‹ Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses (volume 2)Chapitre 13 sur 120 · LOCALISATION DES ACTIONS · texte numérisé non relu

LOCALISATION DES ACTIONS

inconvénient. C’est qu’alors le toxique, absorbé dans les voies digestives, arrive par la veine porte, à travers le foie, dans la veine cave inférieure, et passe de là dans le poumon où il est éliminé. Pour vous rendre témoins de ce phénomène, nous allons injecter directement dans les veines d’un chien de l’hydrogène sulfuré que vous verrez sortir par le poumon.

Sur ce chien de taille moyenne, nous ouvrons la veine jugulaire pour y introduire, en la dirigeant du côté du cœur, la canule d’une seringue pleine de gaz hydrogène sulfuré. Une ligature, placée au-dessus de l’ouverture faite à la veine, est destinée à s’opposer à l’issue du sang. Avant de pousser le poison dans le vaisseau, nous plaçons devant le museau du chien un papier encore humide qui a été trempé dans une solution d’acétate de plomb. Si les gaz expirés contenaient de l’hydrogène sulfuré, vous verriez noircir le papier par suite de la formation du sulfure noir de plomb. Il n’en est rien ; le papier reste parfaitement blanc.

Je vide maintenant la seringue, en poussant avec précaution 4 centimètres cubes d’eau saturée d’hydrogène sulfuré. Vous voyez bientôt une large tache noire se produire sur le papier présenté au museau de l’animal. L’hydrogène sulfuré, éliminé par le poumon, a été expiré et est venu former du sulfure de plomb. Cet effet est produit au bout de 3 à 5 secondes et l’élimination est bientôt complète, ainsi que je vais vous le prouver en arrêtant l’injection. Si l’on présente alors un nouveau papier réactif, il reste blanc. Si maintenant je pousse de nouveau le piston

de la seringue, presque aussitôt le papier redevient noir par exhalation d’une nouvelle quantité d’hydrogène sulfuré et formation du sulfure de plomb, et ainsi de suite; l’élimination est donc presque instantanée. Quant à l’animal, il ne paraît pas ou très-peu incommodé de l’expérience à laquelle il vient d’être soumis.

La facilité avec laquelle l’hydrogène sulfuré est éliminé par le poumon pourrait faire de ce gaz un excellent moyen de mesure pour apprécier la durée de certains actes physiologiques. Vous venez de le voir, injecté dans les veines, ressortir aussitôt par le poumon. Je vais maintenant injecter, non plus directement dans le sang, mais dans le rectum de cet autre chien, une solution saturée d’hydrogène sulfuré. Avant d’arriver au poumon, l’hydrogène sulfuré aura dû traverser la circulation du bas-ventre, par la circulation de la veine porte, qui passe pour la plus lente de l’économie. Le papier trempé dans l’acétate de plomb ne noircit pas lorsqu’on le promène devant le museau de l’animal. Mais, après que l’injection est poussée dans le rectum, le papier reste encore blanc ; nous comptons sur une montre à secondes le temps qui s’écoulera avant l’élimination du gaz. Au bout de 65 secondes, le papier commence à noircir. 32 centimètres cubes de la solution saturée ont été injectés; ici, l’élimination n’est pas aussi rapide que dans le premier cas, elle a à subir des lenteurs qui viennent à la fois de la circulation et de l’absorption. Cependant, au bout de cinq minutes, il ne sort plus de poison.

Plus tard, nous discuterons la question de savoir si

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des substances introduites dans l’appareil digestif ne pourraient pas être éliminées par la sécrétion urinaire sans avoir passé par le système artériel. Cette opinion, qui a été anciennement en faveur, s’appuyait sur la supposition anatomique de communications directes entre l’appareil rénal et l’appareil digestif. Quoi qu’il en soit de cette vue ancienne sur laquelle, je vous l’ai dit, nous aurons à revenir, il reste bien établi qu’une substance toxique ou médicamenteuse peut rester sans action par le fait de son élimination totale ou partielle avant qu’elle ait pénétré dans le système circulatoire artériel.

Au lieu d’être éliminé, le poison aurait encore pu être arrêté dans un organe, le foie, par exemple ; le résultat eût été le même.

Pour que l’effèl délétère d’un poison se produise, il est donc une première condition indispensable : il faut qu’il soit absorbé.

On a cru longtemps que toute substance soluble devait être absorbée et qu’aucune substance insoluble ne pouvait l’être. D’où l’aphorisme : Corpora non agunt nisi soluta.

Il est cependant. Messieurs, des substances solubles qui ne sont pas absorbées. Les et les virus paraissent dans ce cas. Ils se dissolvent en général trèsbien dansl’eau, dont ils n’altèrent pas la limpidité. Le liquide qui les tient en dissolution, filtré s’il est nécessaire, n’accuse au microscope aucune trace de matière en suspension, et pourtant certaines membranes muqueuses ne les absorbent pas. Il est connu de tout

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temps qu’ou peut avaler ou manger impunément des venins, comme des viandes corrompues ou d’autres substances qui, par leurs propriétés, se rapprochent des corps étudiés sous le nom générique de ferments. Pour expliquer l’innocuité de ces substances introduites dans les voies digestives, on a mis en avant qu’elles étaient digérées dans l’estomac ou, en d’autres termes, que l’effet de leur mélange, ou de leur combinaison avec les sécrétions intestinales, masquait ou anéantissait leurs propriétés toxiques. Or, il n’en est pas toujours ainsi, et quelquefois ces corps ont conservé toutes leurs propriétés, au point qu’alors leur introduction dans une plaie est suivie des accidents qu’ils déterminent habituellement, tout aussi promptement que si ce mélange avec les sucs digestifs n’eût pas été effectué.

En vous signalant cette inaptitude de certaines membranes muqueuses à se laisser traverser par des poisons organiques, il faut faire des réserves. La muqueuse pulmonaire, en effet, se distingue des autres en ce qu’elle laisse passer les substances organiques venimeuses et virulentes. Sa ténuité extrême, en rapport avec la nature de ses fonctions, l’absence d’un épithélium protecteur à la surface des vésicules pulmonaires, rendent suffisamment compte de cette particularité.

11 semble donc résulter de ce que nous venons de dire que la membrane muqueuse pulmonaire, sans cesse accessible à l’air, constitue une vaste surface d’absorption qui expose toute l’économie aux influences délétères de toute sorte dont l’air transporte les agents. Sans doute la muqueuse pulmonaire n’offre pas toujours un

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obstacle suffisant pour nous garantir de certains agents morbides en suspension dans l’air ; mais il est à remarquer que ce danger parait considérablement atténué par une disposition anatomico-physiologique particulière, sur laquelle je dois appeler votre attention.

Chez l’homme et chez les animaux supérieurs, la membrane muqueuse des voies respiratoires est recouverte d’un épithélium spécial à cils vibratiles doués de mouvements, dirigés toujours dans le même sens et ayant constamment pour effet de pousser les substances ténues qui s’engagent dans les voies respiratoires, de l’intérieur vers l’extérieur. Ce mouvement des cils vibratiles n’est pas soumis à l’empire de la volonté, l’animal n’en a pas conscience, et, continu pendant la vie, il persiste même quelque temps après la mort. On peut le voir au microscope, mais il est facile de le rendre manifeste dans ses effets, par une expérience trèssimple que nous allons faire devant vous.

C’est à la faveur de ce mouvement de translation par les cils vibratiles que des mollusques et, en général, les espèces qui vivent dans l’eau, peuvent faire entrer dans leur estomac les substances alimentaires en suspension dans ce milieu.

Chez les mammifères et oiseaux, ces cils n’existent généralement que dans les voies respiratoires ; chez les animaux aquatiques, ces mouvements existent dans l’œsophage. Chez le têtard de grenouille, toute la partie supérieure de l’appareil digestif , jusqu’au foie, offre ces mouvements.

Chez les grenouilles, ces organes vibratiles se ren-

contrent dans la partie supérieure de l’appareil digestif jusqu’à l’estomac seulement, et agissent en poussant les matières de dehors en dedans. Voici des grenouilles auxquelles on ouvre la paroi abdominale, de façon à mettre à découvert l’œsophage et l’estomac qu’on enlève ou qu’on laisse en place : la chose est indifférente. Le canal digestif ainsi préparé est fendu dans le sens de sa longueur ; après quoi, on dépose sur la voûte palatine une petite quantité de poudre de noir de fumée. Cette poudre ténue va être entraînée plus avant par le mouvement vibralile. Bien que ces appareils digestifs des grenouilles soient disposés ici de façon que le mouvement des cils vibraliles agisse en sens inverse de la pesanteur, vous verrez que tout à l’heure il ne restera plus de noir de fumée sur la muqueuse buccale ; tout sera arrivé jusqu’à l’entrée de l’estomac. Cette expérience, qui est fort ancienne, donne au phénomène une démonstration trèssatisfaisante et très-rapide. On est ainsi porté à penser que les cils vibratiles qui existent dans les voies respiratoires de l’homme et des animaux supérieurs repoussent au dehors les poussières et s'opposent à la pénétration des agents toxiques qui sont en suspension dans l’air.

On a proposé, il y a quelques années, la substitution de la fécule à la poudre de charbon dans une industrie, celle des fondeurs, regardée comme insalubre en raison des effets délétères attribués à l’introduction, dans les voies respiratoires, de cette dernière poudre dont l’air était chargé. On croyait avoir re-

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marqué, à l’autopsie de sujets ayant exercé cette profession, une coloration noire du tissu pulmonaire, coloration signalée aussi chez les mineurs qui vivent dans les mines de charbon. D’un autre côté, il n’est pas très-rare de rencontrer la même coloration noire chez des personnes âgées ayant exercé une tout autre profession que celle chez lesquelles il était possible de faire intervenir cette cause; c’est encore une coloration assez fréquente dans le poumon et dans les ganglions pulmonaires chez le chien et chez les chevaux blancs.

Mais ce qui semble contraire à l’explication qu’on en a donnée, c’est qu’on ne peut pas produire cette altération pulmonaire artificiellement en faisant respirer à des animaux de l’air chargé de poussière de charbon. Nous avons engagé la tête d’un lapin dans une vessie renfermant une assez grande quantité de poudre de charbon. Pour cela, on assujettit la vessie autour de la tête de l’animal, de façon toutefois à le laisser respirer, comme vous le voyez ici sur ce lapin qui, portant la vessie avec lui, remue la poussière à chaque mouvement qu’il fait et en change ainsi le volume d’air assez restreint qu’il a à respirer. On ôte si l’on veut la vessie pour faire manger l’animal, après quoi elle est replacée. Au bout de quelques jours on peut sacrifier l’animal, et à l’auptosie on ne trouvera pas de coloration noire des poumons. On rencontre seulement des parcelles delà poussière noire dans les fosses nasales, mais il n’y en a pas même dans le larynx. L’air est en quelque sorte tamisé dans le nez et les premières voies respiratoires, de sorte que cet air n’arrive dans les vésicules

Digittcd bv Ci

pulmonaires, qui sont dépourvues d’épithélium vibralile, qu’entièrement débarrassé des poussières insolubles. Celles-ci sont arrêtées par les cils vibratiles des fosses nasales, et, n’arrivant pas dans les vésicules du poumon, elles ne peuvent pas manifester leur action nuisible. Il serait intéressant de savoir si, en faisant respirer l’animal par une ouverture faite à la trachée, les mouvements vibratiles des bronches suffiraient à empêcher cette introduction de la poussière jusque dans les vésicules pulmonaires. La substance employée ici était de la poussière de charbon de bois finement tamisée.

Voilà, Messieurs, bien des causes qui peuvent s’opposer à la manifestation des actions toxiques. D’abord la matière peut n’être pas absorbée, soit en raison de sa nature pulvérulente insoluble, soit par les modifications qu’elle éprouve, soit enfin parce qu’elle ne peut pas arriver jusqu’au contact de la surface par laquelle elle serait absorbée. Ensuite cette matière, dans d’autres circonstances, peut être absorbée, mais elle reste sans effet, parce qu’avant de parvenir dans les organes où son action se manifeste, elle aura été éli- ' minée ou retenue dans un autre organe en vertu d’une sorte d’affinité spéciale.

Une question importante serait celle de savoir si certaines substances, solubles au moment où elles sont absorbées, ne sont pas rendues insolubles dès leur arrivée dans le sang par le fait de combinaisons qu’elles contracteraient avec quelques-uns des principes organiques de ce liquide.

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