RESPIRATION ARTIFICIELLE
Cet arrêt du cœur, ou syncope, peut succéder à toute action perturbatrice violente et subite de quelque nature qu’elle soit. Le pincement d’un nerf très-sensible peut même produire cet effet, surtout chez un animal affaibli par l’inanition ou autrement.
Lorsque le cœur a cessé de battre régulièrement, l’animal est sans mouvement et insensible ; si on l’abandonne à lui-même, il ne reviendra pas ; sa sensibilité ne se réveillera pas, même faiblement ; il ne se livrera à aucun mouvement respiratoire spontané. On peut donc le regarder comme mort. Il ne l’est pas cependant, en ce sens qu’il est encore susceptible de revenir à la vie. En insufflant artificiellement de l’air dans son poumon, on pourra par action réflexe rétablir les mouvements respiratoires, faire circuler le sang, réveiller les mouvements du cœur, et l’animal recouvrera la vie. Et ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que cette insufflation rétablit la respiration en ramenant d’abord ses actes mécaniques ; ce qui le prouve, c’est qu’elle peut être commencée avec de l’azote ou de l’hydrogène.
Voici un lapin auquel nous avons, ce matin, ouvert la trachée, sur laquelle nous avons lié un tube muni d’un robinet qui termine cette vessie de caoutchouc. Cette vessie à parois épaisses tend, en vertu de leur élasticité, à conserver sa forme arrondie et à la reprendre quand une pression la lui a fait perdre. Lorsque nous l’avons mise en communication avec la trachée de noti^ lapin, la vessie était pleine d’hydrogène. ^Le robinet fut ouvert : après quelques inspirations vio-
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lentes de ce gaz, l’animal perdit toute sensibilité, les mouvements du cœur étaient à peu près arrêtés, on pouvait le considérer comme mort. Prenant alors la vessie entre les doigts, nous l’avons comprimée, laissée revenir sur elle-même, comprimée de nouveau, etc., de façon à rétablir mécaniquement, par une action de soufflet, la distension et la rétraction du poumon par des pressions et des aspirations alternatives et transmises à cet organe par des courants d’hydrogène. Au bout de quelques instants de cet exercice, l’animal ouvrit la bouche, roidit les membres, la cornée redevenait sensible, les phénomènes mécaniques respiratoires allaient se rétablissant. Nous avons alors retiré le tube engagé dans la trachée, et l’influence chimique de l’oxygène de l’air a continué ce que l’hydrogène avait mécaniquement commencé, et ce que ce gaz n’aurait plus pu continuer après la sensibilité revenue. Il y a environ trois quarts d'heure que cette opération a été faite, et vous voyez que le lapin se porte fort bien.
Nous allons répéter l’expérience devant vous et sur le même animal. ,
Notre procédé est le même ; seulement le lapin est cette fois plus réfractaire à cette influence perturbatrice dont il a récemment subi les eflets. Voici cependant le cœur qui est arrêté, la cornée est insensible, l’animal est immobile. Il est comme mort. Nous comprimons alors la vessie de manière à provoquer une respiration artificielle avec de l’hydrogène.
Cette manœuvre continuée pendant quelque temps ne nous donne pas encore de résultat sensible ; peut-
BESPIRATION ARTIFICIELLE.
être avons-nous trop attendu. Cependant il y a des tendances aux mouvements respiratoires. La respiration artificielle va être continuée avec de l’air, au moyen d’un soufflet dont la base est engagée dans la trachée.
Vous voyez que cette manœuvre, soutenue pendant quelques instants, ramène des signes de vie évidents, des bâillements, et la sensibilité de la cornée. Nous cessons les insufflations; l’animal va maintenant très-bien se rétablir.
Cette mort par cessation des fonctions respiratoires était donc sans altération organique, puisque l’animal, qui ne serait pas revenu seul, a pu revenir en l’insufflant : ce n’est en quelque sorte pas la mort, puisqu’elle n’était pas nécessaire. Je suis convaincu que beaucoup de morts subites sont dans ce cas. Lorsqu’on soumet un animal à l’action de l’acide cyanhydrique, il succombe ; on le dit empoisonné. Or il est possible, en entretenant artificiellement la respiration, de faire revenir des animaux empoisonnés par l’acide cyanhydrique. On amôme ditque, si on les soumet brusquement à une douche d’eau froide sur la nuque, on les rappelle rapidemnet à la vie, tandis que ceux qui n’ont pas subi cette opération meurent. Beaucoup de substances toxiques, qui agissent sur le système sanguin, impressionnent vivement par son intermédiaire les centres nerveux, produisent ce genre de mort ; et leurs effets peuvent être conjurés par cette continuation artificielle des fonctions qui soutient la vie, en retardant la production d’une lésion matérielle qui rendrait son retour impossible.
Ici, Messieurs, vous me permettrez encore une di-
SENSIBILITÉ DE l’œIL. 235
gression qui est nécessaire pour vous faire comprendre les raisons qui me guidaient dans les moyens que vous m'avez vu employer pour constater la perte de la sensibilité de l’animal sur lequel j’eîpérimenlais tout à l’heure.
Vous avez vu que c’est en touchant la cornée que je constatais la conservation ou la perte de la sensibilité. J’ai fait, il y a quelques années, des recherches sur la valeur de ce signe, recherches dont je crois devoir vous donner les conclusions.
Quel que soit le genre de mort, l’œil est en général le dernier organe qui accuse de la sensibilité.
Vous savez que, normalement, l’œil est un organe extrêmement sensible, et qu’il l’est par toute sa surface intra-palpébrale. Or sous l’influence de certaines causes de mort, notamment de la plupart des empoisonnements, cette sensibilité de l’œil se décompose en deux .sensibilités bien distinctes.
Alors ces deux sensibilités ne disparaissent pas en même temps, et il est remarquable que certains ^ poisons les font cesser toujours de la même façon, dans le même ordre. Ainsi, dans la mort par la strychnine et par le froid, la cornée devient d’abord insensible, tandis que la conjonctive, surtout vers l’angle interne de l’œil, a conservé une sensibilité évidente. Dans la mort parla section du bulbe rachidien, la conjonctive devient insensible, tandis que la cornée reste sensible encore longtemps. Sous l’influence de l’anesthésie par l’éther, par le curare, par la strangulation, la sensibilité de la cornée survit encore à celle de la conjonctive.
SENSIBILITÉ DE l’ŒIL
Or, ces deux sensibilités de l’œil ne sont pas sous la dépendance des mêmes nerfs, et la différence qu’elles présentent semble prouver que l’un des systèmes nerveux ne meurt pas en même temps que l’autre.
Chez le chien, la sensibilité de la conjonctive est sous la dépendance des nerfs ciliaires directs de la cinquième paire, tandis que ce sont les rameaux ciliaires émanant du ganglion ophthalmique qui donnent la sensibilité à la cornée transparente. ‘
J’ai arraché le ganglion ophthalmique chez des chiens, et toujours cette avulsion a été suivie de la perte de sensibilité de la cornée, avec conservation de la sensibilité de la conjonctive.
Cette séparation des sensibilités de la surface de l’œil a pu être observée chez l’homme, comme conséquence d’un état pathologique. J’ai vu, étant interne à l’Hôtel-Dieu, une hémiplégie de sensibilité; toute une moitié de la face était insensible, à la seule exception de la cornée transparente. L’observation de ce cas curieux a été consignée dans la thèse de M. Demeaux (1843). Cette paralysie n’avait pas amené d’altération anatomique dans les tissus de l’œil.
Chez l’animal que nous avons asphyxié tout à l’heure par des inspirations d’hydrogène, la conjonctive est d’abord devenue insensible, puis la cornée.
Messieurs, nous ne nous étendrons pas davantage sur cette étude des gaz, que nous avons entreprise depuis quelque temps. Le but que nous nous proposions, par ces considérations, était surtout de relier les actions toxiques aux effets physiologiques.
COMME MOYEN d’eXPLORATION. 237
Nous savons maintenant que certains gaz agissent sur le fluide sanguin ; lorsque ces gaz sont sans action sur le sang, et qu’on peut les en chasser par la respiration artificielle, on aura chance de rétablir l’animal. On devra, du reste, y recourir toutes les fois que la mort sera la conséquence d’un effet perturbateur des fonctions, et qu’elle sera assez récente pour que l’interruption fonctionnelle n’ait pas déterminé de modification anatomique capable de mettre obstacle par elle-même au retour delà vie.
Nous nous arrêterons sur ces idées, et dans la prochaine séance nous passerons à un autre ordre d’études.