faits à peu près analogues. Nous reviendrons sur ce point en parlant des recherches de M. Buchner.
Nous avons vu que les espèces virulentes, aussi bien que les espèces affaiblies, conservent leur forme générale. Cela est vrai, si l'on n'entre pas dans le détail extrême des modifications accidentelles. C’est ainsi que M. Koch et ses collaborateurs ont montré
242 LECONS SUR LES BACTÉRIES que le Bacille qui lue les souris seules, se présente dans les capillaires et surtout dans le poumon, en gros filaments qui passent, souvent sans se fragmenter, des capillaires à de plus gros vaisseaux, tandis que le Bacille virulent a ordinairement, dans les capillaires, la forme de courts bätonnels.
Dans l'observation de Prazmowski, la forme qu'il a obtenue diffère de la forme virulente par ce fait que les bâtonnets sont mobiles durant des générations entières, mais très peu mobiles, il est vrai, si on les compare à ceux du Bacillus subtilis. De plus, ils ne se rassemblent pas en flocons au fond des cultures de bouillon, mais se portent à la surface du liquide qui devient trouble el « se recouvre d'un voile moyennement épais, d’un blanc sale, d'apparence visqueuse ». J'ai aussi observé ces phénomènes dans du bouillon fait avec de l'extrait de viande : les bätonnets ne se réunissaient qu'au moment de la produetion des spores, en filaments beaucoup moins longs que chez les formes virulentes et, dans le voile superficiel qui se produisait ainsi, ils étaient agglomérés, en masses irrégulières, dans toutes les direclions, C’est un mode de groupement qui s'éloigne assez de ceux que l’on observe ordinairement, pour qu'on se demande naturellement si l'on n'avait pas en présence une forme peut-être analogue au Bacillus anthracis, mais, en {out cas, un peu différente puisqu'elle n'avait pas permis à la première de se déve-
CHARBON 243 lopper dans le liquide de culture. C'était peut-être le Bacille que M. Koch nomme le Bacillus œdemati maligni. Mais son innocuilé sur les rongeurs de pelite taille eux-mêmes, rend assez inadmissible cette manière de voir.
M. Buchner a observé, sans aucun doute, les mêmes faits en cultivant le Bacille du charbon, dans des liquides contenant 1 p. 100 d'extrait de viande additionné ou non de sucre et de peptone, à une température de 35° à 37°: il obtenait des généralions pures au moyen de cultures répétées. Les cultures étaient placées dans un appareil que l’on agilait continuellement, afin de renouveler constamment les couches d'air. Il obtint ainsi des cultures qui avaient loute l’apparence de celles de Prazmowski. Leur atténuation, la formation du voile superficiel, le mouvement des bätonnels qui les faisaient ressembler plus que dans les variétés virulentes au Bacillus subtilis, tout cela lui fit affirmer qu'il avait pu produire l’atténualion du Bacillus anthracis en le transformant en Bacillus subtilis, ne possédant pas d'action virulente el que l’on avait ainsi un cas patent de la transformation d’une espèce réputée distincte, en une aulre. Malgré ces affirmalions, la preuve d’une transformation pareille reste encore à faire.
Le Bacillus anthracis présente, mème lorsqu'il est inoffensif, des différences morphologiques impor-
lantes avec le Bacillus subtilis, en particulier dans le phénomène de la germination des spores. C’est un point sur lequel on aurait dü faire porter l’observa- Lion; au lieu de cela la germination du Bacillus subtilis fut complètement laissée de côté.
D'ailleurs, M. Buchner essaya de produire la transformation inverse du Bacillus subtilis inoffensif en Bacillus anthracis virulent, au moyen de cultures successives, dans différents liquides contenant des substances albuminoïdes diverses.
Malheureusement, les résultats obtenus furent en grande partie négalifs et les résultats isolés que l’on peut, à la rigueur, regarder comme positifs, en n’insistant pas trop sur les observations morphologiques, renferment tant de restrictions qu'on ne peul nullement les généraliser. D'ailleurs, les considéralions morphologiques furent complètement néglisées dans ces observations.
Il est cependant possible d'imaginer que le Bacillus subtilis qui, d'ordinaire, n’a aucune action virulente, acquière exceptionnellement une certaine virulence. Mais, dans ce cas, la question de l'espèce ne se poserait nullement pour lui, pas plus qu'elle ne se pose pour le Bacillus anthracis qui change beaucoup en s’all&nuant, mais qui n’en reste pas moins, en tant que Bacille charbonneux, la cause ordinaire
du charbon.
En s'appuyant sur d'autres expériences dont il va
CHARBON 245 &tre question à l'instant, M. Pasteur et M. Toussaint
ont tenté, avec succès, de faire servir le Bacille atlénué à des vaccinations préventives contre les effets du Bacille virulent.
Quand on inocule un animal avec un Bacille, allénué jusqu'à un certain degré que l’on détermine chaque fois, il résiste à la maladie et peut y échapper. Le Bacille de moindre virulence n’a plus d'effet sur lui et celui de virulence extrême ne le tue pas, lorsqu'on opère convenablement.
La confiance que l’on peut accorder à de pareils résultats et l'importance considérable qu'ils ont, au point de vue pratique, ont élé appréciés très différemment : pour M. Koch el ses élèves, il faut en rabattre beaucoup des succès décisifs oblenus par l'école de M. Pasteur.
Pour nous, la question de pure pralique n'est pas de notre compétence; mais le fait que les vaccinalions réussissent le plus souvent reste indéniable et les adversaires eux-mêmes en ont constaté à plusieurs reprises la portée pratique. Nous les enregistrons comme un résultat d’un intérêt scientifique considérable.
Maintenant que nous avons étudié les phénomènes que présente le Bacillus anthracis et la maladie qu'il occasionne, le charbon, il nous reste à savoir d’où vient l’action pathogène du Bacille virulent, à expliquer comment cette virulence s’allönue et comment
246 LEÇONS SUR LES BACTERIES se fait la vaccination dont nous avons parlé en dernier lieu.
C'est à cette dernière question de la vaccination que les connaissances actuelles nous permettent de répondre de la manière la plus satisfaisante. Mais pour qu'il n'y ail pas de malentendu, à ce propos, je tiens à déclarer expressément que nous nous appuierons, dans celle question comme dans loutes les aulres, sur des expériences qui ont besoin d’être confirmées et d'être vérifiées par des travaux ultérieurs.
Cela dit, revenons à la vaccination et à l'hypo- Ihese qui permet de l'expliquer. ‘— Nous pouvons poser la question un peu différemment, en nous demandant comment il se fait qu'un animal peut être prémuni, rendu réfractaire contre l’action destruclive d’un parasite pathogène. M. Metschnikoff a publié récemment des observations qui semblent avoir fait avancer d'un pas la question. Je vais les résumer parce qu'elles me semblent satisfaisantes : mais Je n'ai pas eu le temps de contrôler par moimême leur exactitude.
On sait que le sang des vertébrés est composé, en grande partie, de globules rouges, nageant dans un plasma sanguin liquide el, en moins grande quantité, de globules blancs, disséminés au milieu des premiers. Les animaux inférieurs n'ont pas de globules rouges; les globules blanes seuls existent chez eux :
CHARBON 247 ce sont des corps protoplasmiques incolores avec un noyau cellulaire. Parmi les nombreuses propriétés qui servent à les caractériser, nous ne reliendrons que la suivante : c’est que, semblables en cela à beaucoup d'autres corps protoplasmiques de structure analogue, ils changent constamment de forme pendant leur vie et la substance très molle et gélatineuse quiles compose, est animée d’un mouvement amiboïde qui fait apparaître et disparailre successivement des prolongements protoplasmiques, sur le pourtour de la cellule (fig. 20). A ces mouvements amuboïdes, comme on les appelle, s'ajoute la singulière propriété de retenir de petits corps solides ou des globules graisseux, et de les incorporer dansleur propre subslance. Au moment où le corps étranger arrive au contact de la ceilule amiboïde, les prolongements protoplasmiques le saisissent, l'enveloppent en l’englobant jusqu'à le faire arriver au centre de la subslance cellulaire. Il peut être ensuite remis en liberté, mais il peut aussi être assimilé par la cellule et disparailre complètement.
M. Metschnikoff est parti de ces premiers faits bien connus el d’autres qu'il avait eu l’occasion d'observer lui-même chez quelques Crustacés : il avait vu, chez ces animaux, un Champignon particulier pénétrant dans l’intérieur de leur corps et dont les cellules avaient été englobées par les globules blancs du sang, puis détruites peu à peu. Il y avait
eu, pour ainsi dire, lutte entre les cellules du Champignon parasite et les cellules amiboïdes du sang de l'animal. Ces observations avaient conduit M. Melschnikoff à rechercher comment les globules blanes du sang des vertébrés se comportaient vis-à-vis du Bacille du charbon. Il trouva que les bâtonnets virulents, inoculés à un animal très apte à contracter le charbon, comme un rongeur, n'élaient pas, à de rares exceplions près, englobés par les globules blancs du sang. Au contraire, les globules blancs des animaux, tels que le lézard ou la grenouille, qui sont naturellement réfractaires à la maladie, assimilent rapidement les bâtonnets, lorsque la tempéralure n'est pas artificiellement surélevée (fig.
20) et les font disparailre assez vile. La mê-
me chose arrive chez les animaux supérieurs, avec des Bacilles alténués.
M. Chauveau avail déjà montré précédemment que lorsque les Bactéries atténuées arrivaient dans le poumon et le foie, elles ne tardaient pas à disparaitre. D'après toutes ces données, on doit ad-
(1) @. GLOBULE BLANC DU SANG DE GRENOUILLE en train de s’assimiler un bätonnet de Bacillus anthracis — observé vivant dans une goutte d’hu-
meur aqueuse. — b. Le même quelques minutes après : la forme a changé, le bacille est complètement englobé. — Dessiné à un fort gros-
sissement, d'après M. Metschnikof.
CHARBON 249 meltre, avec M. Metschnikoff, que l’innocuité du Bacille est due à ce qu'il est saisi par les globules blancs du sang, puis détruit par eux, et que ses propriélés nuisibles ne se déclarent que dans le cas contraire. Du moins, on peut dire que la Bactérie devient inoffensive quand les globules blancs arrivent à les détruire dans moins de temps qu'il ne faut pour assurer leur multiplication.
Si ces hypothèses sont exactes et si un Bacille virulent perd son action nuisible, après la vaccination et seulement après qu'elle a eu lieu, il faut admettre, en outre, que la vaccination a pour effet de permettre aux globules blancs d'acquérir la propriété, qu'ils ne possédaient pas auparavant, d’englober et de détruire les Bacilles virulents. Des expériences préeises à ce sujet n'existent pas, il est vrai; mais, si l’on admet comme fondées les hypothèses que nous avons faites, on ne peut guère donner d'autre explication du phénomène, à savoir que l'introduction des Bacilles de virulence moindre a pour effet de prédisposer les globules blancs à s’assimiler les Bacilles de virulence plus grande, ce qu'ils n’eussent pas fait sans cette inoculation préalable.
L'immunité d’un animal et sa réceptivité vis-à-vis d’un parasite pathogène introduit dans le sang, dépendent done des réactions que ce parasite subit de la part des globules blancs, et ces réactions peuvent être modifiées en habituant peu à peu ces derniers
250 LEGONS SUR LES BACTERIES
à subir l'influence d’individus dont la virulence se modifie elle-même, peu à peu. Ce serait la une explication partielle de l'influence exercée par l'introduction de vaccins plus ou moins atténués.
Mais alors une autre question se pose : pourquoi les Bacilles virulents ne subissent-ils, pour ainsi dire, aucune action de la part des globules blancs, chez un animal « neuf » et pourquoi les Bacilles atténués en subissent-ils une si facilement? Nous ne pouvons lrouver une explication dans les différences morphologiques el anatomiques des animaux observés, il ne nous reste done plus qu'à admettre que ces différences proviennent des variations dans les substances el les réactions chimiques internes. Comme il ne s'agit ici que d'animaux qui ne different pas sensiblement dans leurs propriétés physiologiques générales et que, d'autre part, le Bacille modifie notablement ses propriétés par l’atlénuation, il semble naturel d'admettre que les changements chimiques dont nous parlons proviennent surtout du Bacille el non de l'animal. Les phénomènes conséquents à la vaccination, l'habitude, comme nous disions, que prennent les globules blancs d’assimiler des Bacilles de plus en plus virulents, tout cela ne contredit pas cette manière de voir.
Nous avons des exemples analogues de corps protoplasmiques simples qui sont capables de retenir des corps solides. Il suffit de rappeler les plasmodies
CHARBON 251 des Myxomycèles chez qui on peul consialer une cerlaine accoulumance au contact el, sans doute, à l'assimilation de corps étrangers ayant des propriétes chimiques données; loul d’abord cependant, ce contact ne peut se produire sans amener le retrait immédiat du protoplasma de la plasmodie. On peut, sans qu'il y ait besoin d'arguments plus nombreux, accorder aux globules blancs celle même propriété de pouvoir s’accoutumer que l’on constate chez les Myxomycèles, auxquels ils ressemblent à plus d’un point de vue.
De quel ordre sont les différences chimiques qui existent entre une Baclérie virulente el une autre qui ne l’est pas? C’est ce qu'on ne peul dire avec quelque précision : nous nous contenterons de résumer les quelques faits connus à ce sujet.
M. Pasteur a montré que la cause principale de l’attönuation ne résidait pas dans l’action de l'oxygene, mais dans l'élévation de la température; après lui, M. Chauveau, M. Koch et ses collaborateurs ont élabli l'exactitude de cette idée en démontrant que, toutes choses égales d’ailleurs, le degré et la durée de l’atténuation, ainsi que le temps nécessaire pour obtenir cette atténuation, élaient en rapport direct | avec la température el variaient en même temps que celle-ci, aussi peu qu'on le voulait.
D'ailleurs on ne sait absolument rien sur les causes de l'atténuation obtenue par M. Pasteur, par d’an-
tres procédés, ni sur les causes du retour éventuel à la virulence primitive.
Si nous nous demandons maintenant de quelle manière le parasite arrive à produire son action, il n'est pas du tout possible de faire, à cette question, une réponse décisive. Quelques fails précis el quelques analogies conduisent seulement à donner une explication qui peut être vraisemblable.
Le premier fait qui nous servira est l'apparition d’un furoncle, d’un bouton charbonneux chezl’homme qui a gagné la maladie par inoculation accidentelle ou par blessure. Au point où le charbon a été introduit s'établit une inflammation locale de la peau, qui devient assez forte et qui est suivie, au bout d'un à deux jours, d’autres symptômes plus généraux. Cette inflammation diffère notablement des inflammalions culanées ordinaires, au même titre que les affections locales qui éclatent sous l’action d’un certain poison diffèrent de celles qui naissent sous l'influence d’un autre poison ou d’une autre substance.
L'existence de ce fait doit, me semble-t-il, faire repousser cette opinion, souvent soutenue, que le Bacille a uneaction purement mécanique, qu'il enlève au sang vivant dans lequel il est introduit, tout l’oxygene que ce sang conlient (1). Il est plus naturel de
(1) Si l’action de la Bactérie charbonneuse sur l'oxygène des globules du sang n’est pas la seule qui se produise, on ne peut nier qu'elle ne joue un rôle très important dans les rapports qui s'établissent entre
CHARBON 253 dire que l’action du Bacille est une action toxique spéciale, qui lui est propre et qui est due à un virus particulier. Cela étant posé, il faut admettre encore que le virus est sécrété ou éliminé par le Bacille, sans quoi iln’agirait pas. C’est ce que semble prouver l'observation de M. Metschnikoff sur l'assimilation rapide du Bacille par le globule blanc, lorsque ce dernier n’a pas une grande virulence, et dans ces circonstances seulement. Le Bacille virulent doit donc posséder quelque chose de plus ou de moins qui lui donne des propriétés chimiques spéciales, que
la Bactérie et l'organisme où elle est introduite. C’est ce qui ressort nettement d'une note de M. Pasteur, présentée à l'Académie des sciences, le 16 juillet 1877.
Dans toutes les périodes de son existence, la Bactérie charbonneuse est essentiellement aérobie. Elle absorbe l'oxygène de l'air, en dégageant un volume de gaz acide carbonique sensiblement supérieur. Si l'oxygène lui manque, elle ne peut se dévolopper et meurt.
Or, dit M. Pasteur, « chez les êtres inférieurs, plus encore que dans les grandes espèces animales et végétales, la vie empêche la vie. Un liquide envahi par un ferment organisé ou par un être aérobie permet difficilement ja multiplication d'un autre organisme inférieur, alors même que ce liquide, cousidéré dans son état de pureté, est propre à la nutrition de ce dernier. Or il faut considérer que le sang vivant, c'est-à-dire en pleine circulation, est rempli d’une multitude infinie de globules qui ont besoin, pour vivre et pour accomplir leur fonction physiologique, de gaz oxygène libre : on peut dire que les globules du sang sont des êtres aérobies par excellence. Lors donc que la Bactérie charbonneuse pénètre dans un sang normal, elle y rencontre un nombre immense d'individualités organiques prètes à ce que l’on appelle quelquefois, dans un langage image, la lutte pour la vie; prêtes en d'autres termes, à s'emparer pour elles-mêmes de l'oxygène nécessaire à l'existence des bactéridies. »
On peut faire, à ce propos, une expérience très curieuse. Dans de l'urine neutre ou légèrement alcaline, liquide très favorable au développement de la Bactérie du charbon, semons, en même temps que celle-ci, des Bactéries communes, très avides d'oxygène. La Bactérie
tv
54 LEGONS SUR LES BACTERIES
l'autre n'a pas. Ces proprieles doivent appartenir aux parties périphériques, aussi bien qu'aux parlies centrales, car le globule blane ne manifesterait pas de reaction au simple contact.
Nous ne savons rien de plus sur la nature et sur l'existence de ce virus sécrété par le Bacille. Tous les efforts que l’on a faits pour l’isoler sont demeurés infruetueux. Si l’on sépare les Bactéries contenues dans un sang charbonneux, du liquide sanguin, ce qui est rendu possible par la filtration à travers de l'argile ou du plâtre, l'injection du liquide filtré ne
charbonneuse se développe mal et finit par périr. Il en est de mème si les deux espèces de Bactéries sont inoculées dans le sang d'un animal : celui-ci résiste et échappe à la mort. Enfin la Bactérie se développe difficilement quand on l’inocule dans la jugulaire d’un animal, très sensible d’ailleurs, comme le cochon d'Inde.
Ces diverses expériences permettent de donner une explication très nette, nous l'avons vu, de ce qui se passe lorsqu'on introduit la Bactérie charbonneuse dans le sang d’un animal vivant. L'animal guérit ou ne subit aucune atteinte lorsque, pour une cause quelconque, le glozule sanguin l’emporte sur l'organisme pathogène. C’est ce qui arrive, par exempie, chez les oiseaux qui sont naturellement réfractaires au charbon. Cela tient à ce que la température moyenne de leur corps est de 42° environ et qu'à cette température le Bacille du charbon se développe péniblement. Qu’arrive-t-il si, comme l’a fait M. Pasteur, on abaisse la température du corps de l'oiseau ? La Bactérie reprendra le dessus et l'animal périra. 11 suffit, en effet, de plonger dans l'eau à 259 les pattes d’une poule inoculée, ce qui la ramène au bout d'un peu de temps à 37° ou 38°, pour la voir mourir du charbon en 2% ou 36 heures.
Quant au virus sécrété par la Bactérie, on n’a pas encore pu l'isoler. On n’a pu que signaler la présence d’un ferment soluble qui a pour effet d’agglutiner les globules sanguins et de ralentir la circulation sanguine dans les capillaires.
Quoi qu'il en soit, on voit nettement que c'est encore l’asphyxie des globules sanguins qui est le phénomène prédominant dans l’action des Bactéries du charbon sur les animaux vivants.
CHARBON 255 donne plus le charbon. Ces résultats négatifs montrent quel est Le point faible de notre argumentation. Si, malgré tout, nous continuons à soutenir notre hypothèse, ces résultats prouvent que le poison sécrélé par la Bactérie n'existe que dans des proportions très faibles; ou bien qu'il est détruit très rapidement aussitôt après sa sortie du sang vivant el qu'il devient inactif; ou encore que l’une et l’autre de ces hypothèses se réalise.
Quant aux analogies que nous pouvons invoquer en faveur de notre thèse de la sécrétion et de l’action d'un virus particulier, on les trouvera dans ce fail qu'il existe des substances qui, en très petites quanlilés, peuvent produire des effets considérables : ce sont les Pfomaines (1) que l’on trouve sur les cada-
1) On donne le nom de Plomuïnes à des substances possédant les caractères généraux des alealoides et que M. Selmi de Bologne trouva, en 1872, dans les extraits de cadavres de personnes mortes naturellement. Le nom de Ptomaïnes semble faire croire à une origine cadavérique constante. Il n'en est rien cependant, car M. Gautier qui, depuis 1873, s’est occupé de leur étude, a rencontré de ces alcaloïdes, non seulement dans les cadavres, mais dans tous les liquides putréfiés et mème dans un grand nombre de tissus vivants parfaitement sains.
Les Ptomaines ont des propriétés toxiques remarquables. Le premier alcaloïde que l'on ait ainsi rencontré, dans des liquides en putréfaction, est un corps appelé Sepsine que Bergmann et Schmiedeberg ont trouvé, il y a près de vingt ans, dans de la levure putréfiée. En 1869, M. Zulzer et Sonnenschein ont étudié un second alcaloïde dans des infusions de viandes vieilles de un à deux mois.
On a essayé pendant quelque temps, après les recherches de M. Selmi, de trouver des réactifs pour distinguer sûrement les alcaloides de la putréfaction des alcaloïdes ordinaires. MM. Brouardel et Boutmy, en particulier, ont signalé le ferricyanure de potassium que les Ptomaïnes réduisent très rapidement, tandis que les alcaloïdes végétaux n'ont sur Jui qu'une action très lente. Mais depuis les travaux de M. Gautier,
vres, après la mort, et qui sont des produits de sécrélion d’autres Bactéries que celles du charbon.Il est vrai de dire qu'elles proviennent aussi de matières organiques mortes. Mais l’on peut citer une substance sécrélée, analogue aux Ptomaines, et dont M. Pasteur a signalé l'existence dans le choléra des poules, maladie que nous allons éludier dans un instant, qui est semblable au charbon, en ce sens qu’elle est due à une Bactérie parasilaire.
Mais avant d'aborder cette seconde étude, disons encore quelques mots de l’alténuation.
Si nous supposons que le Bacillus anthracis est une espèce distincte, il est assez étonnant de voir que, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, il a, dans un cas, une influence nuisible, et aucune influence dans un autre. Nous trouvons cependant, ailleurs que chez le Bacille du charbon, des exemples de faits semblables.
Nous pouvons citer, à ce sujet, un fait rapporté pour la première fois par M. Nægeli, si je ne me trompe, à propos des amandes douces el des amandes amères. Ces dernières contiennent un principe vénéneux, sans être d’ailleurs nuisible à l’homme,
qui a signalé l'existence des Ptomaïnes (Voir la note de M. Gautier, publiée récemment dans le Bulletin de l'Académie de médecine, février 1886) dans les produits des tissus vivants, il devient inutile de vouloir distinguer deux catégories d’alcaloïdes, puisque rien ne distingue théoriquement leur origine (Consulter la Chimie biologique de M. Duclaux, p. 769 et sq.).
CHOLERA DES POULES 257 et se développant sous l'influence de l’amygdaline. Les premières n’ont pas d’amygdaline et ne sont pas vénéneuses. Cependant, les arbres qui portent ces deux espèces de fruits ne sont pas spécifiquement distincts : une amande peut donner naissance à un arbre portant des fruits de l’une ou de l’autre espèce ; les deux sortes d'amandes peuvent même être poriées par le même arbre, sans que les fleurs et les fruits présentent aucune différence morphologique appréciable. D'où cela provient-il, quelle est la cause de ce phénomène? Personne n'en sait rien, et si l'exemple que nous venons de rappeler ne nous donne pas l'explication demandée, ilnous servira du moins à montrer que nous n'avons pas affaire à un phénomène spécial aux Bactéries ou à une Bactérie en parliculier, mais qu'il se rencontre ailleurs et qu'il rentre dans la série générale des phénomènes vitaux.